Chapitre III : En d'obscures réminiscences

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C’étaient des fantômes. Des Mânes. C’étaient des visages émergeant d’un brouillard infernal. Une hantise sépulcrale qui s’élevait en les râles de l’insomnie. Il tremblait. Le lit était tiède, l’aube couvait ce visage cerné. Il attendit ; en sueur, il n’osait respirer, il attendait… entendait… le moindre son, le moindre bruit. Ses bras cicatriciels remémoraient d’autres aubes, d’autres tortures sous le joug du temps. C’étaient des fantômes. Des Mânes. C’étaient les visages de la décrépitude, et le sourire de la turpitude encore qui l’enlaçaient. Il frémit, se recroquevilla en boule dans le lit, sur son profil droit. Il regarda dans la direction opposée au soleil, là où la nuit était occupée à mourir. Il écouta… le marteau le frapper, trois fois. Le marteau conclure. Il écouta… les coups, les cris, les pleurs aussi. Son corps se remémora chacune des plaies, chacune des gouttes d’eau qui une, deux, trois tombait onze, douze, treize le long vingt-et-une, vingt-deux, vingt-trois des parois carcérales. Confiné dans la folie, confiné dans l’hôpital… le corps arraché aux parois d’une prison. Il mordit sa lèvre inférieure, rentra la tête dans les épaules, les mains enserrées… les doigts agrippés… à ses clavicules. Il aurait voulu se les arracher. La peau à vif, les souvenirs mordants, la première larme baigna sa joue excavée. Il expira ; inspira… c’étaient des fantômes, Kaël. Des fantômes. De simples ombres qui venaient danser à l’aube de son obscurité. Et il comptait encore quarante-et-une, quarante-deux, quarante-trois les gouttes qui quarante-sept, quarante-huit, quarante neuf arpentaient avec désespoir cinquante-et-une, cinquante-deux, cinquante-trois ses joues enfiévrées. Ses bras tremblaient, et frémissait la sueur le long de son dos, le long des cicatrices qui zébraient chacune des parcelles de sa peau. Les souvenirs des coups de marteau, des corrections, et ce visage surtout… ce visage quand il avait… il avait…

Kaël se leva ; à peine eut-il le temps de marcher jusqu’à l’évier pour vomir. Il dégobilla, plusieurs fois. À chacun des yeux dont il se rappelait avoir été gavé, à chacune des expériences, à chacun des coups… il dégobilla. Chacun de ses compagnons de cellule, énucléé. Chacune des victimes… depuis le jour où il avait été victime…

« N’est-ce pas pour cela que tu as accepté notre promesse, Kaël ? N’est-ce pas pour cela que je suis là ? »

Il ferma les yeux, entendant la voix. Il rouvrit les yeux, face à ce miroir sale, ce visage, suairique, cette teinte, cyanosée. Il consomma du regard cette apparence, marquée à jamais par l’abnégation et le temps. Ses cheveux noirs pendaient lamentablement le long de ses joues, amalgamés par la sueur, inquiétés par le sang. Il l’ignora ; ne comptaient en ce moment que les spasmes qui couraient sur ce corps débile, sur ces bras incapables, sur ces jambes flageolantes. Il s’agrippa à l’évier ; les haut-le-cœur revinrent.

« Tu dois oublier, Kaël. Tu dois me laisser respecter notre promesse. Notre marché. »

Ce mot… il éclata en sanglot. Les doigts grêles de sa main droite agrippèrent son poignet gauche, serrèrent, serrèrent, serrèrent ! encore et encore le chiffre qui, caché au milieu de l’amas cicatriciel, étendait sa domination. Il se souvenait encore… et à ces souvenirs, ses battements de cœur s’accélérèrent, il ressentait à nouveau la frénésie, la furie, la douleur… il rappelait à lui les bribes des évènements passés, son cœur qui lâche, sa respiration coupée, sa pensée qui, sans qu’il ne comprenne, sans qu’il ne l’ait jamais contrôlée, s’arrête.

Et enfin il accueillit le silence.

Il se souvint de la terre qui s’infiltrait entre les planches de bois, la terre… petit à petit, qui couvrait… courait, jouait… entre… les… les planches…

Et puis ce fut à jamais le silence.

« Kaël ! Kaël, tu dois vivre ! »

La voix le ramena ; le timbre insidieux de Darius était devenu chaud, timide, implacable. La voix d’une mère, peut-être, qui tenterait de protéger son enfant.

« Tu es le dernier des Underdess, Kaël, tu dois vivre ! »

Mais c’est trop dur, maman. C’est trop dur… Kaël glissa le long de l’évier comme les larmes glissaient sur ses lèvres déchirées. Il ne sanglotait pas ; son cri était inaudible. Il demeura ainsi, prostré, de longues secondes, sans écouter, sans parler. Il cherchait encore à commander ce corps… le miroir lui avait renvoyé un visage anémié, des traits tirés, et les déchirures qui encore le meurtrissaient. Implacable, il l’avait disséqué, dans l’analyse de sa personne ; sans remord, il lui avait placardé les marques de l’orage, les marques de la folie, les veines noires qui peinaient à retrouver la teinte du sang. Kaël inspira. Expira. Plusieurs fois. Chancelant, il s’agrippa au mur, se releva. Il hésita, le pied légèrement au-dessus du sol, comme penché au bord du vide… il revint devant son ennemi. Regarda. Mira. Contempla les plaies. Il inspira. Expira. Plusieurs fois. Il ouvrit le robinet, laissa couler l’eau, le bruit de l’eau l’envahir, laisser couler… les clapotis clop, clop, clop briser clop, clop, clop le silence en lui. Il observa l’eau, accepta ; ses doigts se délectèrent de la morsure du froid, chacun des pores de sa peau tannée, à vif, brûlée… dévora cette sensation. Il se passa de l’eau sur le visage ; il sentit sa peau cornée parcourir son front, son nez, ses cernes. Il frotta, pour dégager les souvenirs, frotta, frotta encore ! et seulement une fois ces gestes réalisés, il sourit au miroir, se détourna. Vorento et Chapelier l’avaient ramené ; le marché l’avait exténué, le pouvoir… le pouvoir criait encore dans ses veines – et, réfugié dans sa chambre à la Sirène volante, il avait pu contempler toute la nuit, et l’aube encore se réveiller. Maladroit sur ses jambes, il ouvrit la porte, arpenta le couloir, descendit une, deux, trois les marches neuf, dix, onze menant au bar. Quatre heures retentirent au loin ; l’auberge venait de fermer. Les derniers habitués investissaient les ruelles désertes, épris par la mélancolie ambiante. Silencieux, l’assassin s’assit sur un tabouret, en face du gérant. L’homme le regarda. Pas un mot. Les phrases s’embrouillaient dans son esprit, des pelotes de laine avec lesquelles les voix aimaient jouer. Il ne parlait aucun langage connu ; à peine sa langue pouvait-elle articuler des sons. Et le gérant, habitué à ce babil, ne posa aucune question, se contenta du regard, avant de lui servir un verre. L’odeur du café et de l’alcool le délecta ; Kaël se sentit revivre, connecté à nouveau à ses sens, au goût qui pétillait sur sa langue avant même qu’il n’ait bu. Le verre glissa sur le comptoir ; ses doigts tremblants cherchèrent à le saisir.

- Tu devrais dormir. Refuge en babil ; soupir. Ton état s’améliorera pas avec un verre.

- …tu as raison : il m’en faudra au moins deux.

Sourire. Inconscient, il saisit Dunkel, sous l’œil indiscret du patron. Il posa sa main gauche sur le comptoir, regarda, compta un, deux, trois ses doigts quatre et cinq comme pour estimer les dégâts, ouvrir les paris. Il cessa de trembler ; il planta la lame dans le bois tac ! tac ! tac ! avec toute la violence tac ! tac ! tac ! de son cas désespéré. Il enfonça, esquiva, dans l’irréflexion. Il s’humecta, se délecta, de l’amère illusion. Le tenancier regardait, fasciné, cet échange entre la lame et l’assassin, la dague et l’enfant – comme si Dunkel savait exactement où frapper, où planter et où retenir son coup. D’un coup, il s’arrêta ; la lame venait de frôler un de ses doigts. La plaie saignait légèrement. Un échange de regards, Kaël parait trop loin pour entendre.

- Va te coucher, t’as une sale tête.

Obsolète, il hoche de la tête. Oui, oui il a raison. Toujours… la raison…

- …elle dit n’importe quoi.

Pourtant il se lève, et part. Laissant le verre à moitié vide reposer sur le comptoir.

*

Le thé était encore tiède, il souffla sur la tasse en la saisissant. Il était encore tôt : le soleil caressait avec affliction les glaces délaissées. Ainsi les miroirs reflétaient, infinis, son ombre solitaire. Son regard se perdit sur ce spectacle, sa canne à côté de son genou, les doigts serrés sur la tasse. Son visage blême et crayeux soulignait ses habits : aujourd’hui, il arborait du blanc.

- Boss…

- Laissez-le. Pas un regard au subalterne, pas un geste après l’interruption. Son visage de marbre demeurait figé dans la glace, sa voix se brisa : disposez.

L’homme obéit, ne sachant vraiment où se mettre ; sur le bois vieilli, le « BLACK » de ses phalanges s’attarda un instant, hésitant, disparu. Seul à seul avec lui-même, Joker Blanc se tourna vers son frère :

- …que t’a-t-il fait… ?

