Chapitre 6-3 : Faces cachées II - Naples ?

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Naples ?
Paris
24 et 25 novembre 1988

Il monta avec appréhension à l’arrière de la Mercedes. La vue du chauffeur, un garde du corps bodybuildé, ne fit rien pour le rassurer.

Pendant qu’ils roulaient, Leonardo n’échangea que quelques banalités. Ancel répondit à peine.

La voiture s’arrêta dans une petite rue résidentielle, près de la porte de Vincennes. Le conducteur descendit et prit position un peu plus loin.

« Mes amis vont lancer une nouvelle opération. »

Ce n’était que cela ! Marc expira, soulagé.

« Laquelle ?

— Nous allons augmenter nos dépôts. Et une entreprise respectable va vous demander un crédit. Que vous lui accorderez. »

Il cligna des yeux, persuadé d’avoir mal compris.

« Un prêt ? Pour faire du blanchiment ? »

Leonardo le regarda froidement.

— Pour investir en toute légalité dans l’immobilier, en Italie. Un projet à fortes plus-values.

— Si l’activité est licite, pas de problème. Il nous faudra un dossier solide. »

Le visage du mafieux se durcit. Sa réponse agacée claqua :

« On ne demande pas votre avis. Je vous donne un ordre. C’est clair ? »

Marc déglutit, la gorge soudain très sèche.

« Je crois… oui. Combien ce prêt ?

— Quatre cents millions. »

Il se redressa brusquement.

« Mais c’est énorme ! »

Leonardo soupira.

« De nouvelles boîtes bidon vont effectuer des dépôts. Pour un même total.

— Il vous faudra des milliers de comptes !

— Pas si nous augmentons le montant du versement. Un million. Quatre cents fois. Et encore une fois, on ne vous demande pas votre avis. »

Ancel resta silencieux. Accablé. Son interlocuteur, impassible, précisa : « Tout doit être mis en place d’ici un mois. »

Marc s’agita. C’était de la folie.

« Laissez-moi voir comment faire.

— Vous avez jusqu’à demain soir.»

Leonardo fit signe à son chauffeur. L’entretien était terminé.

***

Marc s’enferma dans son bureau, le visage enfoui dans ses mains. Les flashs se bousculaient dans sa tête. La Nab démantelée. Lui-même arrêté. Ou abattu. La perte d’Elsa. D’Amandine. La honte de ses parents.

Une douleur sourde pulsa dans son crâne. Son cerveau se bloqua. Refusa de réfléchir plus avant. De l’air. Il avait besoin d’air ! Il attrapa son walkman. Se dirigea vers la sortie.

Il croisa Radier qui demanda :

« On déjeune ensemble ? ».

Il déclina d’un geste de la main. Légèrement décontenancé, le président de la Nab le regarda s’éloigner à grands pas. Le casque déjà vissé sur ses oreilles.

Il descendit les boulevards jusqu’aux quais de Seine. L’air était vif. Mais le soleil, les couleurs d‘automne, les Stranglers puis Sunday Bloody Sunday finirent par le calmer. Il allait se sortir de là !

De retour au siège, il s’adressa à son assistante : « Convoquez-moi André et Guellaut à leur retour de déjeuner. »

Puis il appela Forel : « Venez me prendre en fin d’après-midi. Et trouvez-moi l’adresse de Leonardo. »

Mortifié, il se résolut à laisser un message sur le répondeur d’Amandine.

« J’ai une urgence à régler. Je ne pourrais pas passer. Ni ce soir ni demain matin. Mais ne t’inquiète pas : notre week-end tient toujours. Je t’Adore. »

Une heure plus tard, les trois hommes étaient autour de la petite table ronde de son bureau. Marc se sentait comme une cocotte-minute prête à exploser. Il les dévisagea. Prit un air réjoui.

« Des clients de notre actionnaire suisse lancent une grande opération immobilière. J’ai obtenu qu’ils s’adressent à la Nab pour leur financement. »

Guellaut leva un sourcil.

« Ça consiste en quoi ?

— Je n’ai pas encore les détails. C’est en Italie. Ils ont besoin de quatre cents millions. »

Les deux hommes sursautèrent.

« Quatre cents millions ? », répéta le directeur des risques.

« En Italie !?! », s’étrangla Radier.

Marc leva les mains, la paume tournée vers eux. Il lui fallait jouer serré.

« La Zurich Trust Bank va nous faire un dépôt du même montant et se porter caution. Pour nos clients, cela leur évite d’utiliser directement leurs comptes confidentiels helvètes. Pour nous, cela règle à la fois notre besoin de fonds et le risque. Et bien sûr, nous vérifierons ce que nous finançons. Même si la Suisse m’a affirmé que c'était du solide. »

Ses arguments firent mouche. Il vit Radier et Guellaut, bluffés, échanger un bref coup d’œil. Les deux hommes furent rapidement convaincus. Le dossier allait être confié au responsable des affaires spéciales.

