SANS LA PEUR

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Et si la peur n'existait pas ?

J'irais.

C'est tout. C'est ridicule, c'est minuscule, c'est pas un grand rêve, c'est pas une vie changée, c'est pas un destin. Juste : j'irais.

La peur que j'ai, celle que je connais par cœur sans jamais l'avoir nommée — c'est celle de déranger. De prendre trop de place. D'ennuyer. D'être de trop. Alors je ne vais pas. Je n'y vais pas. Je reste.

Je ne téléphone pas parce que peut-être que l'autre est occupé.
Je n'écris pas parce que peut-être que je serai mal compris.
Je ne dis pas "je t'aime" parce que peut-être que ça fera fuir.
Je ne dis pas "tu me manques" parce que peut-être que c'est trop lourd.
Je ne frappe pas à la porte parce que peut-être que je dérange.
Je ne m'approche pas parce que peut-être qu'on va me voir.
Je ne parle pas parce que peut-être qu'on va m'entendre.
Je ne suis pas parce que peut-être que je n'ai pas ma place.

Sans la peur, j'irais.

J'irais chez toi, un soir, sans prévenir, avec une bouteille et un sourire. Je sonnerais. Tu ouvrirais. Je dirais : "J'avais envie de te voir." Sans calcul. Sans peser les mots. Sans me demander si c'est le bon moment, si tu es seul, si tu as envie, si je vais te faire peur, si je vais m'imposer.

J'écrirais ce message que je n'écris jamais, celui qui est trop tôt ou trop tard ou trop intense. Je l'écrirais et je l'enverrais. Et je ne passerais pas trois heures à le relire, à le regretter, à vouloir le rattraper.

Je dirais "je t'aime" à ceux que j'aime. Pas dans un élan, pas un soir de trop d'émotion, pas en cachette. Je le dirais comme on dit "bonjour". Comme une évidence. Et je le répéterais. Et je m'en ficherais qu'ils ne le disent pas en retour. Parce que c'est vrai, et que ça suffit.

Je dirais "tu m'as blessé" quand c'est arrivé. Pas six mois après, pas trop tard, pas dans une lettre qu'ils ne liront jamais. Je le dirais dans l'instant, avec la voix qui tremble un peu, mais avec les mots justes. Et on se réparerait peut-être, ou pas, mais au moins ce serait dit.

Je prendrais ma guitare. Devant des gens. Sans avoir besoin de trois verres pour oser. Je jouerais faux parfois, et je rirais de moi, et ce ne serait pas grave.

Je danserais. N'importe où. Dans la cuisine, dans la rue, dans un mariage où je ne connais personne. Parce que la musique est bonne et que mon corps a envie.

Je postulerais à ce travail trop grand pour moi. Je demanderais cette augmentation. Je dirais "non" à ce qu'on me demande quand je n'ai pas envie. Je dirais "oui" à ce qui me fait peur.

Je t'embrasserais. La première fois. Sans attendre le signe, sans guetter l'autorisation, sans me demander pendant trois heures si tu as vraiment souri ou si j'ai inventé. Je m'approcherais, et je le ferais. Et si tu recules, ce serait ta réponse, et ce serait OK. Au moins j'aurais essayé.

Sans la peur, je serais plus léger. Plus bruyant. Plus présent. Moins dans ma tête. Moins dans le contrôle. Moins dans la préparation.

Je ne passerais pas ma vie à m'excuser d'exister.

Je ne passerais pas mes nuits à repenser à ce que j'aurais dû dire.

Je ne passerais pas mes journées à calculer la bonne distance, le bon moment, le bon ton.

Je serais.

Juste être. Sans me réduire. Sans me surveiller. Sans me censurer.

Et si la peur n'existait pas, je t'écrirais tout ça. Dans un message. Maintenant. Sans le relire.

Mais la peur existe. Alors je vais le relire. Cinq fois. Et me demander si c'est trop, si c'est trop personnel, si tu voulais vraiment savoir, si je vais te faire fuir, si je vais te mettre mal à l'aise, si je vais...

Tu vois.

C'est elle.

Toujours elle.

Mais là, pour une fois, j'envoie quand même.

(Je clique sur "Envoyer" sans me relire. Juste une fois. Pour voir.)

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