Leurs murmures étaient inaudibles ; leur langage, compréhensible uniquement entre eux. À peine les mots quittaient-ils cette pièce.

- Je m’attendais à une attaque, poursuivit le Blanc. Mais je ne m’attendais pas à … ça. Je t’avais dit, de te préparer, je t’avais…

- Désolé.

Silence. Soupir.

- Non. Un sourire qui, sur ces lèvres vermeilles, aurait pu s’apparenter à de la sincérité. C’est ma responsabilité, j’ai simplement cru que nous avions suffisamment d'hommes... à croire que je n'ai pas retenu la leçon.

- Il peut anéantir des armées.

- Et si nous l’avons fait monstre, nous pourrons également le briser.

- Nous sommes pieds et poings liés avec lui, mon frère. Et s’il te fallait encore des preuves… le Noir défit sa cravate, écarta le col de sa chemise. En une grimace, il révéla les pansements, derrière, les points de suture, la morsure délicate de Dunkel… il est trop puissant.

- Et il est affaibli par la magie ! Si nous devons l’atteindre, c’est maintenant !

Le Blanc s’était levé, les mains enserrées autour du pommeau de sa canne. Les deux jumeaux se toisaient, austères, dans ce face à face avec les glaces. Leur image parut se brouiller, un instant, le meneur des deux soupira :

- … soit. Nous pouvons le craindre, mais il reste un impayé…

- Ils sont deux.

- L’autre est moins problématique. Darius doit être éliminé si nous voulons reprendre les marchés, si nous désirons…

- …partir. Mais s’il trouve l’Immortelle, et qu’il parvient à canaliser la magie…

- Voilà pourquoi nous faisons affaire avec Ralten, mon cher frère ! un nouveau sourire ; la déconvenue n’était pas tolérée sur ce visage marmoréen. Cet homme mange dans nos mains ; s’il compte nous trahir…

- …il tombera avec nous, oui. Encore faut-il que les exécuteurs soient suffisamment puissants pour l’arrêter.

Contre toute attente, Joker éclata de rire – et les reflets parurent faire trembler les miroirs.

- Puissants ? Non, je ne crois pas qu’ils le soient. Mais ils ont une qualité que Darius ne possède pas : l’héroïsme. Et s’il a tué son pesant d’hommes… il se rassit, porta la tasse à ses lèvres. Elle était froide… il peut également provoquer les plus exquises prouesses. Ne t’inquiète pas, mon frère : rien que pour la haine qu’ils vouent envers cet homme, les héros auront tôt fait de l’arrêter.

*

L’aube était installée. Elle était restée éveillée toute la nuit, guettant les mouvements du centre, assise sur le toit de sa tour. Le premier cri des corbeaux avait été un soulagement ; l’étrange explosion qui avait ébranlé les exécuteurs, moins. Elle soupira. Ses doigts blancs cherchèrent ses mèches d’or, et doucement, doucement, elle les sépara. Et doucement, doucement, elle coinça une mèche entre le majeur et l’annulaire, serra, une autre agrippée par son petit doigt, serra… le geste laconique vainquit ses soupirs, elle tressa ses cheveux dorés, sortit son miroir de poche. Grimace. Elle saisit son pinceau, le coinça entre ses dents, ouvrit son fard noir et saupoudra le contour de ses yeux. Elle ouvrit une autre boîte, inspecta l’argile blanche, se mira et poudra ses joues. Enfin, la touche finale : un rouge à lèvre carmin, sanglant, qui vint souligner son teint porcelainé. Elle contempla son reflet, sourit : parfaite.

- Sekerys… elle leva les yeux au ciel, l’exaspération à nouveau conquérante sur ses traits fatigués. Sekerys, tu es là ?

Sa mère ouvrit la fenêtre en grand, inspecta des pieds à la tête un instant sa fille.

- Bon sang, tu ne vas pas te présenter ainsi tout de même ?

- …pourquoi ?

- Je ne sais pas, peut-être tes yeux ? Ton teint ? Tu ressembles à un cadavre !

- J’aime le contraste du rouge et du noir.

- Et je connais ta passion pour la littérature, soit c’est bien beau de citer Stendhal, mais laisse-les morts là où ils sont et n’essaient pas d’appliquer leurs titres à ton visage !

- …je suppose que ton émoi d’ordinaire si peu présent témoigne de l’importance de ma tenue aujourd’hui… ?

La reine rajusta son chignon austère, ouvrit plus grand la fenêtre menant au toit.

- Effectivement, oui : Loeftorn fils a jugé bon de te rendre visite ce matin.

- Si tôt ? Bordel il n’est même pas huit heures !

- Que veux-tu que je te dise ? Si tu veux lui donner ta réponse, c’est le moment ma fille.

- Ma réponse ? la princesse se lève, mâche ses lèvres, grommelle : je la pensais assez claire lorsque je lui ai parlé de Sun Zu…

- Tu as quoi ?! En fait, je ne veux pas savoir, laisse-moi en dehors de ça !

À ces mots, elle l’invite d’un geste de la main à la rejoindre et Sekerys, dépitée, s’exécute… Loeftorn. La plaie sur son palais. Le ver solitaire qui la dévore de l’intérieur. Celui qui était encore assez con pour lui offrir des roses rouges là où elle avait clairement expliqué préférer les noires ! Sa chambre, trop ordonnée, ses pas, inaudibles, elle délaissa la reine pour affronter l’énergumène. Les histoires d’espionnage ne l’avaient pas impressionné, vraiment ? Soit. Les solutions commençaient à s’amoindrir… vaincre des prétendants en duel, établir des stratégies contre Shaira, lui offrir des présents… si elle ne voulait passer pour la belle dame sans merci, elle devrait bientôt céder. « Céder ? » elle grinça des dents lorsqu’elle l’aperçut, « jamais. »

- Miss Wellington !

- Jeune Loeftorn. Elle le laissa la saluer, haussa un sourcil : vous êtes bien matinal.

- C’est… que je ne pouvais malheureusement… attendre plus longtemps avec cette proposition…

- Loeftorn, je…

- Non, laissez-moi terminer ! Chère miss Wellington : voilà de longues années maintenant que nous nous connaissons. Je me souviens encore, lorsque je vous rencontrai ainsi que votre défunt frère… nous étions encore enfant, mais dès l’instant où mon regard croisa le vôtre, je fus pris d’une intenable ferveur à votre encontre. Depuis tout ce temps, je luttai avec mes sentiments, attendant l’âge de votre maturité pour oser me confier… je suis un homme simple, miss Wellington. Je suis peut-être fils de duc, mais je sais que je ne sied pas à votre rang : au plus je vous vois, au plus je vous trouve de similarités avec les déesses décrites dans les textes anciens. Votre stature, votre posture désinvolte… votre intelligence, même ! vous êtes remarquable, en tout point. Et s’il me faut affronter de ma main un autre de vos soupirants, s’il me faut m’en aller vaincre dix, trente, cent mages rebelles pour vous prouver mon amour… je n’hésiterai pas. Un mot de vous, miss Wellington, et je me tairai à jamais ; un mot de vous, et cette demande…

- Vous avez parlé de vous taire, or voilà cinq minutes que vous parlez sans discontinuité. Aussi, laissez-moi vous répondre : je ne peux accepter votre demande. Je n’ai jamais souhaité susciter votre amour. Pire que cela : j’ai essayé par tous les moyens de vous dissuader. Je vous ai envoyé balader entre vos rivaux et d’obscures quêtes, et vous y avez vu un semblant d’amour courtois ! Comprenez-moi, Loeftorn : vous êtes une personne admirée et admirable, cela s’entend. Cependant, vous ne possédez pas les qualités qui pourraient susciter mon affection.

- …mais vos promesses, vos requêtes, vos demandes ! Tout cela n’était que mensonge ?

- Tout cela était une obligation de princesse ! Notre système prétend tenir compte de nos sentiments, nous, femmes, êtres fragiles et éperdus. Vous confondez cependant sentiments et reconnaissance. Mes mots vous dérangent, peut-être ? Ce n’est pas parce que vous êtes capable de me cueillir trois roses et d’affronter deux soldats en duel que je vais vous apprécier pour autant ! Pensez-vous donc les femmes vénales ?

- …je, non mais… je pensais ma situation, mes exploits…

- Vos exploits ? quels exploits en réalité ! Un exécuteur tous les jours au front face aux possédés aurait bien plus de mérite que vos exploits d’aristocrate endimanché ! Et je ne parle pas de votre situation qui, en toute franchise, n’est alléchante que par un seul de ses appâts : une cage dorée peut-être un peu plus large que ce maudit palais !

- Toutefois, vous… vous avez répondu à mes lettres et…

- Vos lettres ? Je demandais à Olga de les rédiger ! Elle est bien plus romantique que moi, je dois le confesser.

- Vous vous moquez ?!

- Pas le moins du monde. Sur ce, jeune Loeftorn, je me dois de m’excuser de votre compagnie : j’ai un père à aller harceler concernant la politique de mon pays, et une fuite à organiser.

À ces mots, elle détourna des talons et partit. À ces mots, il demeura, tétanisé, devant les portes du palais.

*

- Tu as vu les informations d’hier ?

- …et moi qui pensais que tu ne viendrais pas, tu pourrais au minimum me dire bonjour.

