Chapitre 6
- Est-ce que vous savez si dans ce programme la Chine et la Russie étaient impliquées ? Demanda Kaminsky à Schwartz.
- Non, vous savez très bien en plus que ces deux pays font énormément de coopérations entre eux et s’en foutent des projets américains et européens, rétorqua Eric.
- Je voulais savoir si vous vous rappelez la présence de collaborateurs chinois ou russes dans ce programme.
- Tous ceux qui ont participés à ce programme ont eu droit à une enquête des services de renseignements de leur pays respectifs pour savoir si c’était oui ou non des agents doubles. Aucuns pays n’a pris le risque de prendre des personnes que l’on soupçonnait d’avoir des liens avec la Russie ou la Chine. C’était un risque trop grand.
- Donc vous pensez que l’on peut exclure le sabotage.
- Bien sûr.
Annabelle prenait soin de noter tout ça dans un carnet. Mais elle se rendit compte que sa vue était en train de se brouiller. Elle voyait flou ! « Annabelle, vous allez bien ? » demanda Eric. Sauf qu’elle ne voyait pas Eric, elle voyait un homme atrocement mutilé lui parler. Sa vision était celle d’un homme qui avait un œil en moins, qui avait un bras arraché et le torse ensanglanté. Cet homme, c’était son frère.
Annabelle était originaire de Picardie. Ses parents possédaient une ferme à une trentaine de kilomètres d’Amiens. Cette ferme, elle y avait passé son enfance et depuis son plus jeune âge, les tracteurs, les moissonneuses et les camions faisaient partie de son quotidien. A l’adolescence, Annabelle prenait du plaisir à aider pour les moissons du mois d’août. Son grand frère, Jérémy, prenait le tracteur pour récupérer les grains de blé pendant qu’elle était dans la moissonneuse. Jérémy était mécanicien d’engins agricoles, alors dès qu’il y avait un problème, c’était pratique de l’avoir à portée de main.
En ce mois d’août 2074, Annabelle avait dix-sept ans. C’était une jeune femme qui cherchait de plus en plus à s’extirper du monde agricole. Cette moisson était sans doute la dernière avant son entrée en fac. Cependant, elle était triste de quitter le coton familial et de se retrouver seule dans une ville qu’elle ne connaissait pas. Avant de descendre rejoindre son frère, elle avait enfilée sa combinaison de travail, verte. Jérémy aimait bien la taquiner là-dessus, car lorsqu’elle partait à Amiens ou même à Paris, elle faisait tout pour ne pas montrer aux gens que c’était une fille de la campagne allant en ville. Pourtant, Annabelle n’éprouvait aucune honte à vivre dans une ferme. Bien au contraire.
Le champ qui faisait actuellement pousser du blé était à dix-kilomètres de la ferme. Jérémy et son père avaient emmenés le tracteur sur place, et il n’y avait plus qu’à organiser le convoi exceptionnel pour s’y rendre. En arrivant sur place, elle commença directement la moisson tout en écoutant la radio et en regardant les derniers bulletins météos qui s’affichaient sur une console. Mais au bout de deux heures, la moissonneuse commença à faire des siennes. Son frère avait appelé un de ses amis qui le ramena pour chercher son fourgon où il avait entreposé des outils et puis il revint en fin de matinée.
- Il y a un problème informatique, la lame ne parvenait pas à ajuster sa hauteur pour couper le blé, expliqua Annabelle.
- On va regarder ça, alors, lui répondit-il en montant dans la cabine pour la mettre en mode « test ».
Le jeune homme constat qu’il y avait bien un problème avec les capteurs qui ne saisissaient pas la hauteur des tiges de blés. Lorsqu’il remit le capteur en place, Annabelle était dans la cabine de la machine. Elle n’avait rien fait, mais la lame s’activa et happa Jérémy. Annabelle sauta du poste de pilotage et se mit à hurler en voyant les lames mouliner dans le vide. Lorsqu’elle parvint à trouver le moyen de la désactiver, Jérémy était méconnaissable. Il avait perdu connaissance. Son bras gauche avait été tranché, son torse avait des lacérations. Ses vêtements étaient devenus des lambeaux.
- Je sais pas ce que tu veux, mais je n’ai rien fait ! S’écria-t-elle en sautant violemment sur Eric qui tenta de la maîtriser.
- Je ne suis pas Jérémy ! Dit-il en criant.
