Chapitre quatre I

8 minutes de lecture

Trouver Baba Ibis n’est pas si difficile. Comme mes sœurs exercent leur métier dans des quartiers particulèrement propices à leurs activités et qu’elles sont plutôt jolies, elles ont pour clients la moitié des malfrats de la ville.

- Tu connais un certain Baba Ibis ? je demande un soir à Narih.

Elle arque un sourcil parfait et me jette un regard interrogateur.

- Pourquoi ?

- Pour le travail, je réponds, tentant de rester dans le vague.

Elle continue de me dévisager.

- Le travail ? Quel genre de travail tu fais pour vouloir parler à Baba Ibis ? Tu te lances enfin dans le business, petite sœur ?

Je réprime un haut-le-corps et m’agace :

- Tu le connais, oui ou non ?

Elle soupire, avant de lâcher :

- Oui. Il vit près du Grand Marché, dans un ancien théâtre. Étrange, esseulé, mais au moins, il a de quoi payer. Et puis sa compagnie ne m’est pas tout à fait désagréable… Fais juste attention à ses gardes du corps, ils ne se montrent pas aussi gentils. Ils n’ont pas l’habitude de demander leur avis aux femmes.

Je lui marmonne un merci qu’elle n’écoute pas, trop occupée à trier les babioles fragiles qu’elle vient de s’acheter avec son paiement quotidien. Franchement… Elle ne pourrait nous aider, Maharat et moi, à économiser ? À nous trouver une maison, avec de vrais murs et un vrai toit – notre rêve depuis notre arrivée ici. Il faut croire que non.

J’attends une nuit après mon service pour me rendre chez Baba Ibis. Le Grand Marché se repère de loin, situé tout au centre d’un amas de bidonvilles. Il recèle toutes sortes de choses : nourriture, humains, animaux, vêtements… Par contre, je ne savais pas qu’il y avait un théâtre abandonné à côté, même avec toutes mes livraisons, qui m’ont fait sillonner la ville. Je n’aurais jamais soupçonné son existence si ma sœur ne m’en avait pas parlé – pourquoi construire un tel bâtiment dans une cité qui meurt de faim et de soif, et qui se satisferait bien plus d’un puits d’eau potable ? Mais quand je le vois enfin, je me demande comment j’ai pu le louper.

Il se dresse devant moi, immense et creusé dans une roche sableuse – mais pas jaune sale, plutôt couleur soleil levant. Je distingue des balcons, des fenêtres en verre teinté, des escaliers. Si je tends l’oreille avec assez de concentration, je peux presque percevoir les airs d’opéra qui y résonnaient autrefois. Le bâtiment tout entier semble avoir une histoire propre, des secrets cachés entre deux piles de décors et des souvenirs englués sous les toiles d’araignées. Et moi qui croyais qu’il n’y avait rien de beau à Banhani… Peut-être que si je prêtais un peu plus attention et que j’observais autour de moi, je parviendrais à déceler la douceur sous la crasse des usines et la fumée du charbon.

La porte principale – qui paraît mesurer près de trois fois ma taille, ce qui a pour effet de me faire me sentir encore plus minuscule –, en bois massif orné de gravures, refuse de s’ouvrir et je dois faire le tour du théâtre pour trouver l’entrée des artistes. J’appuie lentement sur la poignée et me glisse par l’entrebâillement. Ce n’est pas verrouillé – étrange. Je sors une dague de sous ma ceinture, celle que je garde toujours sur moi en prévision d’éventuels dangers, et m’enfonce prudemment dans la pénombre.

Le silence semble telle lourd que je m’entends cligner des yeux et il fait noir comme dans un four. Il n’est pas difficle de se rendre compte que je suis attendue – moi, ou quelqu’un d’autre. Je crispe les doigts autour du manche de la dague pour m’empêcher de trembler, sans succès. Je sens une respiration me frôler la nuque et me baisse instinctivement.

Je ne sais pas me battre, mais j’ai été acrobate dans le cirque de ma famille pendant plusieurs années, et je riposte tout de suite d’un coup de dague dans les côtes lorsque mon agresseur me frappe à l’épaule avec ce que je pense être une matraque. Je saute sur mes pieds, et, entraînée par le mouvement de ma roulade, je percute mon adversaire de plein fouet et retombe lourdement sur le dos. Je grimace et l’autre gémit de douleur. L’idée de lui avoir fait mal me réjouit et me redonne l’énergie de me relever une nouvelle fois pour lui administrer un troisième coup, mais il s’exclame :

- Keya, arrête ! C’est moi !

Merci, très utile. Quand les gens disent « c’est moi », ça ne m’informe pas du tout de leur indentité. J’enfonce ma dague dans sa chair tendre, rageusement, et trace une ligne bien droite sur sa pommette.

- Arrête, je te dis !

En se tortillant pour que je le lâche, il parvient à alllumer une torche, et je distingue enfin son visage.

- Hai ? je lâche, éberluée.

- Je t’avais dit d’arrêter, gromme-t-il en essuyant le sang sur sa joue.

Je fronce les sourcils, essayant vainement de comprendre la situation. J’oscille entre le soulagement d’avoir un semblant d’allié dans ce terrritoire inconnu, et la contrariété qu’il m’aie administré un coup de matraque, alors qu’il savait que c’était moi.

- Qu’est-ce que tu fais là ?

- C’est pas tes affaires.