Il haussa un sourcil, attendit sur le pas un semblant d’autorisation muette. Elle soupira, une moue serpentine brisant sa face lisse et sombre. Elle se rassit, poursuivit l’aiguisage de ses couteaux – et il comprit alors qu’il pouvait parler.

- Ils sont désespérés.

- Ils sont surtout dangereux ! un regard, vif, guettant ses faiblesses. Aya le dévorait des yeux, les poings serrés autour des lames et le visage tendu vers la sortie. Je pensais que tu voulais renouer contact avec les autres ! Que nous ne serions pas assez de deux !

- Effectivement. Un temps. Il réfléchit à ses mots, à l’argument qui parviendrait non pas à briser sa méfiance, mais à la convaincre de le suivre. Il n’empêche que si tu es restée, c’est que ma proposition t’intéresse.

- Bien entendu qu’elle m’intéresse, tu as l’Immortelle !

Cette information… il sourit d’autant plus, prit une chaise, la retourna, s’assit dossier face à elle. Murmure :

- Oui. Mais je n’ai ni les moyens, ni les capacités de réussir le rituel.

- Autant dire que tu n’as rien !

- Pas tout à fait. Tel un prestidigitateur, ses doigts saisirent amoureusement une affiche-écran, qu’il déplia dessous sa manche. Le visage d’une femme d’une quarantaine d’années, les cheveux roux paraissant refléter la lumière de l’objectif, s’anima ; les lettres « recherchées » et « mortes ou vives » s’affichaient périodiquement sur ses traits incarnats. Il susurra : Mysra.

- La seule qui fut en contact avec lui… mais peut-on lui faire confiance ?

- Je ne pense pas que tu me fasses confiance, et pourtant tu demeures là, à m’écouter. Elle possède une armée, ajouta-t-il avant qu’elle n’ouvre la bouche. Elle est la seule qui puisse nous aider à le capturer.

- …accomplir une prophétie est une chose, L. S’assurer qu’elle est véridique en est une autre.

Le fameux « L » se leva, s’étira le dos, le sourire ne décollant de ses lèvres tranchantes, avant de marcher quelques pas pour se servir un verre au secrétaire décrépit. La bouteille de whisky n’avait pas bougé depuis la veille ; le liquide émit quelques gargouillements en s’écoulant dans le silence du petit jour.

- Les assassins deviennent dangereux : si ce fouineur de Loup continue à creuser ainsi dans les archives du gouvernement, qui sait ce qu’il découvrira ? et il ne serait intéressant ni pour toi ni pour moi que les Hauts-Mages soient exposés en plein jour… du moins, pas si nous prenons les devants.

- Donc t’allier à Mysra nous permettrait d’accélérer la récolte d’informations… avant eux ?

- Effectivement. Il but ; silence. Nonobstant la confiance amère que j’octroie à leur cheffe, il faut reconnaître qu’elle est devenue en l’espace de quelques semaines une véritable légende.

- Alors il faut convoquer les autres. Un moment, il pose son verre, se retourne pour l’observer sous son œil de vautour et son sourire de requin, le temps qu’elle ajoute : cette décision ne dépend pas que de toi ou de moi. Nous sommes tous concernés par le problème.

- … il est possible que j’aie conservé quelques contacts, oui… combien en reste-t-il ?

- Toi et moi compris, nous sommes sept.

- Ornella ?

- Plus haineuse que jamais.

Sourire. Le verre heurte le bois délabré. Après un instant, il saisit son téléphone – qui n’avait cessé de biper depuis le début de leur échange.

- Alors soit. Il se saisit d’un crayon, d’un papier froissé, recopia une série de chiffre suivie d’une série de noms. Je te laisse te charger de cela : j’ai une urgence.

- …j’aimerais savoir : combien d’identités exactement as-tu endossées pour parvenir à nos fins ?

Sa tâche finie, il délaissa le document, sourit – et, tout en quittant la pièce hostile, murmura :

- Bien trop en réalité… mais je te conterais mes exploits quand nous serons parvenus à réaliser cette prophétie.

Puis à cette énigme, il partit.

*

Les quartiers est de la ville doraient béatement sous les rayons matutinaux. La froideur de l’automne s’amoncelait dans les cieux, lugubres, pesant ses nuages noirs sur les maisons spacieuses de la petite bourgeoisie. Les nouvelles s’étaient répandues ; la vidéo assassine arguait ses rumeurs en une humeur macabre. Les libéraux, sur la place, vociféraient leurs menaces envers l’état aux gargouillements des fontaines, pendant que l’immuable Dervor angoissait ses matinées. Un silence menaçait les visages aux fenêtres, les rideaux tirés des baies vitrées, les échanges de regard déclinés à un conditionnel effarant. Les mains s’empressaient à l’isolement ; personne ne s’arrêtait pour contempler la nuit mourir dans ses appâts violacés. Ainsi Samuel Dardal surplombait-il les animations, confortablement installé dans la bergère chesterfield derrière l’oriel de la demeure. Portant la tasse de thé à ses lèvres, il baissa le regard : des mouvements, dans l’ombre de la rue, lui firent comprendre que la quiétude des lieux serait de bien courte durée. Il soupira. Les murmures lointains d’une population qui s’éveille berçaient tendrement sa patience ; seuls les sifflotements stridents du train à vapeur venaient le perturber dans son lent examen des lieux. Dire qu’il avait connu la rue…

- Dardal ! Pardonnez mon retard, vous vouliez me parler ?

L’interpelé se retourna, posa la tasse en porcelaine sur le buffet à sa gauche, se leva pour serrer la main du nouveau venu.

- Effectivement, Haut-Mage Ralten… du moins, si écouter la proposition de Loeftorn vous intéresse toujours ?

En guise de réponse, Aymerick lui indiqua le fauteuil, et s’assit en face de lui. Samuel s’humecta les lèvres :

- …je suppose que vous êtes au courant de la position du conseiller, lors de votre précédente réunion…

- Calmer les émeutes au sein de la population pour s’assurer une certaine stabilité si la guerre… venait à se déclarer, oui. Pourquoi êtes-vous venu, réellement ?

Un temps. Samuel sourit, face à tant d’empressement, tourna son visage à nouveau dans la rue. Les ombres s’empressaient autour d’une cargaison, animées par la ferveur matinale.

- Isiss cherche un moyen pour renverser les Wellington.

- Pardon ?!

Ralten s’était levé, reculé ; le visage de Samuel, pris dans le clair-obscur, parut véritablement s’animer à la prononciation de ce mot :

- Une révolte. Un putsch, si vous préférez. Depuis trop de temps maintenant la famille régente prend de mauvaises décisions. Ce fut elle déjà qui engendra les premières tensions avec Darius. Ce fut elle encore qui déclara la guerre et maintenant, son dernier rejeton cherche la provocation d’un royaume plus puissant que le nôtre ? Isiss Loeftorn pense avant tout au peuple, Haut-Mage.

- De là à assassiner son dirigeant ! C’est insensé, pourquoi devrais-je vous croire ?

- Vous ne comprenez pas, Ralten. La véritable question, c’est. pourquoi prendrais-je le risque, moi, bras droit de Loeftorn et inspecteur-chef de la sécurité de notre cher royaume, de me compromettre aux yeux d’une personne telle que vous ?

Aymerick déglutit bruyamment ; derrière Samuel, le soleil parut décliner. Ses lèvres articulèrent avec délectation :

- Les Underdess. Un silence, pesant, s’abattit – à nouveau, Aymerick recula. Les Mackensons, les Northumbries… dois-je citer plus de noms ?

- … comment avez-vous su ?

Une tête qui penche légèrement sur le côté ; un sourire carnassier endiable ses traits :

- Voyons, Ralten, m’écoutez-vous ? Je suis le chef de la sécurité : je sais tout. Cependant, pour mettre en œuvre le plan de mon supérieur, quelques problèmes sont encore à résoudre.

- Comme… je ne sais pas, trouver un moyen de l’assassiner ?!

Il haussa un sourcil, fit un geste de la main évocateur.

- L’assassinat est un détail ; le faire passer comme un acte nécessaire aux yeux de la populace, là… là réside toute la beauté du geste !

- Comment comptez-vous vous y prendre ?

- Je ne vous fais pas suffisamment confiance pour vous révéler mes véritables objectifs. Je vous connais par contre suffisamment pour savoir que vous serez intéressé : un acte consiste à se débarrasser de l’héritier.

- Vous voulez dire… Katos ?

- Qui d’autre voudriez-vous que ce soit ? Je sais que vos actes vous pèsent, Ralten. Je sais que le système instauré ôte à tout mage le libre arbitre. Vous êtes peut-être au-dessus de la moyenne, mais au fond, vous restez un chien attaché au bout d’une corde. Un regard. Tout comme moi. Voilà pourquoi je mise sur Loeftorn… et sur la chute des Wellington.

Un instant, les deux individus demeurèrent dans le silence capitonné du quartier est. Les maisons s’éveillaient tendrement ; un exécuteur, passant au coin de la rue, repéra les ombres et les héla. Dardal surveilla du coin de l’œil les silhouettes déguerpir, sourit, observa le représentant de l’ordre s’approcher, regarder, constater…

- Bordel, qu’est-ce que… !

