chapitre 10

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Ce qui était difficile à supporter, c'était le silence. Il appuyait sur ma volonté, m'empêchant d'agir. Je restai vissé sur ma chaise. Une senteur âcre me monta dans le nez. Ce qui était du domaine de l'impossible, puisque je ne sentais plus rien. Je l'avais déjà perçue auparavant. Les odeurs ont cette faculté de vous ramener dans le passé, dans des instants marquants où notre vie pose une minute importante. Où l'existence fait une pause, comme pour prendre son élan, vers autre chose, vers un ailleurs ébauché en pensée. Cette effluve de brûlé, mêlée à un relent de poivre et d'épices, me rappelait un épisode de mon enfance que je pensais enfoui dans les profondeurs cadenassées de mes souvenirs. Il émergeait, doucement, une bulle se formant sur le marécage des parties sombres de ma mémoire. Pourquoi en cet endroit ? Pourquoi ce visage déformé par la colère se matérialisait devant moi ? J'avais tout fait pour l'occulter, l'effacer, durant chaque seconde de mon existence sur terre. Il dansait pourtant ici devant moi, sa bouche frémissante, ses yeux brillants d'une fureur sourde me plongeaient dans un désarroi paralysant. Le même qui me transformait en statue, jadis, tremblant d'une peur viscérale, qui bouillonnait dans mon ventre et me retournait les tripes.

Ce n'était pas naturel. Du reste, plus rien n'était naturel depuis que j'avais abordé l'autre versant de la vie. Je tendis les mains devant moi. Je touchais presque le visage grimaçant, n'osant aller plus loin. J'appréhendais une suite horrible et définitive. Dans la vraie vie, ce visage qui me fixait, en distillant tant de colère, de fureur et de haine, me donnait envie de me rétrécir, de disparaître dans les plis du tapis, d'être invisible. De ne jamais avoir existé.

Les choses coulaient comme de l'eau, ces choses qui s'accumulaient à l'intérieur, qui formaient des barrages, des digues. Ces remparts que je pensais irrémédiablement étanches, constitués des non-dits empilés depuis tant d'années, fuyaient. Au fur et à mesure que la structure craquait, se fissurait dans un grondement fantastique, la vision devenait plus nette, grossissant même jusqu'à emplir tout l'espace. J'allais être écrasé. Est-ce possible d'étouffer quand on a déjà rendu son dernier souffle ?

Cette cuisine de mon enfance. L'odeur de poivre et d'épices venait de là, piquante et sucrée, se mêlant à l'odeur des cheveux de ma mère. Assis sur le sol à carreaux bleus, je jouais. Je pilotais une voiture rouge vif avec une roue qui grinçait, ma petite main accrochée au toit de l'auto miniature la plaçait en tête de toutes les courses que mon esprit enfantin inventait. La fenêtre verrouillée laissait passer des flots de lumière provenant du soleil haut dans le ciel azur. L'odeur de poivre devint plus forte, la lourdeur des épices se fit entêtante. Un nuage sombre se formait au-dessus de moi. Mon nez me chatouillait. Je quittai ma course, levai le menton. Le nuage noir avait grossi, s'accumulant jusqu'au plafond. Suivant du regard ce formidable nuage odorant, je vis qu'il prenait naissance au fond d'une casserole. Posée sur la gazinière et oubliée là. Depuis combien de temps, je ne savais pas.

Maman devait savoir. Maman savait toujours tout.

La porte de la cuisine refusait de s'ouvrir. La poignée, bien trop haute, glissait de mes mains.

Je commençai à tousser. Le nuage avait envahi toute la pièce. Je ne voyais plus le plafond. Il me semblait distinguer des éclairs aveuglants au milieu des volutes. Je tapais mes petits poings sur le bois de la lourde porte. Mes yeux me piquaient. J'avais de plus en plus de mal à respirer. Je me souvins très précisément de l'angoisse qui me tenaillait à ce moment-là. De la solitude énorme dans laquelle je me débattais.

Ma gorge brûlante ne laissait plus passer d'air, des flammes étaient apparues au-dessus de la casserole, s'élevant en crépitant et lançant des escarbilles incandescentes dans la cuisine.

Recroquevillé contre la porte, le visage au ras du sol, j'aspirais goulûment l'air frais qui passait en dessous. Ma tête tournait. Je ne savais pas où était ma voiture. Je n'avais pas fini ma course.

La porte s'ouvrit en grand, me projetant au milieu de la cuisine. Aussitôt, le nuage reflua, profitant de l'ouverture pour aller visiter les autres pièces. Des mains solides me saisirent. J'aperçus des bottes noires, une odeur de cuir. Puis je m'évanouis.

C'est ce visage que je vis en me réveillant. Penché au-dessus de moi, presque à me toucher avec son nez. Je sentais son souffle, son halètement de bête en furie.

Mes parents étaient morts. Ensemble. Médicaments et alcool, enlacés sur le canapé.

Ce visage en colère, c'était le père de mon père. Ce visage en furie, c'était celui de la douleur, de l'incompréhension. Du déni et de la souffrance.

De la responsabilité également. Il devait s'occuper de moi à présent. Il n'avait pas prévu ça.

Commença pour moi un long calvaire. Un long désert où aucune voiture ne gagnait aucune course. 

Peu à peu, la lumière revint dans la salle du restaurant. Je vis le cuisinier de dos qui continuait à arroser le rôti ruisselant. Toutes les personnes qui m'entouraient avaient repris leur place. Ils mangeaient et buvaient sans même jeter un regard à notre table.

Honorine fit tomber le menu devant elle.

— Je vais prendre leur spécialité : de l'échine de porc avec du chou braisé ! Et une flasque de vin rouge !

À la bonne heure, elle était redevenue normale.

Anselme pencha la tête vers elle.

— Où vois-tu l'échine de porc ? Je n'ai que la page des poissons.

Pendant qu'Honorine montrait à Anselme la page des viandes, les dernières vapeurs de ma réminiscence s'étiolaient tranquillement.

Je m'étonnais d'avoir perçu autant de choses, bien que mes sens étaient éteints. Je me promis d'en toucher un mot plus tard à Honorine, peut-être qu'elle aurait une explication sur ce phénomène. À moins que ce retour dans mon passé ait été provoqué par quelqu'un ou quelque chose. Pour un spectre, être au restaurant n'est qu'un moyen de passer le temps à réfléchir. Ce que je faisais. Absorbé dans mes réflexions, revivant en pensée et vision désagréable les événements récents, je ne sentis pas que quelqu'un glissa dans la poche de ma cape une feuille de papier qui allait révéler bien des choses par la suite.

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