Alban
Pur enfant de la ville, Paul Duplessis appréciait peu les banlieues, leur la monotonie, et leurs grands ensembles qui faisaient penser à des fourmilières verticales. Il excluait de ce jugement sévère le quartier où habitait Alban. On repérait de loin sa maison aux tuiles dépareillées, avec une cheminée un peu trop penchée et une façade fatiguée qui aurait eu besoin d’un ravalement. Les fenêtres du premier étage étaient le plus souvent fermées. Á chaque visite, Paul Buplessis pensait aux vies qu’ils s’étaient écoulées entre ces murs, imaginait Alban jouant dans ce jardin au sein d’une famille unie et heureuse telle qu’il n'en avait jamais connu.
Il aimait cette maison qui lui insufflait de l’énergie et de la sérénité. Il la soupçonnait même de le protéger car jamais les manifestations de l’Autre Monde ne venaient l’y hanter. La Porte Blanche, le père Lafosse, le sergent Garcia, celle dont il rêvait en secret, tous restaient à l’extérieur.
Cette agréable impression était toujours modérée par des crises de nostalgie et une vague tristesse. Celui à qui il rendait visite avait une famille, même déstructurée qui le renvoyaient toujours à sa solitude. Un jour, peut-être… Il devait se surveiller pour ne pas révéler à son ami la véritable nature de ses activités. Il se doutait probablement de quelque chose mais la loi des Passeurs ne souffrait aucune exception.
Ce soir-là, des nuages menaçaient un début de soirée aux couleurs de grisaille. Les inquiétudes et les questions l’accompagnaient comme des chiens fidèles et il ne pouvait s’empêcher de penser à Aramis. Il se retourna pour scruter la rue déserte, en proie à un vague malaise. Les avertissements du Mentor résonnaient dans sa tête. Aramis… Il avait lu autrefois les « Trois mousquetaires » et gardé un souvenir mitigé de ce personnage ambigu, cynique, calculateur qui avait survécu à tous ses compagnons. Le choix de ce surnom n’était pas dû au hasard. Quelles ruses allait-il inventer ?
Les pensées parasites finirent par se dissiper au long de la rue vide qu’il parcourait d’un pas léger. Lorsqu’il croisait des riverains, sa bonne mine et son élégance discrète lui valaient des regards bienveillants qui lui donnaient l’impression d’être du quartier. S’ils avaient su…. Les chiens de garde, des yorkshires hargneux pour la plupart, ne manquaient jamais de saluer son passage.
Malgré un style de vie assez particulier et une solide réputation d’original, Alban restait un enfant du quartier, il avait traversé les étapes de la vie avec une inaltérable sérénité. Á une enfance heureuse au sein d’une famille raisonnablement conformiste, il avait mené une vie un peu chaotique jalonnée de diplômes et de blagues de potache flirtant avec le mauvais gout. Quand il fallut choisir un métier, il était devenu guide touristique malgré la réprobation familiale. Á l’âge adulte, il avait coché toutes les cases dans le bon ordre. Marié, père de famille, grand-père, divorcé. La quarantaine passée, il regardait toujours le monde avec un regard moqueur et indulgent. Outre sa personnalité, il faisait preuve de connaissances étendues en sciences occultes et dans le domaine paranormal, ce qui générait d’interminables sujets de conversation. Paul Duplessis avait trouvé l’ami idéal pour faire oublier sa solitude. Leurs chemins s’étaient croisés dans les allées du Père-Lachaise, à l’époque où il venait à peine d’apprendre quel serais son destin. Alban faisait découvrir quelques aspects méconnus du cimetière à des touristes dont le souci principal était de découvrir la tombe d’ Edith Piaf. Ils avaient sympathisé autour d’un verre , puis il s’était inscrit pour une visite qui l’avait amenée rue Fontaine, devant la maison d’André Breton. Il se souvenait d’avoir médité sur la devise gravée au-dessus de la porte.