La bombe explosa. Le souffle se propagea jusqu’aux demeures avoisinantes. Le petit monde étriqué de la bourgeoisie, jusqu’alors bien capitonné derrière ses fenêtres et ses rideaux, se trouva révélé au grand jour. Les femmes hurlaient, corsets dégrafés et coiffures démises, en quittant les maisons enflammées. Les enfants imbéciles contemplaient tantôt d’un œil torve, tantôt d’un regard amusé, les dégâts – et les pères, surtout, les maudits pères appelaient à l’aide ou abandonnaient progéniture et épouse pour le bien de leur ventripotence. Samuel sourit ; Aymerick se dressa sur ses jambes, sur le qui-vive, tous ses muscles tendus. Un mage rouillé, certes, mais un mage tout de même…

- Bien. Seulement alors Samuel se leva, épousseta ses genoux : ne croyez pas que je vous presse, prenez tout le temps que vous désirez pour réfléchir à ma proposition. Néanmoins, vous comprendriez qu’un mot de votre part et… un léger regard à l’extérieur ; le sourire s’agrandit… dois-je être plus clair ?

- …non.

- Alors c’est entendu. J’attends de vos nouvelles, Haut-Mage, et je prends congé de vous.

Et à ces mots, l’ombre de l’espion disparut de la pièce, laissant là seule la ville sous le déclin des rayons matinaux.

*

Une, deux, trois… les gouttes lavaient les larmes de ses joues…onze, douze, treize… les gouttes heurtaient les parcelles de son être, son front dédaigné par le soleil. Autour de lui, tout n’était que ténèbres : les yeux écarquillés, il cherchait encore le rappel de la lumière. Vingt-et-une, vingt-deux, vingt-trois… tout… tout était si lourd… il ne parvenait à bouger un seul de ses muscles. Les ordres se bousculaient dans son esprit, mais ses lèvres refusaient de s’ouvrir. Tout son souffrait la rigueur de sa langue et sa langue refusait d’articuler… la torpeur égrenait son décompte sur son visage et trente-et-une, trente-deux, trente-trois, les gouttes poursuivaient la lente descente de la sudation sur ses bras. Les voix, murmures de sombres pleureuses, entamaient leurs hymnes à la nuit ; piégé, il ne respirait plus, ne bougeait plus, ne demeurait que… que…

- Kaël !

Il ouvrit les yeux, en nage ; dans son agitation, il était tombé du lit. Il avait emporté dans sa chute le matelas.

- Arrête de gesticuler, je ne pourrais pas te sortir de là !

Insomnié, raviné, il s’arrêta. Il avait cessé de respirer ; elle dégagea la couette, les draps, les oreillers, les…

- Rys… Rys s’il te plait, plus vite, plus vite ! s’il te plait ! S’il te plait !

- Je fais ce que je peux !

- S’IL TE PLAIT !

L’interpelée le dégagea ; il se précipita dans ses bras, et elle le serra contre sa poitrine. Elle entendit son cœur battre plus fort, trop fort encore, ses tempes fracasser le décompte qui quarante-et-une, quarante-deux, quarante-trois, infernal, martelait la fin de matinée. Un moment, ils restèrent ainsi, lui serré contre son corps, elle l’enlaçant entre ses bras, avant qu’elle ne sourit, ne soulève son menton, approche ses lèvres des siennes et les embrasse tendrement. Elle s’assura que sa respiration était redevenue calme avant de se lever, de s’approcher des rideaux pour les ouvrir en grand :

- Mes yeuuuuux !

- … tu es exaspérant, Kaël.

- Je ne supporte pas ça, ça me brûûûûûle !!!

- Effectivement, le soleil n’est pas fait pour te refroidir.

- …il faudrait vraiment que je finisse de les coudres, ces tentures de malheur…

- Cesse de te plaindre et enfile ça.

Sekerys lui jeta une chemise froissée au visage, il la rattrapa maladroitement, se débattit, trouva le bas, tenta de l’enfiler mais n’avait pas défait suffisamment de boutons. En un grognement, il l’ôta, inspecta le tissu, trouva le traitre… le bouton glissa une, deux, trois fois entre ses doigts, et encore cinq, six, sept avant qu’il ne parvienne à le défaire. Seulement alors il passa le tissu sur son premier bras ; elle l’observait depuis un coin de la pièce.

- Je te vois, dit-il.

Un silence s’installa, il passa son deuxième bras ; l’autre regard courrait sur les marques rosées, le long des veines, les taches jaunâtres qui mordaient sa peau, les stigmates noirâtres qui martyrisaient sa chair – et alors elle baissa les yeux :

- Pardon.

- … tu ne m’as pas fait ça.

Elle gardait la tête rivée au sol. Depuis quatre ans, elle le connaissait ; depuis quatre ans maintenant, elle n’osait toujours pas le regarder pleinement.

- Le Chapelier te demande, s’excusa-t-elle.

- Il a attendu une semaine la vente des Jokers ; il pourra bien attendre une heure de plus que je me réveille.

- C’est au sujet de Dyren.

Silence ; il se retourne vers elle pour la première fois :

- …il sait où il est ?

- Oui.

Mal habile, le Corbeau se releva ; ainsi levé, le dos courbé comme s’il enfouissait sa tête dans ses épaules, la ressemblance avec l’oiseau était d’autant plus flagrante. Maladroit, il marcha jusqu’au lavabo, s’aspergea d’eau le visage. Ses lèvres noires postillonnèrent :

- Il me le faut. Un regard, à travers la glace, où il vit l’étincelle luire dans celui de sa partenaire. Vivant.

Sekerys hocha de la tête ; à tâtons, il s’approcha d’elle tout en tentant de refermer les boutons de sa manche droite. Elle haussa un sourcil, tendit la main – et il céda :

- Avant de songer à le capturer, tu devrais déjà envisager de te démerder tout seul. Depuis quand je suis censée être la nounou ?

- …que me disais-tu encore, hier ? la plus misérable ?

Elle sourit, fit un geste vers l’autre manche :

- Misérable, en effet. Il hésita avant de lui tendre son poignet gauche. Quoi ?

- …tu les as vues ? murmure. Soupir :

- Question idiote.

- Et tu es…tu les trouves…

- Ces marques sont hideuses, Kaël. Il recula légèrement ; elle scella le bouton sur le numéro soixante-six. Elle leva la tête, le regarda droit dans les yeux : celui qui a fait ça doit crever, Kaël. Il faut lui trancher les carotides. Un sourire : lui réserver une magnifique exsanguination.

Le sourire revint sur la face glabre de son partenaire, il inspira, et pour la première, deuxième, troisième fois, il retrouva son souffle, ses battements de cœur. Et pour la cinquième, sixième, septième fois, il sentit les frémissements déserter ses bras, raffermir l’emprise de Dunkel en ses doigts. Il susurra, ravi :

- On doit y aller.

Elle hocha de la tête, passa une main dans ses cheveux noirs parsemés d’argent, parcourut ses lèvres de jais, le regarda, sourit, l’embrassa. Et en cette seconde, seulement au moment où ses lèvres meurtrirent les siennes, il lui sembla véritablement s’éveiller. Il ferma les yeux, se perdit, évadé de son corps infâme – et le soleil, dans son obscure demeure, s’invita.

*

- Bordel Alf ! Tu aurais pu me réveiller !

- … « Content de te voir, Alf ! Comment vas-tu, Alf ? » c’est si compliqué, un simple bonjour ?

- Il est onze heures passées !

- Et ce n’est pas moi qui ai abusé de la tequila hier soir pour, je cite, « enterrer les trente-deux ans ».

Katos leva les yeux au ciel, jeta sa veste sur la chaise de la salle de réunion.

- C’est bon, j’ai compris ! Cesse tes remontrances et viens-en aux faits !

- Figure-toi qu’incapable de dormir à cause de l’immonde marmotte imbibée qui ronflait à ses côtés…

- Oui bon, ça va.

- … ton araignée est restée éveillée toute la nuit à visionner le reportage des assassins et leur chère explosion place des mandragores.

Le légiste remonta ses lunettes, eut un léger sourire en coin, tapota l’écran tactile et diffusa une vidéo sur l’écran principal de la pièce. Affalé sur une chaise, Katos observa : la foule se précipiter hors du hangar, les uns démasqués, les autres écrasés par la masse. Le Loup, indifférent, descendait les gradins ; il agrippa un des nobles, ôta son masque, mais avant que le discours ne soit une énième fois entendu, Alfwin coupa :

- Là.

- Quoi ?

- Cet homme se nomme Otto Becker. Et il semblerait que son prénom soit à comprendre au sens littéral : il fait partie d’une petite escouade de bourgeois qui finance… un instant, il tapota sur la tablette : l’image d’un homme dégarni, au visage jovial et amène, et suffisamment ventru pour que la chemise de son costume soit tendue, apparut à l’écran. À ses côtés se tenait une femme, ou plutôt son opposé : grande, maigre, un carré court qui tranchait chacune de ses mâchoires… le Saint-Athelstan. Un hôpital géré par le chirurgien vasculaire Dyren Marnich. L’autre personne, c’est l’infirmière cheffe du service de chirurgie, Mary Berean.

- Ok et alors ?

Le sourire du légiste s’agrandit, dévoilant des reflets violâtres, avant qu’il ne retourne à la vidéo.

