Chapitre III : l'infirmière
- Bonne soirée, docteur !
- Bonsoir Mireille !
- Ne rentrez pas trop tard ! Il faut vous reposer !
Il sourit, agita sa main :
- Je sais, je sais, mais les patients ne peuvent pas attendre !
Il repassa dans le couloir, salua les infirmières, s’empressa au chevet des patients de son dernier tour. Nadia gazouilla un « au revoir », Henry grommela un propos sur la fin des temps, Ludwig grattait incontestablement son papier froissé, au grand dam de Sofia qui ne supportait pas le bruit. Il salua, chacun, chacune, dans l’empressement d’une journée rondement menée. Ses pas affables frappaient les couloirs secs de l’hôpital, tandis qu’il arpentait les chambres à la recherche des dernières têtes. À ses côtés, l’infirmière cheffe le suivait, silencieuse. Elle hochait simplement de la tête à la vue des patients, gardait la même tablette en main, la même mine renfrognée.
- Allons, Mary, vous en avez, un air !
- …ce sont les préparatifs, monsieur. Ils me semblent plus délicats que prévus.
Il se tourna vers elle, les sourcils froncés, la bouche exagérément serrée :
- Ah oui, vraiment ? Je ne vois pas de quoi il faut se tracasser !
- Je ne sais pas ! peut-être… elle ouvrit un document sur la tablette, commença à parcourir une liste : … le nombre d’invités, donc le nombre de couverts, les coordonnées du traiteur, les chaises, les tables, sans compter l’organisation des tables ! puis vous vous souvenez, des lumières que vous m’avez spécialement demandées ? Je dois m’en occuper : vérifier le compte, leur fonctionnement et leur batterie, et encore ! il me faut vérifier les allergies ! le fait que Wellington se soit ajouté n’est pas sans me causer un certain nombre de problèmes et…
- Mary ?
- …et il y a encore les sorties de secours, s’avérer qu’elles soient effectives, et…
- Mary !
Sans sourciller, l’infirmière releva la tête :
- Quoi ?
- Ne vous inquiétez pas. Il lui adressa un sourire rayonnant, ajouta : j’ai pleinement confiance en vous, je sais que tout se passera bien.
Elle haussa les épaules, rajusta quelques mèches à son carré droit blond parfaitement taillé. Bien évidemment : un médecin a toujours confiance en son infirmière ; l’inverse n’est pas le moins du monde certain. Et lorsqu’elle le vit repartir dans les mondanités avec ses collègues, ladite Mary soupira, s’éclipsa : elle était arrivée. Le couloir de l’hôpital de jour descendu, face à l’accueil, elle obliqua à droite, descendit les marches qui la séparaient des sorties de derrière. Les vestiaires étaient à droite au bout du couloir, la morgue se tenait au sous-sol, à gauche, non loin de la cantine. Elle s’y engagea, passa à côté des salles, s’arrêta devant une nouvelle porte… un regard : droite, gauche. Rapide, presque discret si son carré ne s’efforçait pas de lui barrer la vue. Elle sortit une clef, ouvrit : le rais de lumière filtra dessous la porte. Un nouveau couloir ; l’interrupteur était directement sur sa droite, en bas, et en un geste machinal, elle appuya dessus. Alluma. Les vieux néons grésillèrent de bonheur, enfin utilisés. Ses pas résonnaient indubitablement sur le sol carrelé blanc, bientôt gris, clac, clac, clac, le rappel mortel des talons, clac, clac, clac, le pas spartiate d’une femme stoïque. Le trousseau cliquetait dans ses mains détendues, elle ne chercha pas longtemps l’autre clef, ouvrit : un grincement solitaire perça la barrière de la nuit. La lumière déferla dans la pièce comme un dernier élan de vie.
- … mada…madame…
Des murmures, d’abord. Puis, les cris :
- Madame ! Madame !
Elle referma la porte, pour les étouffer. La luminosité de la tablette éclairait son visage impassible.
- Monsieur ! Monsieur, nous devons… il faut…
- Moins fort. Elle avança, alluma : en un même geste, les patients partirent se terrer au fond de leur geôle. Tous avaient l’œil gauche énucléé. Vous ne voulez pas être entendus, n’est-ce pas ?
Elle sourit ; tous les mages, face à elle, frémirent et nièrent. Non. Ils ne pouvaient pas.
- Bien. Je ne suis pas venue pour vous, je suis venue pour ceci.
Sans un mot de plus, elle saisit l’éclairage tant demandé par le médecin, compta trente-et-un, trente-deux, trente-trois, approuva d’un hochement de tête, remonta les marches. Elle ne tourna pas la tête : le silence seul la satisfit.

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