Là, dans la pénombre à peine éclairée par la torche du théâtre abandonné, je retrouve le garçon que j’ai rencontré il y a bientôt six mois, celui qui me foudroyait du regard et me traitait de démon. Ses yeux lancent de tels éclairs que je m’étonne presque de ne pas m’en carboniser. C’est bizarre : il se montre plutôt gentil avec moi, depuis quelques semaines. Pourquoi un changement d’attitude si soudain ?

En tout cas, je tiens la réponse à au moins une de mes questions : si la porte d’entrée n’était pas fermée à clée, c’est parce qu’il l’avait déverrouillée avant moi. Mais comment a-t-il fait pour me reconnaître dans le noir ?

Il pousse un meuble et ouvre la porte cachée derrière. Comment savait-il qu’il fallait déplacer cette armoire ? De plus en plus intriguée, je le suis furtivement. J’entends le verrou tourner derrière moi quand il referme le panneau de bois.

Dans cette nouvelle pièce, il y a nettement plus de lumière et beaucoup moins de poussière. Des tables de jeu flambant neuves ainsi que des tabourets molletonnés trônent dans un coin. Un bar où brillent d’innombrables bouteilles se dressent fièrement sous les fenêtres, laissant à peine de la place à un établi sur lequel sont empilées diverses armes. Je compte les dents d’une scie ensanglantée et frissonne.

Les deux gardes assis à une des tables de jeu laissent tomber leurs cartes et se lèvent d’un même mouvement lorsqu’ils nous aperçoivent.

- Regardez qui voilà, lance le premier, une armoire à glace avec un ridicule chapeau à plume. Le jeune maître.

- Et il a de la compagnie ! s’extasie le second, plus petit mais pas moins costaud, en posant les yeux sur moi.

Hai soupire et ordonne, désignant une autre porte au fond de la pièce :

- Dégagez. On doit passer.

- Pas de problème, déclare Chapeau-à-plume. Dépose tes armes sur la table, et écarte les bras et les jambes.

Le livreur se débarrasse d’un couteau, d’une bague contenant probablement du poison, de deux fléchettes et de sa matraque – celle avec laquelle il m’a frappée tout à l’heure. Je regarde Chapeau-à-plume lui tâter le corps et extirper trois nouvelles lames de ses vêtements, avant de les aligner sur la table à côté des autres. Puis il se tourne vers moi, un sourire carnassier aux lèvres. Je me rappelle les paroles de Narih : ils n’ont pas l’habitude de demander leur avis aux femmes. Je frémis en devinant ce qui m’attend.

- À ton tour, princesse.

Il s’avance dans ma direction, visiblement très content de lui. J’ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais la terreur vertigineuse qui s’est emparée de moi rend ma langue aussi lourde que du plomb.

- Touche-la, Dhule, et je te ferais regretter d’être né, menance Hai, l’air sombre.

Dhule recule avec un grognement et son camarade lance :

- T’as de la chance que le patron t’aime bien…

Mais mon ami ne prend même pas la peine de lui répondre, m’agrippe le poignet et m’entraîne derrière la deuxième porte. Nous nous situons maintenant dans une sorte d’antichambre, face à une troisième porte, équipée d’un verrou haut-de-gamme à code. Il lâche, avec une pointe de dédain :

- Ne me remercie pas, surtout.

- Je n’avais pas besoin de ton aide, je réplique, même si c’est faux. Je pouvais m’en sortir toute seule.

- Non, tu n’allais rien répondre et tu allais le laisser faire tranquillement. Tu étais paralysée par la peur, je l’ai vu dans tes yeux. Ce n’est pas parce que tu es une fille que tu es moins capable de te défendre que les hommes, et il serait temps de leur fourrer ça dans le crâne, à ces deux idiots.

Il se met à tourner rageusement - comme s’il passait sa frustration dessus – le verrou, rond et gravé de toutes sortes de symboles, dans un sens puis dans l’autre, et le battant s’ouvre dans un grincement. Comment savait-il la combinaison ? Pourquoi semble-t-il si bien connaître cet endroit ? Et pour quelle raison les deux gardes l’ont-ils appelé « le jeune maître » ? Plus nous avançons à travers les portes aux cadenas tarabiscotés, et moins je comprends quelque chose à la situation.

Nous traversons une vingtaine de portes sans croiser personne. À chaque fois, Hai déverrouille grâce à un code mystérieux, ouvre, referme, verrouille à nouveau puis recommence, mais nous ne croisons ni gardes, ni serviteurs, ni même rats. Cet endroit est extrêmement propre et bien entretenu, mais, plus étonnant encore, chaque porte est construite dans un matériau plus précieux que la précédente – or, émeraude, saphir, rubis, cristal… Un étalage de richesses aussi étrange qu’inutile : une porte en cristal paraît si facile à enfoncer. Mais je me demande surtout où le rénovateur de ce théâtre, délabré à l’extérieur, a trouvé l’argent. Je me rappelle que Hai avait affirmé que Baba Ibis était dur en affaire – ce qui l’a probablement aidé à se bâtir une petite fortune.

Nous arrivons enfin dans une espèce de laboratoire brillant de propreté, où bouillonnent toutes sortes de liquides colorés et où s’entassent des bocaux d’organes humains ou de cristaux scintillants.

- C’est ici que Baba Ibis passe le plus clair de ses journées, déclare Hai.

Il se passe une main dans les cheveux puis se tourne vers moi.

- Écoute, quoi qu’il te dise… sache que tu as toujours le choix. À moi, il m’a demandé un prix impossible, mais qui sait, il se montrera peut-être plus clément avec toi.

Il monte des escaliers, cachés derrière un rideau dans un coin de la pièce, et disparaît. Où donc va-t-il ?

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Aoren ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0