Chapitre III : En d'obscures réminiscences
C’étaient des fantômes. Des Mânes. C’étaient des visages émergeant d’un brouillard infernal. Une hantise sépulcrale qui s’élevait en les râles de l’insomnie. Il tremblait. Le lit était tiède, l’aube couvait ce visage cerné. Il attendit ; en sueur, il n’osait respirer, il attendait… entendait… le moindre son, le moindre bruit. Ses bras cicatriciels remémoraient d’autres aubes, d’autres tortures sous le joug du temps. C’étaient des fantômes. Des Mânes. C’étaient les visages de la décrépitude, et le sourire de la turpitude encore qui l’enlaçaient. Il frémit, se recroquevilla en boule dans le lit, sur son profil droit. Il regarda dans la direction opposée au soleil, là où la nuit était occupée à mourir. Il écouta… le marteau le frapper, trois fois. Le marteau conclure. Il écouta… les coups, les cris, les pleurs aussi. Son corps se remémora chacune des plaies, chacune des gouttes d’eau qui une, deux, trois tombait onze, douze, treize le long vingt-et-une, vingt-deux, vingt-trois des parois carcérales. Confiné dans la folie, confiné dans l’hôpital… le corps arraché aux parois d’une prison. Il mordit sa lèvre inférieure, rentra la tête dans les épaules, les mains enserrées… les doigts agrippés… à ses clavicules. Il aurait voulu se les arracher. La peau à vif, les souvenirs mordants, la première larme baigna sa joue excavée. Il expira ; inspira… c’étaient des fantômes, Kaël. Des fantômes. De simples ombres qui venaient danser à l’aube de son obscurité. Et il comptait encore quarante-et-une, quarante-deux, quarante-trois les gouttes qui quarante-sept, quarante-huit, quarante neuf arpentaient avec désespoir cinquante-et-une, cinquante-deux, cinquante-trois ses joues enfiévrées. Ses bras tremblaient, et frémissait la sueur le long de son dos, le long des cicatrices qui zébraient chacune des parcelles de sa peau. Les souvenirs des coups de marteau, des corrections, et ce visage surtout… ce visage quand il avait… il avait…
Kaël se leva ; à peine eut-il le temps de marcher jusqu’à l’évier pour vomir. Il dégobilla, plusieurs fois. À chacun des yeux dont il se rappelait avoir été gavé, à chacune des expériences, à chacun des coups… il dégobilla. Chacun de ses compagnons de cellule, énucléé. Chacune des victimes… depuis le jour où il avait été victime…
« N’est-ce pas pour cela que tu as accepté notre promesse, Kaël ? N’est-ce pas pour cela que je suis là ? »
Il ferma les yeux, entendant la voix. Il rouvrit les yeux, face à ce miroir sale, ce visage, suairique, cette teinte, cyanosée. Il consomma du regard cette apparence, marquée à jamais par l’abnégation et le temps. Ses cheveux noirs pendaient lamentablement le long de ses joues, amalgamés par la sueur, inquiétés par le sang. Il l’ignora ; ne comptaient en ce moment que les spasmes qui couraient sur ce corps débile, sur ces bras incapables, sur ces jambes flageolantes. Il s’agrippa à l’évier ; les haut-le-cœur revinrent.
« Tu dois oublier, Kaël. Tu dois me laisser respecter notre promesse. Notre marché. »
Ce mot… il éclata en sanglot. Les doigts grêles de sa main droite agrippèrent son poignet gauche, serrèrent, serrèrent, serrèrent ! encore et encore le chiffre qui, caché au milieu de l’amas cicatriciel, étendait sa domination. Il se souvenait encore… et à ces souvenirs, ses battements de cœur s’accélérèrent, il ressentait à nouveau la frénésie, la furie, la douleur… il rappelait à lui les bribes des évènements passés, son cœur qui lâche, sa respiration coupée, sa pensée qui, sans qu’il ne comprenne, sans qu’il ne l’ait jamais contrôlée, s’arrête.
Et enfin il accueillit le silence.
Il se souvint de la terre qui s’infiltrait entre les planches de bois, la terre… petit à petit, qui couvrait… courait, jouait… entre… les… les planches…
Et puis ce fut à jamais le silence.
« Kaël ! Kaël, tu dois vivre ! »
La voix le ramena ; le timbre insidieux de Darius était devenu chaud, timide, implacable. La voix d’une mère, peut-être, qui tenterait de protéger son enfant.
