Chapitre dix : l'attribution

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Comme je pars très tôt pour la Crypte et que je rentre tard le soir du théâtre, je ne vois presque plus mes sœurs – je voulais continuer d’insister auprès d’elles, mais il faudra bien que j’admette, tôt ou tard, que c’est peine perdue. Quand je vais à la rencontre de Narih, elle se contente de me houspiller et de me hurler de ne pas revenir tant que je n’aurais pas d’argent. Leurs affaires ne semblent plus aussi florissantes qu’avant, et apparemment, elles ont un peu de mal à manger correctement, depuis que je ne travaille plus comme livreuse et ne reçois plus de paie. Comme ils paraissent loin, maintenant, les jours où elles s’achetaient des miroirs au lieu d’économiser… Et il faut croire qu’elles en ont assez de leur démon de sœur, qu’elles ne souhaitent plus le voir.

En tout cas les asarae me laissent dormir dans un dortoir – que je partage avec Indra – et j’utilise désormais ce droit chaque jours, pour échapper à la vision de leurs corps faméliques se disputant une bouchée de pain ou pour ne pas passer une fois de plus la nuit dans le caniveau. Pour la première fois de ma vie, je pense que j’ai peut-être de la chance d’être née chauve, car au moins, cette particularité m’a donné une vraie famille.

Un jour, alors que Indra et moi rentrons d’une course – une corvée que nous avons décidé de partager –, nous croisons Hai. Mes deux amis ne se connaissent qu’à travers moi et s’observent l’un et l’autre, un air suspicieux sur le visage.

- Je ne t’imaginais pas du tout comme ça, déclarent-ils en même temps, puis ils s’adressent un sourire à peine forcé.

Nous passons environ un quart d’heure à discuter. Leurs deux caractères sont si opposés que je n’aurais pas cru qu’ils puissent s’entendre, mais je me trompais. Adossée au mur d’une maison de sable, je prends part à la conversation, réjouie de constater qu’ils s’apprécient finalement. J’observe comme le soleil de l’arpès-midi éblouit le paysage et le fait scintiller, comme les nuages cotonneux peinent à s’étaler sur le ciel trop bleu, comme la crasse qui grimpe sur chaque bâtiment ne me semble plus si dérangeante lorsque j’ai une raison de rire. Puis Hai se souvient brusquement qu’il a un colis à livrer, et tout redevient gris pollué.

- Tu l’aimes bien, affirme Indra ce soir-là, tandis que nous nous glissons sous nos couvertures dans notre dortoir.

- Qui ? je demande innocemment.

- Hai. Ça se voit à la façon dont tu le regardes. Et aussi à la façon dont lui, il te regarde.

Je sens le rouge me monter aux joues, alors je rabats le drap sur ma tête pour qu’elle ne puisse pas le remarquer.

- Mais non.

- Et moi, insiste-t-elle, je te dis que si.

Toute la nuit, je me tourne et me retourne dans mon lit, tentant vainement de savoir si elle a raison.

Mon épaule guérit lentement, grâce aux onguents de Laghima – la doyenne des asarae - et se réduit bientôt à une petite cicatrice rose pâle. Sans parler de ma vision des ombres qui progresse bien : je passe de quatre à cinq secondes.

- C’est bizarre, fait remarquer Indra, crayon et chronomètre en main. Depuis le temps que tu t’entraînes, tu devrais déjà être à sept. Au début, tu étais dans la moyenne, mais maintenant… c’est un peu en dessous.

Mais je ne me laisse pas abattre, contaminée par sa positivité et sa détermination.

De plus, comme les asarae me font plus confiance qu’avant, je suis désormais d’autres cours : étude des artefacts, et celle de notre aptitude. Tous les jours, sans exception, je me rends à la Crypte et je me gave de savoir, une cuillerée après l’autre. J’apprends par exemple qu’une partie de notre « don » se loge dans certains organes de notre corps, et notamment la rate. Comme je n’ai plus la mienne depuis l’opération de Baba Ibis, c’est peut-être pour ça que je suis en-dessous de la moyenne.

- En tout cas, ça ne t’empêchera pas d’obtenir ta clé, déclare Indra.

- Ma clé ?

- Celle qui mène à la salle des artefacts. Ça se mérite, et vu tes efforts… je pense que tu auras bientôt droit à la cérémonie.

Je manque de m’étrangler avec mon thé à la menthe. Je ne savais pas que chaque fille sans cheveux possédait une clé, ni même qu’on organisait des cérémonies pour cela. Visiblement, j’ai encore beaucoup de choses à découvrir sur cette mystérieuse société.

- La cérémonie ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

Elle sourit.

- Oh, rien, c’est un peu comme une remise des diplômes, avec un discours de Laghima et un bon repas à la fin.

Je pousse un soupir exaspéré. Laghima, la doyenne, est réputée au sein du groupe pour ses laïus interminables.

- On peut aussi considérer ça comme une sorte de rite, qui fait de toi un vrai membre des asarae. Ça veut dire que tu fais partie de la famille. Vois-le comme ça.

Une famille… ça fait si longtemps que mes sœurs et moi n’en sommes plus une que j’ai presque oublié à quoi ça ressemble.

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