Chapitre III : Sekerys
L’aube était installée. Elle était restée éveillée toute la nuit, guettant les mouvements du centre, assise sur le toit de sa tour. Le premier cri des corbeaux avait été un soulagement ; l’étrange explosion qui avait ébranlé les exécuteurs, moins. Elle soupira. Ses doigts blancs cherchèrent ses mèches d’or, et doucement, doucement, elle les sépara. Et doucement, doucement, elle coinça une mèche entre le majeur et l’annulaire, serra, une autre agrippée par son petit doigt, serra… le geste laconique vainquit ses soupirs, elle tressa ses cheveux dorés, sortit son miroir de poche. Grimace. Elle saisit son pinceau, le coinça entre ses dents, ouvrit son fard noir et saupoudra le contour de ses yeux. Elle ouvrit une autre boîte, inspecta l’argile blanche, se mira et poudra ses joues. Enfin, la touche finale : un rouge à lèvre carmin, sanglant, qui vint souligner son teint porcelainé. Elle contempla son reflet, sourit : parfaite.
- Sekerys… elle leva les yeux au ciel, l’exaspération à nouveau conquérante sur ses traits fatigués. Sekerys, tu es là ?
Sa mère ouvrit la fenêtre en grand, inspecta des pieds à la tête un instant sa fille.
- Bon sang, tu ne vas pas te présenter ainsi tout de même ?
- …pourquoi ?
- Je ne sais pas, peut-être tes yeux ? Ton teint ? Tu ressembles à un cadavre !
- J’aime le contraste du rouge et du noir.
- Et je connais ta passion pour la littérature, soit c’est bien beau de citer Stendhal, mais laisse-les morts là où ils sont et n’essaient pas d’appliquer leurs titres à ton visage !
- …je suppose que ton émoi d’ordinaire si peu présent témoigne de l’importance de ma tenue aujourd’hui… ?
La reine rajusta son chignon austère, ouvrit plus grand la fenêtre menant au toit.
- Effectivement, oui : Loeftorn fils a jugé bon de te rendre visite ce matin.
- Si tôt ? Bordel il n’est même pas huit heures !
- Que veux-tu que je te dise ? Si tu veux lui donner ta réponse, c’est le moment ma fille.
- Ma réponse ? la princesse se lève, mâche ses lèvres, grommelle : je la pensais assez claire lorsque je lui ai parlé de Sun Zu…
- Tu as quoi ?! En fait, je ne veux pas savoir, laisse-moi en dehors de ça !
À ces mots, elle l’invite d’un geste de la main à la rejoindre et Sekerys, dépitée, s’exécute… Loeftorn. La plaie sur son palais. Le ver solitaire qui la dévore de l’intérieur. Celui qui était encore assez con pour lui offrir des roses rouges là où elle avait clairement expliqué préférer les noires ! Sa chambre, trop ordonnée, ses pas, inaudibles, elle délaissa la reine pour affronter l’énergumène. Les histoires d’espionnage ne l’avaient pas impressionné, vraiment ? Soit. Les solutions commençaient à s’amoindrir… vaincre des prétendants en duel, établir des stratégies contre Shaira, lui offrir des présents… si elle ne voulait passer pour la belle dame sans merci, elle devrait bientôt céder. « Céder ? » elle grinça des dents lorsqu’elle l’aperçut, « jamais. »
- Miss Wellington !
- Jeune Loeftorn. Elle le laissa la saluer, haussa un sourcil : vous êtes bien matinal.
- C’est… que je ne pouvais malheureusement… attendre plus longtemps avec cette proposition…
- Loeftorn, je…
- Non, laissez-moi terminer ! Chère miss Wellington : voilà de longues années maintenant que nous nous connaissons. Je me souviens encore, lorsque je vous rencontrai ainsi que votre défunt frère… nous étions encore enfant, mais dès l’instant où mon regard croisa le vôtre, je fus pris d’une intenable ferveur à votre encontre. Depuis tout ce temps, je luttai avec mes sentiments, attendant l’âge de votre maturité pour oser me confier… je suis un homme simple, miss Wellington. Je suis peut-être fils de duc, mais je sais que je ne sied pas à votre rang : au plus je vous vois, au plus je vous trouve de similarités avec les déesses décrites dans les textes anciens. Votre stature, votre posture désinvolte… votre intelligence, même ! vous êtes remarquable, en tout point. Et s’il me faut affronter de ma main un autre de vos soupirants, s’il me faut m’en aller vaincre dix, trente, cent mages rebelles pour vous prouver mon amour… je n’hésiterai pas. Un mot de vous, miss Wellington, et je me tairai à jamais ; un mot de vous, et cette demande…
- Vous avez parlé de vous taire, or voilà cinq minutes que vous parlez sans discontinuité. Aussi, laissez-moi vous répondre : je ne peux accepter votre demande. Je n’ai jamais souhaité susciter votre amour. Pire que cela : j’ai essayé par tous les moyens de vous dissuader. Je vous ai envoyé balader entre vos rivaux et d’obscures quêtes, et vous y avez vu un semblant d’amour courtois ! Comprenez-moi, Loeftorn : vous êtes une personne admirée et admirable, cela s’entend. Cependant, vous ne possédez pas les qualités qui pourraient susciter mon affection.
- …mais vos promesses, vos requêtes, vos demandes ! Tout cela n’était que mensonge ?
- Tout cela était une obligation de princesse ! Notre système prétend tenir compte de nos sentiments, nous, femmes, êtres fragiles et éperdus. Vous confondez cependant sentiments et reconnaissance. Mes mots vous dérangent, peut-être ? Ce n’est pas parce que vous êtes capable de me cueillir trois roses et d’affronter deux soldats en duel que je vais vous apprécier pour autant ! Pensez-vous donc les femmes vénales ?
- …je, non mais… je pensais ma situation, mes exploits…
- Vos exploits ? quels exploits en réalité ! Un exécuteur tous les jours au front face aux possédés aurait bien plus de mérite que vos exploits d’aristocrate endimanché ! Et je ne parle pas de votre situation qui, en toute franchise, n’est alléchante que par un seul de ses appâts : une cage dorée peut-être un peu plus large que ce maudit palais !
- Toutefois, vous… vous avez répondu à mes lettres et…
- Vos lettres ? Je demandais à Olga de les rédiger ! Elle est bien plus romantique que moi, je dois le confesser.
- Vous vous moquez ?!
- Pas le moins du monde. Sur ce, jeune Loeftorn, je me dois de m’excuser de votre compagnie : j’ai un père à aller harceler concernant la politique de mon pays, et une fuite à organiser.
À ces mots, elle détourna des talons et partit. À ces mots, il demeura, tétanisé, devant les portes du palais.

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