Chapitre 4-2 : Passion... et tensions...

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Fissures
Paris
Fin juillet 1988

Pour attirer de nouveaux clients, Radier voulait frapper fort : offrir la carte Visa pour toute ouverture de compte avec domiciliation de salaire. La Nab prendrait à sa charge les transferts depuis les autres banques.

Taitbon avait conçu une campagne en deux temps : d’abord une phase avec des indices mystérieux, puis un show à l’américaine. Inspiré des keynotes popularisés par Steve Jobs.

Sur scène, Ancel incarnerait le rénovateur qui casse les codes. Radier, le professionnel rassurant.

Restait à trouver l’agence capable de monter un tel événement. Marc pensa immédiatement à Amandine Lamare.

***

Quelques jours plus tard, son téléphone sonna. Il note le nom de l’appelant. Décrocha.

« Marie, que puis-je pour vous ? »

— Auriez-vous une heure cet après-midi ? Nous avons signé avec Select Evts et ses équipes sont là toute la journée. Ce serait bien de travailler sur votre intervention et sur celle d’André. »

Il consulta son agenda : « 17 h ? Où cela ?

— Salle du conseil. Merci. »

Il raccrocha. Se replongea dans son dossier. Impossible. L’image d’Amandine s’imposa, insistante. Il secoua la tête. C’était ridicule. Il aimait Elsa, et sa fidélité n’était pas négociable. L’idée était séduisante… mais non. Incapable de se concentrer, il sortit prendre l’air.

Il descendit jusqu’à l’avenue Daumesnil. L'ancienne voie ferrée deviendrait bientôt une promenade plantée. Pour le moment, il devait se contenter des larges trottoirs et de la chaleur de juillet.

OK elle est charmante se dit-il, mais cela s‘arrête là. Point à la ligne. Il n’y a rien à voir !

Résolu, il fit demi-tour.

Arrivé dans son bureau, il se fit apporter un en-cas. Sa sérénité retrouvée, il se replongea dans son travail.

***

Son téléphone sonna. Il décrocha. Sans même regarder l’identité de l’appelant.

« Marc, ça fait un quart d’heure que nous vous attendons. »

Il jura. Bondit de sa chaise.

« J’arrive ! »

Il dévala les escaliers et déboula dans la salle du conseil.

« Vraiment désolé. Je n’ai pas vu l’heure. »

Lamare le regarda s’installer d’un œil neutre. Elle était habituée. Dans son métier, beaucoup se prenaient pour le centre du monde et oubliaient facilement les autres. Au moins celui-ci avait-il l’élégance de s’excuser.

Elle resta souriante : après tout c’était son client. Ses équipes déroulèrent la séance avec précision : entrée, déplacements, rythme… et interventions millimétrées d’Ancel et de Radier.

Les deux hommes se montrèrent d’abord impatients, avant de se prendre au jeu.

Lorsque la session prit fin, la jeune femme les remercia pour leur implication. Marc répliqua, sur le ton de la plaisanterie :

« Avec vous, c’était un plaisir. »

Elle sourit discrètement. C’était toujours agréable d’avoir des compliments. Même si celui-ci était convenu.

« Il faudra ajuster la mise en scène à votre personnalité. »

Il regarda sa montre, et saisit la balle au bond : « J’ai un peu de temps. On peut voir cela maintenant… autour d’un verre, si ça vous va. »

Il ajouta aussitôt, un peu gêné :

« J’ai besoin de faire un break. »

Elle hésita. L’ambiguïté de ce genre d’invitation, elle ne connaissait que trop bien. Mais quelque chose chez lui, peut-être cette candeur décalée, la fit accepter.

Une demi-heure plus tard, ils étaient attablés dans un bar. Leur conversation, guindée au départ, se détendit progressivement en glissant d’un sujet à l’autre.