Quand les deux banquiers sortirent, Marc s’affaissa dans son fauteuil. Vidé.

***

Bourdinot se leva obséquieusement pour le saluer.

« Radier vous a prévenu ? », demanda Ancel.

Le directeur des affaires spéciales hocha tête.

« Parfait. Je vous laisse analyser ce dossier. Prévoyez également une commission de montage. De 2 %.

— Ça va faire huit millions, calcula Bourdinot. Ces rémunérations sont plafonnées d’habitude.

— Ils vont accepter. Je m'en occupe. »

Il était temps d’aborder la partie la plus délicate. La vraie raison de sa venue.

« Dernière chose. La caution de Zurich devra être annulée une fois le prêt remboursé.

— Nous procéderons à une mainlevée.

— Non. Cette caution devra disparaître. Comme si elle n’avait jamais existé. »

Bourdinot écarquilla les yeux. Marc enchaîna précipitamment :

« C’est une demande de la Suisse. Leur obsession du secret bancaire. Pour nous, cela ne change rien. L’opération aura été menée légalement et nous aurons été remboursés. Ce gage n’aura plus lieu d’être. C’est du hors-bilan[1] : cette garantie n’apparaîtra pas dans notre comptabilité. Ce ne sera plus qu’un bout de papier inutile. Que vous me remettrez. »

La demande était tordue. Mais c’était le patron. Et la Nab ne risquait rien. Le directeur des affaires spéciales acquiesça d’un signe de tête.

***

Quand son patron quitta le bureau, il suivit son dos d’un regard méprisant.

Quelle ironie !

Voir Ancel se perdre en circonvolutions maladroites pour faire disparaître un document devenu sans intérêt… Alors que lui, Bourdinot, touchait une fortune pour fermer les yeux sur des millions de dépôts douteux. Le tout, au nez et à la barbe de ses dirigeants.

***

Marc s’installa dans la Ford Scorpio bleue de Forel.

« Faites le tour du périph’. »

Le détective hocha la tête. Démarra.

Ancel lui conta dans le détail son entrevue avec Leonardo.

Forel fit la moue.

« Ça confirme que vos associés sont italiens. Vous êtes dans la mélasse.

— Je dois leur montrer qu’ils vont nous planter. Et que je ne suis pas leur larbin.

— Ils peuvent devenir violents.

— Je sais. Mais j’ai une idée. L’adresse de Leonardo ? »

Le détective lui tendit un post-it.

« Je vais le bousculer. Pour qu’il passe quelques coups de fil. »

***

Le penthouse de Leonardo, situé au dernier étage d’un immeuble en pierre de taille, dominait le 16e. Marc observa un court instant la façade, inspira un bon coup et traversa la rue.

Le digicode récupéré par Forel fonctionna. Il grimpa jusqu’à l’appartement.

Le chauffeur – garde du corps ouvrit la porte. Balaya le couloir du regard.

« Qu’est-ce que vous foutez là ? »

Il mima l’exaspération. Agita la main.

« À ton avis ? Voir ton boss !

— Ce n’est pas prévu. Dégagez. »

Merde, ça ne marche pas, pensa Marc. Il n’en menait pas large : ce colosse était vraiment intimidant. Tant par sa carrure que par sa gueule de truand.

Il se morigéna mentalement : tu ne peux plus reculer, vas-y !

Il pointa son index sur la poitrine du gorille. Sa voix se fit mordante.

« Bon, le molosse. Si ton patron veut une réponse, c’est maintenant. Tu as trente seconde pour vérifier. Comme un bon chien-chien que tu es. »

Le garde du corps banda ses muscles, prêt à lui foutre une raclée. Mais l’assurance d’Ancel le fit hésiter. Il s’éclipsa.

Moins d’une minute plus tard, Marc était dans la cuisine. Léornado, en peignoir Versace, était installé devant une tasse de café.

« Ancel, vous vous prenez pour qui !?! »

Le jeune homme prit une chaise. S’assit à califourchon face à lui.

« Vous allez comprendre. Faites sortir votre porte-flingue. »

Le mafieux le dévisagea. Fit signe à son garde de s’éloigner.

Marc enchaîna :

« La réponse est : oui je peux le faire.

— Parfait. Maintenant, dehors !

— Non. »

Leonardo se raidit. Il grogna : « Quoi ?

— Pour que ça marche, je dois contrôler le timing. Ouvrez les comptes. Puis demandez les crédits. Avec un dossier complet : description du projet, emplacements, biens que vous voulez acheter, etc. »

Leornardo haussa un sourcil.

