Chapitre 3 : Dénouement
« Excellente prestation ! C’est toujours plus beau lorsque c’est inutile. » observa froidement le chef des vigiles. « Ne songez même pas à vouloir m’électrocuter. Je vous assure que je suis plus rapide que vous, et à cette distance je ne vous louperai pas. M. Santa-Rosa vous veut vivante, mais ce n’est pas indispensable que vous soyez en bon état. Je n’hésiterai pas un seul instant. »
Sun n’avait aucun doute à ce sujet. Il était du genre à s’entrainer à dégainer son arme le plus vite possible chaque matin devant son miroir. Typique.
« Maintenant que les choses sont claires, nous allons retourner auprès de M. Santa-Rosa et laisser la bonne société ici présente continuer à s’amuser. M. Santa-Rosa estime que la conversation qu’il avait avec vous n’était pas terminée lorsque vous avez décidé de partir. M. Santa-Rosa souhaite corriger cette impolitesse. » continua son interlocuteur d’une voix polie mais qui n’admettrait aucune contradiction. « Avant toute chose, veuillez-vous délester de ce bâton-taser. Tout doucement. »
La détective leva lentement le bras jusqu’à ce qu’il soit à cinquante-trois degrés et sa main orienté comme l’indiquait ses lunettes électroniques. Dès qu’elle s’était débarrassée de son précédent adversaire, la jeune femme savait qu’elle n’en avait pas encore fini avec les emmerdes…Elle pressa la détente avant de lâcher instantanément l’arme. L’arc électrique frappa un des dix haut-parleurs répartis à travers la pièce pour dispenser de manière optimale les chansons jouées par le groupe de musiciens. Un larsen strident jaillit hors de l’enceinte. L’onde sonore assourdissante se répercuta sur les murs brisant verres, bouteilles et fenêtres sur son passage. Une centaine de hurlements inaudibles suivirent son passage. Puis, deux secondes plus tard le baffle explosa. La lumière vacilla deux ou trois fois avant de retrouver sa qualité normale. Un silence irréel emplit l’atmosphère.
Le son s’avérait une arme remarquable trop peu souvent employée. Artémis avait appris à appréhender ses effets dévastateurs. Sachant l’enfer qu’elle allait déclencher, elle avait réussi à surmonter la douleur. Elle se tenait désormais à un mètre du garde lui bloquant passage. Elle avait le bras gauche tendu avec dans sa main un stylet. La pointe effilée de la lame effleurait la pomme d’Adam de son adversaire. Pendant qu’elle récupérait le taser d’une main, elle s’était emparée avec l’autre du poignard dissimulé à l’arrière d’une de ses bottes. L’arme, bien cachée, avait échappé à la fouille à son arrivée. Ensuite, elle s’était contentée de masquer le fin couteau à l’aide de son bras ou des replis de son habit tout en attirant l’attention sur le taser. Comme un magicien. Le garde, trop surpris par l’attaque acoustique, n’avait pas eu la présence d’esprit de s’emparer de son pistolet semi-automatique. Il la fixait désormais avec un regard interrogatif. Il ne se demandait pas ce qu’elle comptait faire, mais comment il allait se sortir de cette situation.
« Il n’y a qu’une seule question que vous devez vous poser en ce moment. Ce n’est pas d’où sort cette arme ? Ni, est-elle gauchère ou droitière ? Ni encore, est-ce que j’ai le temps de sortir mon flingue avant qu’elle ne m’égorge ? Non, c’est : est-ce que M. Santa-Rosa me traite suffisamment bien pour que ça vaille la peine de mourir pour lui ? »
Le regard de l’agent de sécurité changea. Elle avait capté toute son attention.
