Chapitre 29 24 octobre 2015 Région de Chiang Mai
— Es-tu prête tata ?
Mei n’aurait jamais osé, sans l’insistance et les efforts surhumains de Julie, revenir là où tout avait commencé. Elle regardait timidement à travers les branches des arbres qui bordaient le village, de peur d’être vue. L’intention qui était la sienne en partant pour Chiang mai, devenait de plus en plus floue, surtout, elle se demanda avant de pouvoir répondre à sa nièce, si elle était prête à prendre un tel risque. Elle, qui s’était toujours refusée à révéler le secret qui entourait sa naissance. Regardant, avec intensité et amour, celle qui était entrée dans sa vie tel un ouragan, elle répondit en soufflant un bon coup :
— Je le suis, allons-y !
Traversant la forêt, Mei, Julie et Roberto s’avancèrent en direction du village de la tribu des Acka. Ce retour aux sources faisait naître en elle une peur et une excitation sans pareil. Qu’allait-il advenir des traditions ancestrales ? se demanda Mei en boucle.
L’écrin de beauté qu’était le village était resté tel quel. Tous les souvenirs qu’elle en avait lui revinrent en mémoire. La rencontre avec son futur mari devant l’étal de poissons, le regard complice de Chalong alias la vieille folle qui avait su, elle aussi, garder le secret et bien sûr, la naissance de sa fille, Nina : le cadeau le plus précieux que la vie lui avait offert.
Les éléphants, l’herbe d’un vert éclatant, la cascade, les collines et les cris des enfants, rappelaient à Julie un des moments les plus importants de son voyage ; peut-être même, le plus important. Si quelques mois en arrière elle n’avait pas réussi à trouver ce paradis, que serait-il advenu de la suite de son voyage ? Aurait-elle connu Roberto ? Elle ne le saura jamais. Sans être identiques à celles de Mei évidemment, les émotions que ressentait Julie, étaient tout aussi puissantes. La mission que lui avait confiée Marcel, allait se concrétiser. Dans son sac à dos, le précieux collier vert émeraude qu’il avait offert à Lamaï, soixante ans plus tôt, ici même, retournerait bientôt auprès de celle qu’il a toujours aimée.
De nombreux membres de la tribu, petits et grands, s’étaient rassemblés autour d’eux, reconnaissant Mei et Julie. Roberto suivait le mouvement d’un air amusé, accompagné de deux enfants qui venaient de le prendre par la main pour l’emmener jusqu’à la chamane. Devant la hutte, Mei demanda aux amoureux de rester ici quelques instants, le temps pour elle d’avoir une discussion avec Madee, la cheffe du village et son ex-belle-mère. Les deux femmes discutèrent un long moment, laissant Julie et Roberto s’amuser en compagnie des enfants du village. Julie en profita pour lui raconter en détails ce qui s’était passé pour elle ici, les moments magiques et inoubliables en compagnie de Magalie et Josh et des deux disparus. Roberto la regardait sourire, même quand elle parlait de « Max », comme si elle gardait pour lui l’affection qu’elle avait toujours éprouvée en le rencontrant. Il se dit alors qu’il fallait être un être exceptionnel, pour différencier d’une aussi belle manière le bien et le mal : Max et Richie.
Tout en racontant ses péripéties, Julie semblait chercher quelqu’un du regard. N’étant pas sûre de sa venue, elle avait préféré garder le secret, sans même en dire un mot à Roberto. Soudain, des bruits bizarres retentirent au niveau de la hutte d’où ils s’étaient éloignés depuis tout à l’heure. En revenant sur leurs pas, accompagnés des enfants du village, ces bruits étranges s’étaient transformés en rires et bientôt, c’est le bruit des tambours qui résonna. Madee fut la première à sortir de la maison sur pilotis, parlant haut et fort, devant le reste de la tribu, dans un dialecte bien à eux. Les mots qui sortirent de sa bouche semblaient lui arracher le cœur tellement son émotion était palpable. La tribu, autour de Julie et Roberto, se mit à murmurer, laissant le jeune couple dans une attente incompréhensible.
Tout en regardant cette scène avec un regard interdit, Julie se mit à sourire en apercevant les deux silhouettes qui s’avançaient aux côtés de la chamane. Mei et Nina sortaient côte à côte, main dans la main, se souriant mutuellement. La mère et la fille étaient à nouveau réunies. Elles s’adressèrent dans le même dialecte à l’ensemble de la tribu, qui se mit à crier de joie.
Nina et Julie ne s’étaient parlées que par téléphone depuis leur première rencontre dans le village. C’est Julie qui avait entrepris de l’appeler, avec l’accord de Mei bien entendu, pour lui annoncer de la plus simple des manières qu’elles étaient cousines. Nina n’avait pas semblé s’étonner de ses origines occidentales, comme si au fond d’elle, elle l’avait toujours su.
Aujourd’hui était un jour spécial. Les quatre femmes de la famille se réunissaient pour la première fois, dans le village, où Marcel et Lamaï s’étaient aimés à tout jamais. Chalong s’approcha de Julie, lui prit la main et l’invita à prendre place à côté de sa tante et de sa cousine. Tout le village se mit à applaudir, de la musique se fit entendre et une fête, en cette occasion, était sur le point d’être célébrée. Nina et Julie s’étreignirent, plus que des cousines, elles allaient devenir des sœurs.
Après la célébration de cette réunification, qui semblait impossible, les 4 femmes accompagnées de Roberto s’étaient rassemblées autour d’un feu. Il était temps pour Julie d’accomplir sa mission, et de libérer l’âme de Marcel, afin qu’il rejoigne celle qui durant une vie entière l’avait attendu.
Roberto lui tendit le collier de perles vert émeraude puis Julie alla se positionner aux côtés de Chalong qui allait diriger la cérémonie. Des incantations furent prononcées, puis des chants furent repris en cœur par Mei, Madee et Nina. Cette dernière mit sa main dans celle de Julie et lui lança un regard approbateur : il était temps.
Julie posa alors le collier dans le brasier. Ses reflets éclatants, illuminèrent de la couleur de l’espoir, toutes les âmes vivantes aux alentours. Un tourbillon de fumée se mit à tournoyer au-dessus du feu, avant de s’évaporer à tout jamais, dans les étoiles… Était-ce un rêve ou une illusion qui venait de se produire sous leurs yeux, ou tout simplement le « Kwham mhascrry », prénom que Lamaï donna à sa fille et qui signifie… Miracle !

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