Amandine découvrit un homme plus complexe qu’elle ne l’avait imaginé. Des principes humanistes assez forts. Un humour acéré. Mais quel cynisme quand il parlait des travers de la société !

Sa méconnaissance totale des codes de l’élite la faisait sourire. Ignorance dont il semblait se moquer éperdument. Elle nota aussi sa politesse avec les serveurs, son réflexe de laisser passer les personnes qu'ils avaient croisés en entrant. Des marques de courtoise que beaucoup de ses clients n’avaient pas, considérant les autres comme étant à leur service.

Marc, lui, ne se posait pas de questions. Il se sentait bien. Tout simplement.

Au moment de se quitter, ils se firent la bise. Sans même se rendre compte de ce changement.

Amandine rentra chez elle, plongée dans ses réflexions. Comment un homme aussi jeune pouvait-il se trouver au premier plan de la Nab ? Et quels étaient les projets que Marc, elle l’appelait désormais par son prénom, semblait avoir sous le coude ?

Marc, de retour à son appartement, se figea en voyant le visage fermé d’Elsa.

« Bonsoir mon amour.

— Bonsoir. »

Le ton était glacé.

Il tenta un baiser. Elle le repoussa.

« Tu pues l’alcool. Encore une journée très prenante !

— J’ai traité un dossier autour d’un verre, ça arrive. Je ne m’amuse pas. »

Elle ricana. Son ton monta d’un cran : « Bien sûr. Tout ce que tu fais est important. Et passe avant nous.

— Tu es de mauvaise foi.

— C’est ça ! Et bien je te laisse à tes priorités. Je vais me coucher. »

Elle éteignit la télévision d’un geste sec et claqua la porte de la chambre derrière elle.

Marc resta d’abord immobile. Puis, machinalement, il se mit à ranger. Ils n’avaient fait que parler ! C’était professionnel. Il devait entretenir ces relations. Elsa devenait vraiment… injuste.

Elsa enfila un large tee-shirt et se jeta sur le lit. Elle tira rageusement la couette sur elle. Il n’avait même pas prévenu. Avec qui était-il ?

Sa colère se mua en tristesse. Elle se pelotonna. Se recroquevilla. Qu’arrivait-il à leur couple ? À l’homme dont elle était tombée amoureuse ?

Les yeux humides, elle cacha sa tête sous son oreiller.

Parenthèses éphémères
Août 1988

Elsa et Marc ressentaient le besoin vital de changer d’air, de se retrouver. Ils s’offrirent un road-trip de deux semaines dans l’Ouest canadien. Dès leur arrivée, l’immensité des Rocheuses les accompagna, omniprésente. La voiture filait sur des routes sans fin, bordées de sapins et de panorama somptueux, le paysage se recomposant à chaque virage.

Cette magie ne suffit pourtant pas à faire disparaître toutes les tensions. Le deuxième jour, Elsa lâcha d’une voix crispée :

« Tu vas trop vite. »

Marc répliqua. Un peu trop vivement. La dispute enfla, retomba. Avant de reprendre le lendemain, sur un autre sujet.

Jour après jour, cependant, la beauté sauvage de la région fit son œuvre. Et apaisa leurs dissensions.

Un après-midi, ils quittèrent les abords du lac Louise pour emprunter un sentier qui grimpait dans les sous-bois. La lumière, filtrée par les branches, dessinait des éclats d’or sur le sol. Au bout du chemin, un promontoire naturel surplombait l’eau émeraude.

Marc passa un bras autour d’Elsa et la serra contre lui. Elle le laissa faire, son souffle s’accordant au sien.

Ils ne parlaient pas, ne bougeaient pas. Devant eux, le soleil déclinait lentement vers les crêtes déjà sombres.

Elsa savoura ce silence, cette chaleur contre son épaule. Le monde, son monde, se remettait en place. Doucement. Elle ferma les yeux. Ils s’aimaient. Encore. Ils pouvaient se retrouver. Ces quelques mois difficiles n’avaient pas pu effacer cela.