- Alors l’homme que tu vois ici, en arrière-plan ? il zooma sur un individu d’une cinquantaine d’année au tweed totalement déchiqueté. Jasper Aberline ; il s’avère que lui aussi fait partie des généreux donateurs. Tout comme Evelyne Miller, ici à droite, et Joshua Hofmann à ses côtés. Et sur d’autres plans…

Il voulut avancer la vidéo en marche rapide, mais Katos l’interrompit :

- Ça va je pense que j’ai compris. On dirait qu’il y a un lien entre cet hôpital et les gens présents sur le marché noir.

- Tu parles au conditionnel, Well. Je crois que nous pouvons conjuguer ce temps au présent : j’ai passé ma nuit à visionner ces images, et sur la quinzaine de visages que j’ai pu identifier, neuf apparaissaient clairement comme donateurs. Mieux encore : un bal de charité est organisé demain soir, à minuit, en vue d’une collecte de dons pour les patients atteints de troubles mentaux. Étant donné que cette fête est réservée au gratin de la bonne société…

- Oh non. Oh non, je le sens venir.

- …je me suis permis de nous inscrire en tant que représentants du pouvoir. Après tout, tu es prince : qui se refuserait un prince pour invité ?

- Tu t’es permis, bien sûr ! Traitre !

Un instant ; Alfwin jugea derrière ses lunettes rayées la mine ébouriffée de son compagnon.

- Katos.

- Traitre !

- …bien entendu. Si tu pouvais cesser tes enfantillages, j’ai une autre information plus que capitale à te transmettre… si je trouve comment actionner ce truc.

Il s’acharna quelques minutes contre la tablette, parcourut d’autres fichiers. Grommelant, il cliqua sur l’un, l’autre, retourna, non ce n’était pas ça, ça c’étaient les caméras du QG quand la Chouette s’était infiltrée… Ah ! Il sourit, cliqua sur la vidéo. Probablement devait-elle venir d’une caméra de surveillance aux alentours de la place ; silencieux, les deux hommes regardèrent le Corbeau perdre tout contrôle, la magie progressivement infiltrer ses veines…

- …c’est lui qui est responsable de l’explosion.

- Attends.

…un loup. Un masque de loup, du moins. Lui. Il s’approcha de Kaël, mains tendues devant lui. Katos se redressa sur sa chaise, le regard rivé sur l’écran, sur… la révélation. Le Loup dévoila son visage, de profil, tentant de ramener le Corbeau à la réalité. « C’est moi » lisait-on ses lèvres articuler. Un instant, l’inspecteur chef demeurait bouche entrouverte, figé.

- …comment c’est possible ?

Alfwin haussa les épaules, éteignit l’écran.

- Je ne sais pas. Nous n’avons jamais pu le voir, jusqu’à présent. Nous ne possédons aucune information à son sujet, mais avec son visage, désormais… la donne a changé. Je compte bien trouver son identité.

- Mais il n’aurait jamais été crétin au point de se démasquer devant une caméra !

- …en effet. Depuis la fondation de son ordre, nous n’avons jamais pu obtenir ne fut-ce qu’une photographie de lui. S’il s’est laissé filmer…

- …c’est qu’il n’était pas au courant. La question, c’est donc : qui ? et pourquoi ?

Silence. L’écran désormais éteint et noir paraissait les narguer. Le légiste soupira :

- Il semblerait que je n’en n’ai pas fini, avec les heures sup… enfin, il me reste encore à assurer mon tour à l’hosto, et dois-je te rappeler que nous sommes…

- Jeudi. Je sais. Katos jeta un coup d’œil à sa montre. Je vais bientôt y aller.

- J’en serais presque jaloux ; bientôt, tu auras plus de ponctualité pour lui que pour moi.

- Dixit celui qui m’inscrit à un bal sans mon consentement.

- Je déteste danser tout autant que toi, mais c’est notre seule piste.

- Ah oui ? Et les rapports du labo, tu m’expliques ce que fout Esra ?

- Le cadavre que nous avons retrouvé sur la place appartient à un Black Mobsters, du moins, si l’on se fie au tatouage sur ses phalanges. Mais le Corbeau avait volé son identité : on ne peut rien en tirer. Alors si tu n’es pas content de servir d’excuse pour infiltrer un bal…

- Je sais, je sais, je vais la fermer et subir… mais tu me revaudras ça !

Katos s’était déjà levé, et s’empressait de récupérer veste, dossiers et documents en tout genre qu’il avait éparpillé en entrant au bureau. Alfwin le regarda s’apprêter, sourit malicieusement, et rétorqua :

- C’est toi qui me devais quelque chose après avoir ronflé dans mes oreilles toute la nuit ! Et aussi, il me faut un costume ! Katos haussait les épaules, en courant dans le couloir : je n’ai pas de tuxedo, et ma blouse risque d’être un tantinet trop tape à l’œil !

*

Les voiles criaient, appels des banshees. Les vagues déferlaient sur les quais, dévorant le port, brisant les navires, amenant en leur fort les relents des créatures marines et le goût du vieux sel. Les hommes tanguaient à chaque pas, tantôt agrippés aux bastingages, tantôt aux obscurs lampadaires qui tenaient encore le long des quais. La voix de l’océan appelait – et la pluie répondait en écho, clapotement austère, brusquerie affable, la pluie s’abattait sur les corps transis. Les ancres grinçaient, les capitaines hurlaient, toute la ville était aux prises avec les éléments : sur cette île outre-Atlantique, le cauchemar ne pouvait provenir que de l’océan. Et au cœur de cette tempête infernale, un sifflement retentit. Suffisamment puissant pour se faire entendre des quatre vents, suffisamment doux pour éveiller dans les cœurs des marins le mal de la terre… quatre notes. Une évoquant les chaleurs du sud, l’autre les froideurs du nord. L’une pour les humeurs de l’est, l’autre pour le calme de l’ouest. Quatre notes – et avec le sifflement, elle apparut. Elle : un visage qui effleurait la tendre nuit, des cheveux qui ondulaient sur la lumière des étoiles. Son manteau ? blanc. Son corset ? blanc. Son tricorne ? blanc – sa pourpre détenait la candeur d’une grandeur forgée dans le sang. Elle descendit à terre avec l’ancre, éclata de rire – un rire qui évoqua les grondements du tonnerre et les raclements des marées. Elle fit un premier pas : l’aurore illuminait les ombres sur ses lèvres langoureuses, les ténèbres qui couvaient son regard. Elle sourit :

- Vous avez une heure, les gars ! Pas une de plus ! Et ceux qui ne seront pas à bord resteront au port, c’est compris ?

- Oui capt’aine !

Alors elle éclata de rire – et l’orage éclata au-dessus de la cité, tandis que le Spectre d’ivoire osait ses premiers pas. Tous refluaient sur son chemin : elle était la marée, ils étaient l’écume délaissée sur les plages de sable noir. Elle jeta des regards à celui qui oserait la braver, et avança jusqu’à une auberge. Le bar était miteux, encore sale des déboires de la nuit. L’odeur de la mer déchainée se mêlait aux émanations des mets gâchés, repassés par-dessus le bord des lèvres trop saoules ; la mer se mêlait aux relents d’alcool, de tabac, de pisse et de fièvre. Elle s’assit sur un tabouret haut, accoudée au comptoir ; le barman passait la serpillère derrière, il s’arrêta, vint la servir. Rhum. Le verre glisse sur les reliquats des précédents services. Elle sourit, porte le bien à ses lèvres. Il parle :

- Sale temps pour les marins : une tempête levée est jamais d’bon présage.

- Je ne crains pas un bête crachin.

Un regard. Sourire.

- En tout cas, tous vont se barrer…

- Où ?

- On raconte qu’Dervor échapperait aux intempéries. Qu’ça va faire sept ans bientôt qu’pas un vent a soufflé dans l’vieux port de la capitale. Y’a deux hommes… eux, y ont pas peur du vent fort, y le recherchent même qui disent… pour la violence. Pour s’venger.

La capitaine regarda son interlocuteur derrière son verre sale :

- Deux hommes à Dervor cherchent vengeance… mais pourquoi appelleraient-ils la tempête ?

- Y disent qu’apparemment, y ont de quoi l’intéresser, l’Spectre. Qui ont un vieux démon à lui soumettre, au Spectre. Des intérêts communs qui pourraient… l’attirer.

- … pourquoi seulement maintenant ? En sept ans, ils auraient pu la contacter.

- Parce qu’avec la guerre, la donne change, et que l’vent a changé d’côté.

- Bien ! Elle vida son verre d’une traite, jeta la monnaie sur le bar : un sourire vint balafrer ses lèvres ombragées, elle s’essuya sa bouche avec la manche de sa veste : je suppose qu’ils m’ont laissé un mot, Gab ?

- Yep. Même qui semblent assez riches pour ça : il lui tendit un paquet déjà ouvert, contenant un petit appareil électronique. Il appuya sur le bouton au centre, l’écran s’activa et le message sonore se fit entendre. Penchée, elle écouta ; au dehors, l’orage grondait toujours. Alors ? T’aimes bien ?

- Si tu parles pendant qu’ils parlent…

- J’pensais pas qu’le Spectre aurait la trouille de retourner s’mouiller dans l’centre d’son pays, moi. J’pensais qu’la capitale la tenterait…

Regard en coin ; elle fit la moue, subtilisa l’appareil des mains de son interlocuteur :

- Qui a parlé de peur ? Ne viens pas m’arracher à mon domaine !