« Je cherche l’or du temps. »
Qu’aurait pensé le pape du surréalisme de ses interrogations et de ses doutes ? Il les aurait probablement rejetées d’un haussement de sourcils. Quelques semaines plus tard, il avait intégré les réunions du mardi après-midi. Il y avait fait connaissance avec une bande de sympathiques passionnés capables de se disputer tout un après-midi à propos d’un acte notarié du 16eme siècle ou du tracé d’une rue sous Philippe-Auguste. Il avait encore de la peine à distinguer les vrais érudits des joyeux illuminés. Très vite, cette ambiance un peu déjantée lui était devenue indispensable et il ne manquait aucune séance. Un seul d’entre eux l’exaspérait mais il parvenait à le tenir à distance. Ses compétences en matière de cimetières lui permettaient d’intervenir assez régulièrement dans un silence approbateur. Beaucoup étaient persuadés que des cérémonies occultes s’y déroulaient et que les revenants s’y promenaient le soir. Malgré les moyens de la surveillance moderne, tout le monde restait sur ses convictions.
On évoquait régulièrement les séquences qui tournaient en boucle sur les réseaux sociaux, la plupart filmées avec des caméras anciennes . On y voyait toujours les mêmes silhouettes blanches errant parmi les tombes. La légende de Jim Morrisson avait aussi ses irréductibles. Paul Duplessis s’était longtemps posé des questions mais l’évocation de ce sujet provoquait toujours chez son Mentor un sourire amusé.
Un autre thème régulièrement évoqué était celui d’un réseau de tunnels reliant entre eux les principaux cimetières. On le peuplait généreusement de créatures étranges ne sortant que la nuit. On en parlerait encore le mardi suivant. Les discussions avec Alban se terminaient fort tard, il avait donc eu droit très vite à sa chambre au premier étage.
Toutes ces pensées se bousculaient dans sa tête tandis qu’il arrivait devant la boîte aux lettres qui mentionnait sobrement « A. Andoche », ce qui masquait avec une certaine élégance la consonance un peu ridicule de son nom. Ses parents n’ayant pas jugé utile de lui offrir un second prénom, il avait trainé jusqu’à un âge avancé le surnom, flatteur en certaines circonstances de « Bandoche ». Conscient qu’il porterait ce fardeau jusqu’à son dernier jour, son ami s’était forgé une philosophie à base de je m’enfoutisme et d’humour décalé.
« Quand j’y réfléchis, ce surnom grotesque a un avantage, on s’en souvient. Si j’avais suivi les traces de mon imbécile de frère, qui se prénomme Gérard, j’aurais peut-être fait une brillante carrière dans l’administration. Il a un beau bureau en verre fumé et son nom en lettres dorées sur la porte. Ses subordonnés m’appellent « Monsieur Alban » les rares fois où je suis obligé d’aller le voir. En bon frère attentionné, il a décidé que je n’étais pas capable de gérer mes affaires et il faut lui rendre cette justice, c’est une chose qu’il fait bien. Il se croit obligé de m’inviter chaque année au Cap d’Agde où il me présente à ses amis comme « maitre de conférences ». Je joue consciencieusement mon rôle d’hurluberlu, ce qui lui permet d’expliquer à voix basse « qu’il y en a un comme ça dans toutes les familles ». Il veille aussi à ce que je n’aie pas une trop mauvaise influence sur mes neveux. Je ne m’en tire pas trop mal, ma belle-sœur l’appelle Gégé devant tout le monde. »
Depuis que sa femme et sa fille étaient parties vivre leur vie, la maison était devenue trop grande pour lui. Il s’était réfugié au rez-de-chaussée où il avait installé son bureau-salle à manger sous des moulures de stuc héritées de générations anciennes. Une femme de ménage venait chaque semaine et un voisin lui donnait un coup de main pour que son jardin ne déshonore pas le quartier. Même s’il n’en parlait jamais, Alban recevait des femmes, avec toute la distraction requise. Paul Duplessis détectait leur présence fugitive.
Il se retourna avant d’entrer avec la désagréable impression qu’on le suivait. Aramis revenait-il à la charge ? La rue était vide, à part à part un riverain sans aucun signe particulier qui fit grincer le portail avant de rentrer chez lui. Ceux de l’Autre Côté ne fréquentaient pas les rues. C’était un autre mystère.

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