Chapitre 5-3 : Chalet
Chalet
Novembre 1988
Trois mois que Marc écumait les routes de France. De villages à coopératives. De coopératives à fermes. Avec l’impression de prêcher dans le désert. Il obtenait parfois des accords. De principe. Mais le plus souvent son projet agricole se heurtait à des silences méfiants. Et il repartait les mains vides.
Le déclic eut lieu par une froide journée de novembre. Lors d’un déjeuner avec un fermier volubile : Patrick Chalet. Quarantaine énergique, regard perçant.
L’homme étouffait dans son costume étriqué d’héritier de la ferme familiale. Il écouta Ancel, vida son verre de Gamay. Le reposa d’un geste sec.
« Enfin quelque chose qui bouge. »
Au café, Marc lui proposa de lui confier la direction des opérations. La réponse fusa immédiatement :
« D’accord. »
Den retour à Paris, Marc n’hésita pas une seconde. Il avait indiqué à Elsa qu’il ne rentrerait que le lendemain. Il fila chez Amandine. Ballotté dans le métro, il écarta son sentiment de culpabilité d’un revers de pensée et ferma son esprit, refusant de s’y attarder.
***
Deux semaines plus tard, il retrouva Chalet dans un café animé de la place de la Bastille, à Grenoble.
« Alors Patrick, où en êtes-vous ?
— Toujours aussi excité… malgré de sérieux freins à ce projet.
— Expliquez-moi. »
Patrick fit rouler son verre entre ses mains, cherchant ses mots.
« Créer des structures où les paysans apportent leurs exploitations et vous les capitaux nécessaires à leur modernisation. Les regrouper pour peser face aux centrales d’achats. Sur le papier c’est brillant. Mais… »
Marc fronça les sourcils :
« Mais quoi ?
— La terre, Chalet lâcha le mot comme une évidence. Vous demandez à des fermiers de céder leur propriété contre une petite part du capital d’une grande entreprise. Vous imaginez ce que cela veut dire ? C’est comme renoncer à leur identité. »
Marc se passa la main dans les cheveux. Il avait une envie furieuse de se lever. De faire quelques pas. Pour mieux réfléchir. Impossible dans ce bar bondé.
« C’est voué à l’échec ? »
Patrick hésita. Après tout Ancel l’avait embauché pour lancer cette affaire. Pas pour s’entendre dire qu’elle n’était pas possible. Sa main se crispa sur l’accoudoir de son fauteuil.
« C’est un point crucial. »
Le brouhaha de la salle combla le vide qui s’installait entre eux.
« Et si on les laisse propriétaires ? fit Marc. Nous apportons les fonds, les structures. En échange on signe un bail d’exploitation. On s’associe sur l’usage pas sur le sol. »
Les yeux de Chalet s’illuminèrent.
« Excellent ! À condition qu’ils puissent sortir de ce bail. »
Ancel prit sa décision : « Malta trouvera le bon montage juridique. C’est sa spécialité.
— Il y a un autre point. Le monde paysan est très morcelé. Pour peser sur le marché, il va falloir convaincre des dizaines de milliers d’agriculteurs. »
Marc observa son interlocuteur avec amusement.
« On doit avoir du volume oui. Mais pas dans toute la France. Juste sur des domaines ciblés. »
Patrick hocha la tête. Il griffonna sur la nappe en papier.
« On peut viser les céréaliers de taille moyenne de la Beauce... Les vergers de la vallée du Rhône... Les élevages de poulets. Peut-être aussi les exploitations vinicoles non classées, mais je doute que nos investissements leur soient utiles. »
Il releva la tête.
« Pour la volaille et les producteurs de fruits, j’ai quelques contacts. Pour les céréaliers, c’est le désert. »
Marc le fixa : « Creusez. On démarre fin janvier. »
Chalet s’étrangla : « Mais c’est demain !
— Donnez-vous les moyens. Trouvez des relais.
— Facile à dire, mais… »
Le fermier se gratta le menton. Dubitatif. Soudain il pointa son index vers Ancel.
« Les VRP ! Les vendeurs de matériel agricole. Ils connaissent chaque exploitation. Avec une prime pour chaque accord obtenu, ils vont faire des étincelles. »
Il se frotta les mains, impatient de commencer, et se leva pour prendre congé.
« Attendez Patrick, j’ai un deuxième point à vous soumettre. »
Se réfrénant, Chalet reprit place.
« Nous ne pèserons pas suffisamment face aux acheteurs. En tout cas au début. On va court-circuiter la grande distribution. En ouvrant nos propres supermarchés. Dédiés à nos primeurs. »
Son interlocuteur resta muet. Avant de sauter sur ses pieds.
« Mais oui ! Des produits de bonne qualité. Et donc vendus plus cher. Pour vous comme pour les paysans ! »
Chalet quitta Marc avec un sourire radieux. Cette aventure lui redonnait goût à la vie, et cela se voyait dans la légèreté de sa démarche.
***
Ancel retourna sur Paris. Tout était en place… il allait enfin pouvoir lancer ses projets. C’était pour cela qu’il avait fondé la Nab.
Il s’était à peine assis à son bureau que Forel passa une tête. De bonne humeur, Marc lui fit signe d’entrer d’un geste ample de la main :
« Que puis-je pour vous, mon cher ? »
Le détective resta de marbre. Le regard froid. Sec.
« Les enquêteurs de Bievod sont persuadés que la participation de la Zurich Trust Bank n’est qu’une façade. »

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