Blocus
Le détroit était tenu depuis seize heures cinquante. Mathieu, sept ans, avait pris position derrière le banc en béton qui longeait le préau, d'où il contrôlait l'unique passage entre la cour des grands et la cour des petits. Deux gendarmes assuraient ses flancs : Inès, qui n'avait pas bougé depuis vingt minutes malgré le froid, et Roméo, affecté à la surveillance du mur de droite avec ordre de ne pas céder, quoi qu'il arrive.
L'ultimatum avait été transmis à cinq heures moins le quart, par l'intermédiaire d'une émissaire neutre, Camille, qui n'était ni dans un camp ni dans l'autre parce qu'elle avait un plâtre et qu'on ne l'embêtait pas. Le message était clair : libérez le passage avant cinq heures, ou les prisonniers ne seraient pas rendus. Les prisonniers, en l'occurrence, étaient deux billes et un Pokémon rare confisqués lors de l'offensive de la semaine précédente.
Le camp adverse n'avait pas répondu dans les délais.
La vedette - c'était le nom opérationnel de Luca, qui courait vite et voyait loin - signala à cinq heures trois un mouvement suspect côté toboggan. Fausse alerte : c'était Jade qui cherchait son bonnet. La situation restait figée, les deux factions immobiles dans un bourbier dont personne ne voulait sortir le premier. Chacun attendait que l'autre commette l'erreur qui justifierait l'escalade.
À l'intérieur du bâtiment, derrière la porte vitrée qu'aucun des belligérants ne regardait, une vingtaine de parents étaient assis autour d'une table avec un ordre du jour de six points.
La date limite approchait, Mathieu le savait. Le camp d'en face le savait. Personne ne bougeait, chacun pariant que l'autre céderait dans les dernières secondes, que la pression du temps ferait ce que la négociation n'avait pas obtenu.
La cloche sonna.
Le détroit s'ouvrit instantanément, les factions se dissolvant dans le flot général des autres enfants qui sortaient de classe. Les billes ne furent pas rendues. Le Pokémon non plus. Mathieu nota mentalement que la question restait entière et devrait être réglée à la prochaine récréation.
Dans la salle de réunion, on s'accordait à passer au point suivant. Sur la porte, une feuille plastifiée indiquait :
RÉUNION PARENTS-PROFESSEURS - ORDRE DU JOUR : CLIMAT SCOLAIRE

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