Et à ces mots, elle rit, ravivant l’orage, ravivant la tornade qui sur l’horizon gagnait le terrain de l’océan. Les rayons du soleil expiraient sur la surface de l’eau. Elle rit : elle rajusta son tricorne, vérifia ses pistolets : premier ? ok. Deuxième ? ok ! la pluie battait à verse sur les vitres encrassées de l’auberge, elle vérifia sa lame ? ok ! Et seulement alors elle se détourna, jouant avec une pièce dans sa main gauche et l’appareil dans l’autre main.

- Salut, Gab ! Je te revaudrais ça !

- Va pas crever, Eth ! T’restes la seule qu’j’aime bien voir dans c’trou à rat !

Et Ethanaëlle repartit se perdre sur la route menant au port, repartit affronter les intempéries, repartit danser entre les gouttes de pluie et les éclairs du matin. Elle remonta aux bastingages, s’ancra pied ferme sur le pont, regarda ses hommes : une, deux, dix, quinze têtes… aucun ne manquait à l’appel – son quartier-maître lui renvoya un sourire :

- Alors, capitaine ? On a un cap ?

La balafre sur le visage sombre du Spectre s’agrandit ; elle susurra :

- Il semblerait que Dervor nous rappelle.

*

Une étrange odeur flottait dans l’atmosphère ; une association singulière entre le cuir, le textile et le café.

- Quelqu’un veut un café ?

Une flamme crépitait dans l’âtre, diffusant une maigre chaleur et éclairant faiblement les murs turquoise décrépits. Le froid entrait entre les taches de moisissure, fantôme qui se glissait entre la douceur des vêtements, le réconfort d’un toit retrouvé. Sekerys ne répondit pas ; Kaël hocha fébrilement de la tête, couché sur l’appui de fenêtre où il avait élu refuge. Il fallait avouer que les rares fauteuils, les deux chaises qui se battaient en duel, la table et même les recoins du salon étaient… encombrés : un ordinateur ronronnait sur le canapé défoncé, en surchauffe, branché à divers câbles qui parvenaient à péniblement le maintenir en vie. Le reste du bazar était principalement constitué de livres poussiéreux, de matériel de couture, tissus bigarrés et vieux articles de journaux. Ils se trouvaient dans l’arrière-boutique de la chapellerie ; ils étaient au cœur des informations, là où leur compère récoltait les pépites des chantages et putschs assassins. Kaël soupira ; la nervosité et la fatigue aliénante engendrée par les heures, les jours et les années de traque se mêlaient sur son visage en un tableau presque mythologique. Dehors, la bruine frémissait ; l’orage grondait, sourd, prêt à hurler sa rage aux cieux. Tremblant, il ferma les yeux, serra… ses doigts autour de ses poignets, ses doigts droits autour de son poignet gauche précisément. Il refusait de regarder. Il refusait d’écouter. Il ressentait chacune des marques, encore, chacune des brûlures, des morsures noires qui parcouraient son corps, il… il retint sa respiration, gonfla ses joues, expira. Il désirait refuser la dépendance.

- « Le mot est bien trop faible pour ton cas. »

La voix s’immisça en lui, autour de lui. La magie pénétra, délectée, ses veines affamées, la magie amadoua les derniers remparts de sa psyché. Elle pénétra son cœur, doucement, tendrement, et honteusement, il l’accepta, dans l’allégresse et l’euphorie d’un pouvoir retrouvé. Elle le dorlotait, hors du temps. Elle faisait de lui le Corbeau, l’Immortel… elle le rendait invulnérable. Intouchable, finalement.

- Ta tasse va refroidir.

Il ouvrit les yeux ; toute la viciosité de la situation lui vint, dans son regard à elle, dans le regard des flammes qui savaient : car Sekerys savait toujours ce que Darius pensait. Et Darius, en lui, gronda.

- Merci.

Sans un mot de plus, Kaël se traina jusqu’à la table basse, saisit entre ses doigts grêles le breuvage tant convoité, celui qui lui permettrait de jouer avec ses insomnies et les heures de sommeil manquées. Il but, une gorgée ; Chapelier revint avec deux autres tasses, les posa devant lui :

- Je suppose que vous n’êtes pas venus ici pour mon hospitalité, quoique cela m’attriste, notez bien. Dyren Marnick semble vous intéresser ?

La Chouette adressa un rapide coup d’œil à son Corbeau, sa fièvre, ses tremblements, et hocha de la tête pour lui. L’informateur poursuivit :

- J’ai appris bien peu de choses en réalité, le système informatique de l’hôpital est étrangement complexe et si je voulais en apprendre plus, il me faudra m’y introduire avec une clef USB… mais ! Rien n’échappe à ma chère Cinderella !

- Il a l’Immortelle ?

- Je ne saurais le dire avec exactitude, cependant une chose est certaine : il la convoite. Ses conférences le trahissent.

Un instant, le chapelier ouvrit un document sur sa tablette. Kaël gardait le regard rivé sur l’écran, les lèvres pincées, grattant le creux de son coude.

- Je suis parvenu à trouver un symposium à son nom, du 21 octobre 2410. « Des méthodes d’appropriation du savoir : quand sciences et magie sont alliées ». Le titre, non seulement évocateur, m’a fait supposer qu’il était intéressé par l’artefact de Darius. Lisez ceci : « […] en alliant capacité de régénération organique et régulation biomécanique externe, la possibilité d’une entité quasiment invincible peut être envisagée… » Comme ces conférences m’intriguaient, j’ai remonté son historique, et c’est là que j’ai compris : elles étaient tenues les mercredis du mois.

Murmure :

- …Jokers.

- Il n’y a qu’eux pour un tel sens du spectacle.

- Il devait acheminer les mages tandis qu’il se fournissait un alibi aux yeux de la loi. Il est intouchable.

- Légalement, du moins. Comment on l’attaque ?

La voix de Kaël était cassante, il grattait, grattait, grattait ! encore le creux de son coude droit. La peau était boursoufflée, sèche, rouge par endroit. Les crevasses du psoriasis installaient leur croûte blanche à ses articulations névrosées. Il mordit ses lèvres, arracha quelques bouts de peau ; Sekerys lui prit la main.

- Un bal. Demain soir. Cela me laisse le temps de trouver une carte des lieux, nos cibles, réfléchir à la meilleure manière possible de les mettre hors d’état afin de voler leur identité pour l’infiltration. Pour la liste des invités, j’ai… il pianota quelques secondes sur les touches amusées de Cinderella… ici ! Notre bon vieil Otto Becker, au vu de notre précédente intervention, fut congédié, mais je peux voir la célèbre Emilia, de la famille Koch, et oh ! ce cher baron Hofmann. Puis Aberline, Graham…

- Graham ?

- Oui, enfin, un certain Hector Graham, un petit politique qui a réussi à s’élever jusqu’aux quartiers est, si ma mémoire ne me trompe pas… pas très intéressant.

- Je me souviens de lui. Le Corbeau avait décidé de quitter son perchoir ; sa tasse de café, à demi bue, reposait sur le bord, et quand il se releva, il manqua de la renverser. C’était un associé de mon père, je me souviens qu’il tentait de percer… mais il avait un horrible cheveu sur la langue.

- Qu’est-ce que ça change ?

Regard à sa compagne ; sourire :

- Que si je connais ma cible, je peux plus facilement l’imiter.

- Alors soit, je me ferais passer pour William Reiner, ton missionnaire de campagne.

- Attendez, tu… elle fronçait les sourcils, le regard tantôt lové sur son visage exsangue, tantôt sur ses bras en sang… tu sauras faire ça ?

- Je ne compte pas garder ce visage très longtemps. Debout, à demi voûté, la silhouette cadavérique de l’assassin semblait avalée par les quelques éclairs qui parvenaient à rompre l’horizon. L’après-midi s’annonçait froide ; Dervor, plus téméraire qu’à l’accoutumée. Je n’ai pas de plan précis – et en disant cela, il ponctua chacune des syllabes, chacun des mots, comme s’il cherchait à disséquer l’essence même de la langue. Je ne vais pas vous mentir, je n’ai jamais eu la tête à ça. Ma seule préoccupation est de les tuer, tous les deux, les détruire d’une manière telle qu’ils regretteront un seul jour depuis leur naissance et viendront à envier le destin qu’ils réservaient à leurs patients. Je veux leur accorder une sépulture – il fit un pas, tituba, poursuivit – je veux les voir enterrés, et les déterrer, et puis brûler leurs cadavres. Et quand je danserais sur leurs cendres, j’obtiendrais un tantinet de ce que ma condition humaine pourrait nommer « satisfaction ».

Chacun de ses mots était ponctué d’une intonation grave, un coup de langue sec appuyé contre le palet, qui les faisait résonner d’une manière enjôleuse dans sa bouche amère.

- C’est mon chant, martela-t-il. Mon thrène. V m’empêchera probablement de faire quoique ce soit, mais ma décision est prise. Vous ne devez pas être là.

Et cette phrase, il l’avait adressée à Sekerys. Et cette phrase, Sekerys l’avait écoutée, la mine lisse, imperturbable. Adossée à l’appui de fenêtre, elle n’avait pas bougé, marmoréenne, elle le regardait simplement.

Ce regard.

Il le connaissait suffisamment pour l’avoir rencontré, quelques années plus tôt, il le reconnaissait pour l’avoir contemplé quand elle achevait sa première victime, au-dessus du corps, le sang entre ses cuisses et sur ses cheveux dorés. Elle soupira :

- Inscrits-moi : je suppose qu’ils ont besoin de pigeons, à cette fête, et qu’ils ne refuseront pas le plus gros portefeuille du pays. Et puis, une part de vérité est toujours nécessaire à un bon mensonge.