La jeune femme parvint à se libérer et rentra dans le moteur en l’ayant activé. Eric appela ses autres équipiers à l’aide et le sas se ferma. Annabelle s’était mise à genoux, en train de pleurer et hurlant de douleur. Le moteur s’activa, Eric tenta désespérément de le désactiver. En arrivant, Paloma parvint à y arriver. Annabelle commença à reprendre ses esprits, et rampa. Elle voulait sortir et lorsqu’ils parvinrent à l’extraire, elle était grièvement blessée. C’était surprenant de la voir marcher alors que sa combinaison avait entièrement brûlée, tout comme ses cheveux. Sa peau avait entièrement noircie. Lorsque le docteur Larrson arriva, elle s’effondra au sol et il demanda calmement aux autres de ne pas la toucher. Sa peau était devenu très sensible, elle pouvait être contaminée. Avec Paloma, il partit chercher des combinaisons stériles, ainsi qu’un caisson spécial « grandes brûlures » qu’ils étaient arrivés à trouver.
Le caisson était entièrement stérile et la verrière permettait entièrement de la surveiller. Annabelle fut placée dans le coma artificielle, car elle hurlait de douleur. Désormais, ils n’étaient plus que trois dans le vaisseau à ne pas avoir eu des visions. La présence d’un corps biologique dans le moteur l’avait sérieusement endommagé et cela l’avait sérieusement déstabilisé. Cette déstabilisation pouvait provoquer à tout moment l’explosion de l’astronef. De toute façon, dans tous les cas ils avaient eu comme consignes de le détruire une fois qu’ils l’auraient quittés.
- Professeur Schwartz, il faut que je vous parle, lui dit fermement le docteur Larrson. Il ne reste plus que Robin, vous, le commandant Harper, Paloma et moi-même. Nous ne sommes plus que quatre, et si l’on veut ne pas mourir dans d’atroces souffrance ou qu’on aille s’entretuer, on ferait mieux d’envoyer un SOS puis de tout faire péter. Vous en pensez quoi ?
- Si on appelle la navette maintenant, ils vont devoir prévoir plusieurs passages pour aller choper les corps, répondit Schwartz. Il faut que vous ayez conscience que lorsque l’on aura activé le processus d’autodestruction, on aura quinze heures pour tout sortir et c’est tout.
- C’est mieux que rien.
- Ce vaisseau a tué plus d’une cinquantaine de personnes, il est hors de question que des équipages supplémentaires meurent.
- Mais, je ne comprends pas, dit Larrson confus, vous disiez hier que vous étiez d’accord pour que l’on leur fasse des funérailles dignes.
- Par rapport à ce que l’on vient de vivre, il vaut mieux que leur famille reste dans le secret. J’espère, docteur, que vous comprenez que l’on ne peut pas leur dire qu’ils ont traversé une autre dimension. Je crois que lorsque le Centaurus a disparu, on leur a dit qu’un incident l’avait fait péter. C’est peut être mieux qu’ils continuent de croire à ça.
- C’est vous qui le dites, mais vu que vous étiez l’ingénieur du programme, je croyais que vous porteriez vos couilles pour dire la vérité sur ce drame.
Schwartz n’apprécia pas du tout la pique de lancée. Les deux hommes s’étaient assis à la table de la cafétéria pour boire un café. Le professeur lui lança au visage le contenu de sa tasse et lui dit d’un ton énervé.
- Vous ne pouvez pas concevoir à quel point ça a été dur pour moi d’apprendre qu’une cinquantaine de personnes sont mortes dans cette expérience ! Pendant que vous, vous étiez en train de vous branler dans votre bureau à Cologne, moi j’ai dû participer à des commissions pour expliquer ce qu’il venait de se passer, et je n’étais pas plus avancé que ça ! Hurla Schwartz.
Larrson s’essuya le visage en se sentant humilié par ce qui venait de se passer. Il préféra partir parce qu’ils étaient tous très tendu dans le vaisseau. Cela ne servait à rien de rajouter de nouvelles tensions inutilement, il fallait le quitter dans le calme. Schwartz jeta avec violence le gobelet en PVC contre le sol du self. En retournant dans l’infirmerie, McCann avait été libéré et était assis dans un fauteuil, se confiant au médecin suédois. Eric Schwartz se rendit dans le poste de pilotage avec Robin, puis demanda à ce que la navette vienne les récupérer. Les deux hommes trouvèrent assez facilement les clés permettant l’enclenchement de l’auto-destruction du Centaurus.
Trois heures plus tard, une navette du Ronald Reagan accosta le Centaurus. L’amiral Huntington fut soulagé de voir le professeur Schwartz sans une égratignure. Les soldats parvinrent à trouver les corps dans la soute du Centaurus et ils prirent des photos de tous les corps atrocement mutilés. Lorsque Schwartz demanda s’ils allaient les faire venir sur le Ronald Reagan, l’amiral répondit négativement. « Officiellement, à bord du Reagan nous sommes qu’une poignée à savoir ce qu’il s’est réellement passé dans le Centaurus. La CIA nous a dit qu’il fallait que l’on fasse tout pour maintenir le secret » expliqua l’amiral.