***

Une semaine plus tard, Marc s’envola pour Wroclaw, en Pologne.

Étudiant, il y avait effectué un stage dans une petite entreprise d’État. Cette expérience l’avait marqué. Des machines souvent à l’arrêt, faute de pièces. Des employés qui disparaissaient des heures, pour avancer leur voiture dans d’interminables files d’attente. Tout cela pour obtenir quelques litres d’essence. Un régime épuisé, mais une jeunesse vivante. Il y avait d’ailleurs noué de solides amitiés.

À la sortie de l’aéroport, il aperçut Pawel qui agitait les bras. Ils s’étreignirent avec émotion.

« Merci de m’avoir invité », dit Marc.

« C’est bon de se revoir après toutes ces années, répondit son ami. La voiture est par là. »

Marc sourit.

« La traditionnelle Fiat 125 ? ».

En traversant la ville, il nota de nombreuses transformations. Des échoppes privées coincées entre les magasins d’état. Un marché animé. Un homme changeant des zlotys à la vue de tous.

« Ça n’existait pas avant », observa-t-il.

Pawel haussa les épaules.

« Officiellement, on est toujours communistes. Officieusement… »

Marc aperçut une vieille dame installée sur un cageot, proposant quelques maigres pommes de terre. Non loin, trois hommes en costumes descendaient d’une rutilante voiture de marque étrangère.

« On dirait les débuts de la révolution industrielle », murmura-t-il.

Son ami hocha la tête.

« Quelques-uns vont devenir très riches, d’autres très pauvres. »

Ce bouillonnement fascinait Marc. Et lui donnait envie d’y investir. Pawel l’en dissuada :

« Pour le moment c’est le bazar. Et de toute façon, les étrangers n’y sont pas autorisés. »

***

De retour en France, Marc se remit au travail avec une énergie renouvelée. Septembre approchait, et avec lui la keynote de la rentrée. Il revit régulièrement Amadine Lamarre pour préparer sa présentation. Réunions, déjeuners sur le pouce, échanges informels… Il levait les yeux de son dossier au moment précis où elle arrivait. Elle souriait en l’écoutant. Il restait le regard dans le vague après son départ.

Sans s’en rendre compte, chacun commençait à rechercher la présence de l’autre.

***

« Il y a quelque chose entre toi et ce Marc ?"

Amandine se figea, déconcertée. À l’autre bout du combiné, sa meilleure amie, celle avec qui elle pouvait passer des heures à bavarder.

« Mais non. Pourquoi ?

— Tu parles de lui tout le temps.

— Je le trouve intéressant. C’est tout.

— Tu es sûre ?

— Certaine. De toute manière, il a une femme dans sa vie. Je ne veux pas de ça et… oh… excuse-moi ! »

La ligne resta silencieuse. Depuis des mois, son amie vivait une relation avec un homme marié. Une situation qu’Amandine jugeait toxique. Elle soupira, cherchant à désamorcer le malaise.
« Et puis j’ai mon publiciste, non ? »

Son amie rit doucement. Amandine sentit qu’elle n’était pas convaincue.

***

Elsa plaqua un sourire de façade sur son visage avant de répondre à l’inquiétude de sa collègue : « Ça va. Juste un peu de fatigue. »

Si seulement ce n’était que cela !

Elle ne savait plus où elle en était… où ils en étaient. Marc oscillait sans cesse. Un soir tendre, lumineux. Le lendemain distant, mettant entre eux comme un gouffre infranchissable.

Ces variations la laissaient vidée : un silence trop long, une absence de réponse… et la légèreté de toute une journée s’effondrait.

Sa récente promotion lui offrit un refuge. Elle s’y jeta corps et âme. Cela lui permettait d’oublier, pendant quelques heures, ces tourments qui la minaient.

Début septembre le grand show arriva.

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