« Tu es le dernier des Underdess, Kaël, tu dois vivre ! »
Mais c’est trop dur, maman. C’est trop dur… Kaël glissa le long de l’évier comme les larmes glissaient sur ses lèvres déchirées. Il ne sanglotait pas ; son cri était inaudible. Il demeura ainsi, prostré, de longues secondes, sans écouter, sans parler. Il cherchait encore à commander ce corps… le miroir lui avait renvoyé un visage anémié, des traits tirés, et les déchirures qui encore le meurtrissaient. Implacable, il l’avait disséqué, dans l’analyse de sa personne ; sans remord, il lui avait placardé les marques de l’orage, les marques de la folie, les veines noires qui peinaient à retrouver la teinte du sang. Kaël inspira. Expira. Plusieurs fois. Chancelant, il s’agrippa au mur, se releva. Il hésita, le pied légèrement au-dessus du sol, comme penché au bord du vide… il revint devant son ennemi. Regarda. Mira. Contempla les plaies. Il inspira. Expira. Plusieurs fois. Il ouvrit le robinet, laissa couler l’eau, le bruit de l’eau l’envahir, laisser couler… les clapotis clop, clop, clop briser clop, clop, clop le silence en lui. Il observa l’eau, accepta ; ses doigts se délectèrent de la morsure du froid, chacun des pores de sa peau tannée, à vif, brûlée… dévora cette sensation. Il se passa de l’eau sur le visage ; il sentit sa peau cornée parcourir son front, son nez, ses cernes. Il frotta, pour dégager les souvenirs, frotta, frotta encore ! et seulement une fois ces gestes réalisés, il sourit au miroir, se détourna. Vorento et Chapelier l’avaient ramené ; le marché l’avait exténué, le pouvoir… le pouvoir criait encore dans ses veines – et, réfugié dans sa chambre à la Sirène volante, il avait pu contempler toute la nuit, et l’aube encore se réveiller. Maladroit sur ses jambes, il ouvrit la porte, arpenta le couloir, descendit une, deux, trois les marches neuf, dix, onze menant au bar. Quatre heures retentirent au loin ; l’auberge venait de fermer. Les derniers habitués investissaient les ruelles désertes, épris par la mélancolie ambiante. Silencieux, l’assassin s’assit sur un tabouret, en face du gérant. L’homme le regarda. Pas un mot. Les phrases s’embrouillaient dans son esprit, des pelotes de laine avec lesquelles les voix aimaient jouer. Il ne parlait aucun langage connu ; à peine sa langue pouvait-elle articuler des sons. Et le gérant, habitué à ce babil, ne posa aucune question, se contenta du regard, avant de lui servir un verre. L’odeur du café et de l’alcool le délecta ; Kaël se sentit revivre, connecté à nouveau à ses sens, au goût qui pétillait sur sa langue avant même qu’il n’ait bu. Le verre glissa sur le comptoir ; ses doigts tremblants cherchèrent à le saisir.
- Tu devrais dormir. Refuge en babil ; soupir. Ton état s’améliorera pas avec un verre.
- …tu as raison : il m’en faudra au moins deux.
Sourire. Inconscient, il saisit Dunkel, sous l’œil indiscret du patron. Il posa sa main gauche sur le comptoir, regarda, compta un, deux, trois ses doigts quatre et cinq comme pour estimer les dégâts, ouvrir les paris. Il cessa de trembler ; il planta la lame dans le bois tac ! tac ! tac ! avec toute la violence tac ! tac ! tac ! de son cas désespéré. Il enfonça, esquiva, dans l’irréflexion. Il s’humecta, se délecta, de l’amère illusion. Le tenancier regardait, fasciné, cet échange entre la lame et l’assassin, la dague et l’enfant – comme si Dunkel savait exactement où frapper, où planter et où retenir son coup. D’un coup, il s’arrêta ; la lame venait de frôler un de ses doigts. La plaie saignait légèrement. Un échange de regards, Kaël parait trop loin pour entendre.
- Va te coucher, t’as une sale tête.
Obsolète, il hoche de la tête. Oui, oui il a raison. Toujours… la raison…
- …elle dit n’importe quoi.
Pourtant il se lève, et part. Laissant le verre à moitié vide reposer sur le comptoir.

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