« Sachez que je n’hésiterai pas. Je n’hésite jamais. Certes, j’y perds une partie de mon âme, mais au moins le gars ne risque pas de me tirer dans le dos. Le prix est acceptable. Réfléchissez-vite, je ne suis pas très patiente. »
Ses paroles n’étaient pas vaines. Artémis savait tuer. Elle avait déjà tué. L’homme regarda derrière elle, en hauteur, en direction de son employeur. Puis, il prit sa décision. Il acquiesça et toute la tension qui l’habitait disparu. Il se recula pour la laisser passer. Elle l’avait vaincu. Néanmoins, elle lui arracha son pistolet et le rangea dans une des poches de son imperméable. Une connerie était si vite arrivée. Elle inséra sa lame dans son autre poche. Artémis se retourna pour défier une dernière fois Wayne Santa-Rosa. Le milliardaire était pâle comme un linge. L’assemblée des convives l’observait avec stupeur.
« Je trouvais que cette soirée manquait un peu d’ambiance, j’ai donc décidé de m’amuser un peu. Ils sont là pour ça de toute façon. J’espère que ça vous a plu. » improvisa-t-elle devant tous ces visages qui la questionnaient silencieusement. « Dernière chose, j’ai appris que notre cher hôte allait avoir très prochainement la visite de la police. Un petit conseil, si vous possédez des actions de son entreprise, vendez-les vite. »
Artémis salua la foule d’un ample mouvement du bras. Ce geste était peut-être un peu trop grandiloquent, mais il était tellement jubilatoire après les intenses minutes qu’elle venait de vivre. Puis, elle quitta la salle de bal. Elle se retrouva dans un vaste vestibule avec d’un côté un vestiaire, avec sa préposée juste devant, suivi des portes d’un ascenseur, et de l’autre une baie vitrée, occupant toute la longueur du mur, avec une ouverture en son centre. Le panorama nocturne de plusieurs dizaines de tours illuminée de toutes les couleurs était splendide. La lune s’avérait encore plus belle vue d’ici que depuis le bureau du propriétaire des lieux. Elle se dirigea vers l’ascenseur et appuya sur la commande.
Si l’enquêtrice avait accepté l’invitation de Santa-Rosa, ce n’était pas parce qu’elle pensait qu’il allait accepter sa proposition de tout lui donner, mais parce que le faire simplement arrêter par les flics ne lui suffisait pas. Il avait brisé la vie de sa cliente et elle tenait à lui rendre la pareille, ou tout du moins s’en approcher. Personnellement. Une humiliation ne compensait pas un viol, mais c’était un bon début. Il devait comprendre que son existence luxueuse venait de cesser. En même temps, elle tenait aussi à lui offrir une chance de se repentir. Si par miracle il l’avait saisie, elle aurait conféré avec sa cliente pour savoir ce qu’elle décidait. Mais il avait refusé. Comme tous les autres avant lui.
Artémis se permit un minuscule sourire. Cela faisait toujours plaisir de faire chuter un puissant de son piédestal. Cela valait la peine de prendre le risque de répondre à son invitation, même si celui-ci s’avérait nettement moins grand qu’on pourrait le supposer. Elle n’était pas venue ici sur un coup de tête. Elle avait effectué ses devoirs et préparé la rencontre. Une chose que le futur ex-milliardaire n’avait pas fait en la considérant comme une ingénue venue des Bas-Fonds. Certes, le manque d’information à son sujet sur le Réseau ne l’avait pas aidé, mais ce n’était pas une excuse. Avant même de poser le pied dans la résidence, elle savait plus ou moins ce qui allait se passer. Elle ignorait peut-être la teneur du dispositif de sécurité, mais elle savait qu’il y en aurait un. Cela lui avait permis de ne pas être surprise par leur intervention et d’improviser efficacement…Même la date de leur entrevue ne devait rien au hasard. La célébration annuelle de ses bénéfices l’empêcherait de jouer les cowboys colériques après sa tirade. Trop de témoins pouvant potentiellement lui nuire. Ce travail en amont lui avait conféré un avantage impossible à résorber. Anticiper pour éviter au mieux les ennuis était un des premiers principes qu’on lui avait enseigné, une bonne dizaine d’années auparavant, lors de sa formation.
La cabine arriva. La jeune femme monta à l’intérieur. Elle sortit un étui en métal orné de motifs animaliers d’une poche interne de son manteau. Elle l’ouvrit, prit une cigarette parmi la vingtaine se trouvant à l’intérieur, la plaça entre ses lèvres et l’alluma avec son briquet à la flamme bleuté. Elle se fichait royalement de l’interdiction de fumer dans l’ascenseur, elle avait trop besoin de sa dose de tabac pour faire chuter la pression. Ses lunettes clignotèrent. Un appel.