À ces mots, elle sourit, se releva, saisit à nouveau les doigts de Kaël qui déjà, cherchaient la plaie à réveiller, l’eczéma à rouvrir, la rougeur à saigner.

- Il serait temps de sortir ; nous avons des tenues à commander, et une vengeance nous attend.

*

- Il vous intrigue, n’est-ce pas ?

- …qui ?

- Le docteur.

À peine avait-il franchi la porte du cachot que Dewl l’abordait déjà. Ses dents oscillaient entre le jaune décoloré du temps, et le brun séché des tortures. Il sourit dans sa barbe de trois jours :

- Dyren Marnick.

Katos quitta l’ombre, avança l’usuelle chaise du gardien devant les barreaux, s’assit jambes écartées, dossier face à l’ennemi et magie en dormance dans ses veines. D’un coup brusque, le prisonnier se pencha vers lui, enserra le métal froid de ses chaines qui clic, clic, clic retentissait entre les briques couvertes de moisissure et les éclats noirâtres du sang.

- Allons, inspecteur : ne me dites pas que vous n’avez pas remarqué ? Des conférences les mercredis ! Une coïncidence, est-ce vraiment ce que vous pensez ?

Silence. Seul le tchac régulier de son collier perçait la barrière qui les séparait.

- …comment es-tu au courant ?

- Inspecteur ! Un temps, il rit : vraiment ?

Il approcha alors son visage tout contre celui de son interlocuteur. Katos frémit, se retint de reculer. Ainsi, aussi près, il pouvait observer chacune des sutures apposées à son œil droit, le pu encore qui avait séché lors de la cicatrisation et qui désormais constituait une gourme au niveau de la paupière.

- Que veux-tu ? murmura-t-il.

- Moi ? Bien peu de choses, en réalité, vous parler chaque semaine est déjà une opportunité face à l’ennui que je ne refuse pas ! Mais… je vous retourne la question.

- Dyren Marnick… Katos hésita. Il hésitait toujours, pris entre le refus d’un tel don et la fascination morbide qu’il provoquait en lui… je l’ai cherché, dans notre base de données : il faisait partie du groupe des chercheurs du gouvernement, durant la guerre. Il connait l’Immortelle.

- Exact, mais encore ?

- Pourquoi a-t-il été écarté ?

Sebastian, si proche, recula d’un coup, soupira :

- Vous vous posez toujours les mauvaises questions, inspecteur ; ne me faites pas perdre du temps avec des questions dont vous connaissez déjà la réponse.

- Te faire perdre du temps ? et qu’as-tu donc de mieux à faire ?

Son œil le dévisagea ; l’œil droit, blanc, laiteux, le fixait d’un air impavide. Un sourire de renard fit frémir ses joues émaciées :

- Si seulement vous pouviez…ne fut-ce que concevoir…

- Épargne-moi ton bla bla : qu’est-ce qui s’est passé pendant la guerre, au point qu’un de nos chercheurs ait été renvoyé ?

Soupir. Le prisonnier détourna le regard, la face glabre tournée vers le maigre rayon que le soleil laissait percer en cette douce après-midi, à travers la meurtrière. Il siffla, quatre notes : toutes les quatre emportées par les vents.

« Je me rappelle encore les cases noires

Les cases blanches, les pièces muettes

Leurs mouvements imprégnés dans ma mémoire…

L’avenir me guette »

- …une tempête se prépare.

- Dewil !

Il leva les yeux au ciel.

- Que voulez-vous, inspecteur ? vous refusez de croire en mes prophéties, et pourtant vous venez, revenez et revenez encore, chaque semaine ! Des rendez-vous hebdomadaires ! Réalisez-vous ? vous êtes sans nul doute l’agnostique le plus croyant que je connaisse.

Tchac, le martèlement du collier qui canalisait, annihilait son pouvoir retentissait entre eux, signifié austère d’une communication anéantie. Tchac, la dose cherchait la veine, l’échappatoire, empêchant la magie de concrétiser les plus grandes folies de l’imagination. Il gratta le sang, de ses doigts cornés ; Katos chuchota :

- Réponds.

L’orage grondait dans sa voix.

- Toutes vos réponses convergent vers un homme, vous le savez comme moi. Combien de temps encore voilerez-vous la face à votre vengeance, inspecteur ?

Et tchac, les veines suppliciées cherchent le délice, le métal froid gratte la peau à vif… la chaise produisit un horrible grincement quand l’inspecteur se leva, épousseta son pantalon, recula. Il le toisa, un instant, son visage déjà prêt à retourner dans l’ombre :

- Alors nous n’avons plus rien à nous dire.

Et à ces mots, il se détourna et partit. Et à ces mots, Sebastian éclata de rire, un éclat qui se réverbéra entre les barreaux des cellules avoisinantes, un éclat qui retentit dans l’entièreté du cachot. Les gardes crièrent, les autres prisonniers hurlèrent ; il sourit. Oui… il se souvenait, encore…

« Je me rappelle tous tes mots, Darius,

L’échec et l’histoire, la gloire quiète,

La croyance au triomphe de ton opus…

Là où l’avenir guette »

*

Il se tourna, retourna encore sur le métal froid de la table d’autopsie. La valse numéro deux de Chostakovitch martelait le rythme de son sommeil manqué, alourdissant les heures de son insomnie.

- Docteur !

On alluma ; les cheveux en bataille, il releva la tête. Ses doigts cherchèrent ses lunettes, dégagés du suaire blanc. Son premier réflexe fut de couper son casque.

- …quoi ?

- Pour l’amour de Dieu, docteur Frest ! On vous a déjà dit qu’il n’était pas possible de dormir dans la morgue !

- …et à chaque fois, je vous réponds… il effleura un scalpel, trouva ses lunettes, s’en saisit méticuleusement, les remonta sur son nez… où donc voulez-vous que je dorme ?

- On est un hôpital ! Que je sache, il doit bien y avoir un lit de libre !

- Et prenez une douche aussi, ça sent le renfermé…

- Oh bon sang ! il y a un mort à côté de lui !

Les trois infirmières rentrèrent dans la morgue fraichement éclairée ; les vieux néons crépitaient au-dessus du corps du vieux Caler qu’Alfwin, depuis les jours de veille, n’avait pas fini d’autopsier. Pris entre les remontrances des trois pies, le légiste arcbouta le dos, les épaules, grommelant dans sa vieille barbe :

- Mais vous me voulez quoi à la fin !? si c’est pour m’empêcher de dormir, vous pouvez retourner vous occupez des vivants, moi je préfère rester avec mes cadavres !

- C’est l’inspecteur général ! houspilla l’une.

- Il vous cherche ! compléta l’autre.

- Apparemment, c’est une urgence ! affirma la troisième.

Et toutes les quatre, ensemble :

- Nous ne sommes pas vos messagères ! Ce n’est pas notre job que de vous servir de nounou, la prochaine fois, gérez vos problèmes tout seul !

Sur ces mots, elles partirent en chicanant, comme quoi elles étaient infirmières et qu’il n’avait qu’à engager des secrétaires pour son sale boulot. À peine éveillé, ébouriffé et déconfit, ce fut d’un pas trainant qu’Alfwin Frest quitta sa chère salle d’autopsie.

- Désolé, Alf, je te cherchais et… enfin, j’aurais dû me douter que tu serais là…

- Tu veux quoi ?

Certainement le ton froid décontenança Saeven, car à sa tête, son interlocuteur se corrigea :

- Bonjour.

- Tu devrais plutôt dire, bonsoir.

- Quoi, déjà ? Attends, j’ai quitté Well à…

- Midi. Il est dix-huit heures.

- …c’est pour ça que j’ai faim ?

- Je ne veux pas savoir comment tu survis, Alf, je venais pour des informations : je relisais les dossiers sur les Renégats, et je n’ai pas compris deux-trois trucs. Il me semble que les infos, c’est ton domaine, non ?

Alfwin approuva d’un hochement de tête, un léger sourire au coin des lèvres. Ses doigts étaient glacés, il tâta la poche de sa blouse, trouva son paquet de cigarette, son briquet, s’en alluma une. L’odeur piquante du tabac l’éveilla de son demi-sommeil.

- Donc, au risque de me répéter… tu veux quoi ?

- Les Underdess, dit simplement Saeven. Ils furent entièrement décimés par les Renégats. J’ai lu que les Mackensons, les Northumbries… eux aussi furent éliminés.

- Et alors ?

- Alors ! Ils n’étaient pas censés être protégés ?

Un temps. Les mots se cherchent sur ces lèvres d’aconit. Les sourcils se froncent, les doigts tremblent et les ongles grattent le coin du poison. Perplexe, il tire une nouvelle fois sur la cigarette. L’enquête, le rapport… comment Isiss avait pu laisser passer ça ?

- Effectivement. Il écrasa le mégot dans la poubelle. On a jamais su comment ils ont fait pour tromper la sécu, mais ils les ont tous massacré.

- Et il n’y a pas eu d’enquête ?

- Si, mais tu voulais qu’on conclue à quoi ? on savait à peine identifier les corps.

- …je vois. Je vais retourner creuser alors. Klaus ! Klaus ici bordel !