« Un dossier ? Il va nous falloir quelqu’un pour le faire. »

C’était le moment ! Marc, ricana.

« Vous n’y avez même pas pensé. »

Son ton se fit méprisant.

« De vrais amateurs. Vous allez tout faire capoter. »

Le mafieux explosa.

« Ne me parlez pas sur ce ton ! »

Marc frappa la table du plat de la main, faisant jaillir du café de la tasse du mafieux.

« Arrêtez de jouer au caïd Léornado. Vous ne connaissez rien à mon business. J’aurai pu fermer ma gueule et vous laisser faire vos conneries. Mais je veux que la Nab réussisse. Et c’est aussi votre intérêt. Alors, faites ce que je vous dis ! »

Il se leva.

« Envoyez le tout à Bourdinot. Il est prévenu. »

Le gorille le regarda passer, éberlué.

Dehors, il fût pris de nausées. Se mit à trembler.

Amandine… Il avait besoin d’elle. Son appartement n’était pas loin. Elle n’était peut-être pas encore partie au travail. Il prit sa décision, et s’engouffra dans la bouche de métro.

***

Il sonna. Rien. Impatient, il appuya de nouveau. Toujours rien. Il s’apprêta à repartir, déçu.

L’interphone grésilla.

« Oui ? »

Son cœur fit un bond.

« C’est moi. »

La jeune femme déverrouilla la porte, vérifia sa toilette dans son miroir.

À peine entré, Marc l’embrassa avec passion. Presque du désespoir. Amandine en fût électrisée. Lorsqu’il passa ses mains sous son chemisier, sa tension se mua en excitation. N’ayant que peu de temps, elle décida de lui faire un petit cadeau. Le poussa dans un fauteuil. Se mit à genoux. Dégrafa son pantalon. Le fixa dans les yeux. Marc lui rendit son regard, osant à peine respirer. Elle se pencha sur lui.

***

Apaisé, euphorique, Marc prit la direction de l’agence de Forel. Ils ne devaient s’y retrouver qu’en milieu de matinée. Mais il se sentait incapable de faire autre chose que de l’y attendre.

Il buvait un café offert par la secrétaire lorsque le détective le rejoignit.

« Votre plan a marché. Leonardo a passé deux coups de fil peu après votre départ. Je saurai à quoi les numéros correspondent dans la journée. »

Forel s’assit, et poursuivit en sortant une bande-son.

« Les conversations se sont déroulées en Italien. Je pense que le premier appel était pour faire part de votre visite et demander des instructions. Le second était plutôt pour les mettre en œuvre.

— Faisons-les traduire.

— Je ne peux pas les confier à n’importe qui. Une de mes connaissances va passer. Un travailleur émigré que j’ai dépanné lors d’une tracasserie administrative typique de notre pays. Vous pouvez revenir dans l’après-midi ? »

Marc acquiesça. Il se rendit à la Nab où il partagea un rapide déjeuner avec Radier.

***

Il était de retour dans le bureau de Forel. Celui-ci avait fait feu de tout bois. À peine était-il installé que le détective débuta son compte-rendu.

« Le premier appel était pour Naples. Une boîte de nuit pour clients fortunés. Le patron a eu quelques démêlés avec la justice à l’adolescence. Mais plus rien depuis. Identifié comme un prête-nom du clan Cassalino. »

Marc tiqua.

—Je vois mal Leornardo faire son rapport auprès d’un second couteau.

Le détective eut un mince sourire.

« Ils ont échangé des paroles anodines… Jusqu’à ce qu’une tierce personne prenne l’appareil. Le décideur. Probablement un membre du cercle rapproché de la famille Cassalino. »

Forel poursuivit :

« Leonardo a raconté votre passage chez lui. Il a précisé, je cite : donnons-lui une leçon, cela le remettra à sa place. Son interlocuteur ne l’a pas suivi. »

Le détective regarda la transcription qu’il avait dans la main.

« Il a répondu : la réussite de l’opération d’abord. Que notre juriste fasse ce qu’il demande. Si ça marche, on peut passer l’éponge pour notre ami. Pour cette fois. »

Un frisson parcouru l’échine de Marc. Il avait gagné, oui. Mais il n’était qu’en sursis.

Forel résuma rapidement le second coup de fil. Un avocat d’affaires milanais. Le juriste devait monter les dossiers, « ordre du Don ».

« Je me renseignes sur les Cassalino. Mais méfiez-vous. Vous n’êtes en relation qu’avec la partie civilisée du clan. Le parrain et ses bras droits…. Un geste d’humeur de leur part…et vous disparaitrez. »

[1] Les engagements donnés ou reçus n’apparaissent pas dans le bilan. Leur comptabilité en hors bilan n’en était encore qu’à ses débuts, les garanties reçues étaient rarement enregistrées dans les comptes.

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