Ils prirent le caisson où était Kaminsky et le commandant Harper fut aidé pour monter à bord de la navette. Schwartz était soulagé de quitter ce qu’il surnommait à présent « Le vaisseau de l’Enfer » et le docteur Larrson était resté à côté du professeur. Paloma Rodriguez n’avait pas envie de s’installer aux côtés de McCann. Initialement, Rodriguez était là pour s’occuper des communications, mais elle n’avait pas pu faire son travail car elle avait choquée par l’agression qu’elle avait subie.
Un soldat accueillit l’équipage à l’arrivée. Schwartz fermant la marche, le soldat le retint pour lui demander d’où ils venaient. « Ca mon cher, c’est top-secret » répondit sèchement l’Allemand en suivant son groupe.
Avec un grand soulagement, ils revinrent sur Terre quelques mois plus tard. Pour les missions de longues durées, l’Agence Spatiale Européenne avait installée un complexe de détente pour ces équipages, ainsi que pour le grand public qui venait prendre ces navettes pour quitter la Terre ou en revenir. Eric Schwartz se retrouva seul, ainsi, à Cayenne. A travers la baie vitrée de sa chambre, il admirait la forêt tropicale, et il profitait de pouvoir de nouveau respirer à l’air libre. C’était une sensation agréable de pouvoir sentir le vent sur le visage, mais ce qui l’était beaucoup moins, c’était de ressentir la chaleur mélangée à l’humidité très présente dans cette contrée.
L’enquête avait été un véritable traumatisme pour lui. Pendant toute la durée de son séjour, il n’y avait pas une nuit où il faisait des cauchemars par rapport au Centaurus. Il revivait ces moments où des personnes en apparence stable finissaient subitement par perdre la tête au point de se donner la mort. Cela le glaça énormément. Il ne pouvait pas s’empêcher de se demander ce qui aurait pu le pousser lui aussi à devenir fou et à peut être se crever à son tour les yeux, à se faire de profondes mutilations.
Cela l’avait rassuré lorsqu’il apprit que son ami, le commandant Harper, avait pu enfin avoir une opération pour avoir de nouveaux yeux. Certes, il s’agissait de prothèses bioniques, mais le réalisme était tellement époustouflant qu’on ne pouvait pas penser un seul instant que lui seul avait pu se crever les yeux. Harper était suivi par des psychologues et des psychiatres, car parfois il avait l’impression de devenir fou, d’entendre des voix et malgré des psychiatres qui refusait son internement, il avait très envie d’aller dans un asile psychiatrique pour que lui éviter de nouvelles mutilations, voire pire.
Lorsqu’il rentra à Toulouse, Schwartz apprit qu’Annabelle avait succombé à ses blessures. La version officielle expliqua qu’elle avait été victime d’un arrêt cardiaque dans l’Espace. Eric trouva cela horrible ce mensonge, mais il était hélas nécessaire. Absolument personne ne devait être au courant de ce qui s’était passé là-haut. Encore moins la présence d’une petite équipe d’astronautes envoyée après que la Terre ait reçu un SOS du vaisseau en question.
Marie attendait son époux dans le hall des arrivées de l’aéroport. Cette dernière se mit à pleurer en le voyant sortir avec sa valise, l’air fatigué. Il lui avait terriblement manqué. Sa famille avait eu de temps en temps de ses nouvelles, car l’amiral avait accepté qu’ils puissent communiquer avec leur famille sur Terre, mais à condition de ne rien dire sur la mission.
En s’endormant, Eric fit un rêve bizarre. C’était un rêve comme jamais avant il n’avait fait auparavant. Cela lui paraissait réaliste. Terriblement réaliste. C’était comme si quelque chose au plus profond de lui cherchait à lui faire revivre quelque chose. Il revoyait sa fille, Camille qui avait dix-huit ans. C’était elle sa fille aînée. Une jeune femme pétillante, qui devait commencer à faire des études de chimie, mais qui était morte dans un accident de voiture, quelque part dans le Tarn, vers Albi. Eric était à la place des pompiers. Ce qu’il voyait le terrifiait, car c’était devenu une épave fumante, qui avait percutée un platane. Du côté conducteur, Camille avait le visage ensanglanté couché sur l’airbag du volant. Elle n’avait plus l’air de respirer et lorsqu’ils l’extraient, c’était absolument affreux de voir qu’elle avait eu une fracture ouverte au niveau de la jambe gauche.
En se réveillant brutalement, ce ne fut pas son épouse qu’il voyait allongée à côté de lui, mais sa fille. Elle portait la robe noire qu’elle avait le jour de son accident, elle avait des cicatrices sur le visage, le regard fou et elle disait en boucle « Pourquoi m’as-tu laissé partir ? Pourquoi m’as-tu laissé partir ? » .
Marie était debout, paniquant en voyant son mari pousser des cris en pleine nuit.
FIN

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