Le gamin – du moins, si Alfwin pouvait encore le qualifier de la sorte – courut jusqu’à son supérieur, le visage tout aussi rouge que sa tignasse ébouriffée.

- Ouais patron ?

- Tu as su le contacter ? il a dit quoi ?

- Que… attends, j’ai noté ça où… il fouille dans un conglomérat de cahiers et de notes, sous les empressements du patron… ah oui ! oui, voilà, il lui propose de se voir dans trois jours !

- Quoi !? Trois jours seulement ? Mais il manque pas d’air, déjà qu’il s’est fait cambrioler !

- C’est à cause du personnel, il dit qu’il doit le garder à l’écart et vérifier seul l’inventaire, ne sait-on jamais que le voleur soit parmi eux… il veut s’assurer que rien d’autre ne manque à l’appel. Et puis, le musée n’ouvre pas ses portes le dimanche, alors…

- Je me contrefiche de l’horaire du musée ! ‘Fin… Saeven se tourna à nouveau vers Alf : tu diras à Katos, quand il sortira de son maudit entretien, que le Directeur l’attend lundi. Et qu’il a intérêt à aller voir et s’intéresser à cette enquête, sinon je le rétrograde, compris ?

- Si tu veux, mais tu sais comme moi quels sont les effets des menaces sur lui…

- Discute pas ! Merci pour les infos, je te revaudrais ça !

- Commence déjà par arrêter de m’entrainer dans tes projets chelous, je serai déjà content !

- Cours toujours !

Et il partit comme il était venu : en hélant Klaus qui, rubicond, tentait désespérément de le suivre. « Pauvre gosse » pensa Alfwin, mais il ne prit pas le temps de s’attarder sur le sort du secrétaire : il était dix-huit heures dix. Il fallait encore qu’il se trouve un truc à graille, ranger Caler et bordel ! c’était pas possible, même auprès des morts, d’avoir deux secondes la paix pour dormir ?

*

Il regardait, non pas le crépuscule, mais le levé de la nuit. Derrière lui, le soleil agonisait ; en face, les reflets violacés du voile nocturne venaient peser sur les cieux. Bientôt, il pourrait retourner à ses ombres ; bientôt, seul son regard le trahirait. Il sourit, jeta sa pièce en l’air, la rattrapa ; enfin étaient revenues les heures dédiées aux veilles et insomnies. Ainsi les méditations allaient aux battements d’agonie du ciel, quand un mouvement, en contrebas, le fit détourner les yeux du spectacle. Debout sur le toit de l’église abandonnée, le Loup regarda son subordonné d’un œil impavide :

- …que cherches-tu, Merald ?

- C’est Renard. Il se demande où placer les explosifs, pour la prochaine fois…

- Je vois.

D’un pas de chat, il sauta du clocher, atterrit sur les ruines du transept, se laissa glisser le long des absides pour rejoindre l’assassin. Les tombes l’accueillirent en quelques soupirs habitués ; il sourit :

- Est-ce tout ?

Merald hésitait. Il regardait discrètement à gauche, à droite, la sueur s’égrenant de ses tempes froides. Non, non ce n’était pas tout, et le Loup pouvait voir sur ce visage les yeux écarquillés de la crainte, les lèvres asséchées par la peur.

- …qu’allez-vous faire pour le Corbeau ?

Un temps ; le temps de s’interroger s’il lui posait vraiment cette question.

- Je veux dire, tenta de se corriger le Requin, qu’il devient dangereux. Le hangar… il aurait tout pu faire foirer. Et ce n’est pas la première mission où il perd le contrôle, et…

- Je sais.

- Mais nous ne pouvons pas essuyer d’autres pertes ! S’attaquer aux Jokers, avec… lui ? C’est insensé ! Il est instable, il prend des décisions irrationnelles et…

- J’ai entendu ton propos, Requin. Un regard : usuellement, un regard suffisait toujours. Mais pas aujourd’hui. L’assassin serra le poing, reprit :

- Si tu ne le maitrises pas, il nous enterrera tous.

- Ainsi est-ce donc par crainte que tu veux te débarrasser de lui ? Ai-je eu de la crainte, à t’accueillir ici ?

- Non, enfin… ce n’est pas la même chose, V.

- Kaël est un assassin. Il a mérité sa place parmi nous certainement plus de fois que quiconque ne la méritera dans sa vie, il a servi tant de fois nos objectifs que je ne pourrais jamais le remercier assez.

Silence ; le vent mugissait dans l’obscurité sans nombre, Merald murmura :

- …et pourquoi seulement, V ? pour le goût du sang ?

- Le sang, il y a suffisamment goûté, crois-moi. Du même pas, déplaçant son poids d’un coup sur sa jambe d’appui, comme s’il voulait à peine frôler le sol, le chef s’en alla entre les tombes, déjà prêt à partir par ses tunnels. Non : je parierais plutôt sur un semblant de rédemption.

*

- Bonne soirée, docteur !

- Bonsoir Mireille !

- Ne rentrez pas trop tard ! Il faut vous reposer !

Il sourit, agita sa main :

- Je sais, je sais, mais les patients ne peuvent pas attendre !

Il repassa dans le couloir, salua les infirmières, s’empressa au chevet des patients de son dernier tour. Nadia gazouilla un « au revoir », Henry grommela un propos sur la fin des temps, Ludwig grattait incontestablement son papier froissé, au grand dam de Sofia qui ne supportait pas le bruit. Il salua, chacun, chacune, dans l’empressement d’une journée rondement menée. Ses pas affables frappaient les couloirs secs de l’hôpital, tandis qu’il arpentait les chambres à la recherche des dernières têtes. À ses côtés, l’infirmière cheffe le suivait, silencieuse. Elle hochait simplement de la tête à la vue des patients, gardait la même tablette en main, la même mine renfrognée.

- Allons, Mary, vous en avez, un air !

- …ce sont les préparatifs, monsieur. Ils me semblent plus délicats que prévus.

Il se tourna vers elle, les sourcils froncés, la bouche exagérément serrée :

- Ah oui, vraiment ? Je ne vois pas de quoi il faut se tracasser !

- Je ne sais pas ! peut-être… elle ouvrit un document sur la tablette, commença à parcourir une liste : … le nombre d’invités, donc le nombre de couverts, les coordonnées du traiteur, les chaises, les tables, sans compter l’organisation des tables ! puis vous vous souvenez, des lumières que vous m’avez spécialement demandées ? Je dois m’en occuper : vérifier le compte, leur fonctionnement et leur batterie, et encore ! il me faut vérifier les allergies ! le fait que Wellington se soit ajouté n’est pas sans me causer un certain nombre de problèmes et…

- Mary ?

- …et il y a encore les sorties de secours, s’avérer qu’elles soient effectives, et…

- Mary !

Sans sourciller, l’infirmière releva la tête :

- Quoi ?

- Ne vous inquiétez pas. Il lui adressa un sourire rayonnant, ajouta : j’ai pleinement confiance en vous, je sais que tout se passera bien.

Elle haussa les épaules, rajusta quelques mèches à son carré droit blond parfaitement taillé. Bien évidemment : un médecin a toujours confiance en son infirmière ; l’inverse n’est pas le moins du monde certain. Et lorsqu’elle le vit repartir dans les mondanités avec ses collègues, ladite Mary soupira, s’éclipsa : elle était arrivée. Le couloir de l’hôpital de jour descendu, face à l’accueil, elle obliqua à droite, descendit les marches qui la séparaient des sorties de derrière. Les vestiaires étaient à droite au bout du couloir, la morgue se tenait au sous-sol, à gauche, non loin de la cantine. Elle s’y engagea, passa à côté des salles, s’arrêta devant une nouvelle porte… un regard : droite, gauche. Rapide, presque discret si son carré ne s’efforçait pas de lui barrer la vue. Elle sortit une clef, ouvrit : le rais de lumière filtra dessous la porte. Un nouveau couloir ; l’interrupteur était directement sur sa droite, en bas, et en un geste machinal, elle appuya dessus. Alluma. Les vieux néons grésillèrent de bonheur, enfin utilisés. Ses pas résonnaient indubitablement sur le sol carrelé blanc, bientôt gris, clac, clac, clac, le rappel mortel des talons, clac, clac, clac, le pas spartiate d’une femme stoïque. Le trousseau cliquetait dans ses mains détendues, elle ne chercha pas longtemps l’autre clef, ouvrit : un grincement solitaire perça la barrière de la nuit. La lumière déferla dans la pièce comme un dernier élan de vie.

- … mada…madame…

Des murmures, d’abord. Puis, les cris :

- Madame ! Madame !

Elle referma la porte, pour les étouffer. La luminosité de la tablette éclairait son visage impassible.

- Monsieur ! Monsieur, nous devons… il faut…

- Moins fort. Elle avança, alluma : en un même geste, les patients partirent se terrer au fond de leur geôle. Tous avaient l’œil gauche énucléé. Vous ne voulez pas être entendus, n’est-ce pas ?

Elle sourit ; tous les mages, face à elle, frémirent et nièrent. Non. Ils ne pouvaient pas.

- Bien. Je ne suis pas venue pour vous, je suis venue pour ceci.

Sans un mot de plus, elle saisit l’éclairage tant demandé par le médecin, compta trente-et-un, trente-deux, trente-trois, approuva d’un hochement de tête, remonta les marches. Elle ne tourna pas la tête : le silence seul la satisfit.

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