« Je suis sûr qu’il y a moyen de trouver un arrangement. » lança la voix désespérée de Wayne Santa-Rosa. « Je peux vous proposer 500 000 Duns. »
« Ce n’est toujours pas mon prix. » rétorqua calmement la détective.
« Je connais un type…C’est un assassin…Il n’a jamais été inquiété par la justice. »
« Je suis sûre que la police sera ravie de prendre connaissance de cette information. »
« Mais combien voulez-vous pour tout arrêter ? » s’écria l’homme en perdant le peu de maîtrise qui lui restait.
« Tout. »
« Ce…Ce que…Vous demandez…C’est impossible. Impossible. » refusa son correspondant qui recouvra un esprit combatif au fur et à mesure que les mots sortaient de sa bouche. « Jamais ! C’est à moi ! Je l’ai mérité ! Allez-y, faites ce que vous avez à faire. De mon côté, je vais recruter les meilleurs avocats. Et si jamais je n’échappe pas à la prison, je connais du monde… J’aurais droit à une cellule cinq étoiles et un régime de faveur. Je n’y resterai pas longtemps, juste le temps de faire jouer mon influence. Ce sera des vacances dans un lieu insolite ! Quant à votre salope de cliente, dites-lui que je lui ai fait une faveur, avec sa gueule, elle ne devait pas baiser souvent ! »
Le milliardaire avait raison, avec tout son argent il avait l’opportunité de commuer sa peine de détention en inconvénient mineur. C’était pour cela qu’elle lui réservait une ultime surprise.
« Soit, c’est votre choix. J’ai cependant une dernière réflexion à vous soumettre. De quoi vous faire méditer ou vous interroger. Vu que mon expert n’a eu aucun mal à pénétrer votre téléphone personnel, ne pensez-vous pas qu’il éprouverait à peine plus de mal à accéder à vos comptes en banque ou à vos portefeuilles d’actions ? Après tout, même si cela représente du fric, ce ne sont qu’une succession de 0 et de 1. » déclara la jeune femme qui n’avait plus aucun scrupule à l’égard de Santa-Rosa. « Je vous souhaite une bonne fin de nuit. »
Artémis mit fin à la communication sans laisser l’occasion à son adversaire de proférer des menaces et des insultes supplémentaires. Elle en avait terminé avec lui. Elle envoya un message. À une dizaine de kilomètres de là, Donna Durand et un brillant avocat, engagé à ses frais, allaient porter plainte pour viol dans un commissariat. Ils avaient en leur possession un disque dur contenant toutes les preuves nécessaires pour faire emprisonner Wayne Santa-Rosa en bonne et due forme.
La liberté et l’indépendance formaient le socle sur lequel elle avait bâti toute son existence. La jeune femme avait accompli d’énormes sacrifices pour les acquérir. Dans son métier, elle suivait trois règles immuables : ne jamais transiger, toujours aller jusqu’au bout et servir uniquement les intérêts de ses clients. Ils savaient, en entrant dans son agence, que si elle acceptait leur affaire elle ferait son maximum pour mener sa mission à bien. Elle était prête à affronter n’importe qui, du plus prestigieux au plus minable. Aucun obstacle, quel qu’en soit sa nature, ne la détournerait de son chemin. Tous les moyens seraient bons pour arriver à ses fins. Son intégrité était le ciment de la confiance qui l’unissait à ses clients. Une minuscule exception suffirait à réduire sa crédibilité à néant en un battement de cœur. Sa réputation et tout ce qu’elle avait édifié grâce à elle s’écrouleraient tel un château de carte soufflé par la plus infime brise. Par conséquent, elle devait se montrer inflexible sur tout. C’était ce trait de caractère qui la différenciait des autres, qui la rendait unique.
Elle était détective privé.
Elle réglait les problèmes des personnes en détresse.
Elle s’appelait Artémis Sun.

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