Chapitre un III

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Le lendemain, la cité est réveillée avant moi. Ni le crime, ni la misère ne dorment, et la ville encore moins.

Je me lève dans le matin brumeux de poussière et pollué de fumée, et prends la direction de la mine, tout en enroulant mon voile autour de ma tête. Serpentant dans les rues crasseuses, je me faufile entre les maisons de sable rocheux, les étals de fruits pourris et les sans-abri. Je croise une demi-douzaine de filles louches, des livreurs renfrognés qui ne transportent pas que de la farine, quelques ouvriers couverts de suie qui font chauffer leurs machines, et des centaines de milliers de truands, tabassant leur prochain et volant tout ce qui peut l’être. Je suis tellement habituée que plus rien de tout ça ne m’interpelle, à part peut-être le regard méprisant que jette un jeune homme sur mon voile. À en croire sa grimace révulsée, je jurerais qu’il peut voir à travers. Mais je dois me tromper : mon secret est bien cachée par un mètre de tissu crasseux.

Tout ici, excepté peut-être dans les beaux quartiers, depuis les commerces aux marchés, en passant par les usines nauséabondes et les bidonvilles, est entassé sur le reste, respirant à peine à cause du manque de place. Les immeubles ressemblent à de grandes boîtes à chassures empilées les une sur les autres, tachées d’humidité et à l’odeur âcre de renfermé. Les étals se confondent avec des tonneaux de bois flotté. Même les églises et les vieux monuments ne sont que des tasses en faïence ébréchée : la cité toute entière ressemble à un caveau laissé à l’abandon. Cet endroit me dégoûte.

J’inspire une grande bouffée d’air chaud pour chasser cette sensation. J’ai parlé de la mer, mais, en réalité, il s’agit plus d’une flaque que d’un océan ; le port est si lointain et si sec qu’on ne ressent même pas sa fraîcheur à une dizaine de kilomètres. Pour ça, il faut se trouver tout près, et avec ma figure souillée et mes loques puantes, on ne me laisserait pas approcher des précieux bourgeois en sucre filé et de leurs maisons en pain d’épices.

Fendant la foule de mineurs massés devant l’entrée comme des boeufs dans un pré trop étroit, j’arrive enfin à la mine, et constate avec surprise que ses grilles sont closes. Épouvantée, je déchiffre l’écriteau planté sur le portail : « Fermé ».

Je reste plantée là, sans un mot, incapable de bouger. Fermé. Du jour au lendemain, sans un avertissement, une excuse, une indication. Fermé, tout simplement.

Je pourrais crier, hurler, tempêter, pester, pleurer, il n’y aurait personne pour m’entendre. Je pourrais aller au bureau des Mineurs Mineurs réclamer une explication, je pourrais même aller jusqu’au bout du monde si cela me chante, ce n’est pas pour autant qu’on m’accorderait une miette d’attention. Des milliers de personnes perdent chaque jour leur emploi, et le monde continue bien de tourner. Personne ne m’écoutera aujourd’hui, pas plus que je n’ai écouté les autres hier.

Ça ne sert à rien d’essayer. De toute façon, mon coeur est bien trop sec pour contenir encore la moindre goutte d’espoir.

Les échos d’hier résonnent dans ma tête. Une découverte de minerais nocifs au trentième pallier… et, ce matin, la mine, close. Serait-il possible que nos supérieurs aient pris ces ragots au sérieux ? Ça m’étonnerait. En cinq ans, j’ai déjà vu huit explosions sérieuses et treize mineures, et jamais aucun d’entre eux n’a levé le petit doigt pour nous aider ou réparer les dégâts, alors, fermer pour des rumeurs telles qu’il en court toutes les semaines…

Enfin, pour l’instant, tout ce qui doit me préoccuper, c’est le besoin de trouver un nouveau travail.

Je parcours le chemin en sens inverse, tête basse et ventre vide. Peut-être que je vais finir comme mes sœurs, après tout. Au point où j’en suis, je n’ai plus rien d’autre à vendre.

Abattue et misérable, je vagabonde sans but.

Les immeubles sales, coulés dans du béton ou creusés dans la roche, me paraissent maintenant d’immenses barreaux de prison, qui laissent de temps en temps entrevoir un petit morceau de ciel trop bleu ou de lumière trop vive. Je slalome entre les abris en carton ou en tissu construits à même le sol, serpente dans les allées tortueuses, traverse des étals où les vendeurs crient à qui veut bien l’entendre que leur poisson est le meilleur de tout le pays. Je tente de prendre une grande inspiration pour calmer les pensées tourbillonantes qui se pressent dans mon esprit, mais l’odeur du graillon et celle de la fumée me donnent envie de vomir.

Soudain, au détour d’une ruelle étrangement sombre et déserte, une voix m’interpelle :

- Hé, petite ! Oui, toi, avec un voile !

Je me retourne, et fais face à un homme que je ne connais pas, le sari constellé de motifs dorés et la barbe de miettes. Il me fourre un étrange papier dans les mains, froissé et tâché de crasse :

Cherche livreur/livreuse de colis, ni trop curieux ni froid aux yeux, sait courir vite, capable de se repérer dans la ville. Si vous remplissez ces qualités, rendez-vous dans les quartiers industriels, porte rouge, hangar, le seize de ce mois, pour la dernière évaluation.

Rémunération : 13 couronnes la livraison.


Je lève le nez du prospectus pour questionner l’homme au sari rouge, mais il a déjà disparu.

Mon choix est vite fait. À la mine, je travaillais seize heures par jour pour six couronnes. Je ne me demande même pas s’il y a un coup fourré ou si j’en suis vraiment capable, je décide de postuler.

Le seize, c’est dans quinze jours.

Pendant deux semaines, je parcours la ville en long, en large et en travers au pas de course pour améliorer ma vitesse et mon sens de l’orientation. Pendant deux semaines, je ne ramène plus d’argent à mes sœurs et me résous à manger leur nourriture souillée. Pendant deux semaines, je m’entraîne à soulever des rochers, ou bien des sacs de sel quand je peux en trouver, pour m’habituer au poids d’un colis. Pendant deux semaines, je m’endors au son d’une douce berceuse – treize couronnes, treize couronnes, treize couronnes. Et quand arrive enfin la date de l’évaluation, je suis prête.

Je ne me perds pas et trouve directement le hangar avec une porte rouge, non seulement grâce à sa couleur flamboyante, mais surtout grâce à la foule qui s’agglutine devant. Il y a une petite vingtaine de candidats, tous faméliques, sales et désespérés. J’en croise des jeunes, des vieux, des moins vieux et même un garçon d’environ huit ans. Une fille avec des tresses, probablement une livreuse expérimentée, nous fait entrer à l’intérieur après nous avoir fouillés et observés, pour savoir si notre physique nous permettrait de courir toute la journée. Elle s’écarte pour me laisser passer avec une moue que je ne parviens pas à interpréter.

Ensuite, elle verse devant chacun d’entre nous une mesure de riz, de lentilles et de petits-pois, les mélange et nous distribue trois seaux pour les trier.

Autour de moi, les gens assis en tailleur à même le sol grognent, certains se lèvent même pour s’en aller. C’est pour ça qu’ils sont venus ? Pour séparer des grains ? Ils secouent la tête puis partent en silence, et je suis à deux doigts de les imiter, avant de me rappeler que si je ne décroche pas cet emploi, je finirais comme mes sœurs. Je me figure dans les bras d’un inconnu et frissonne de dégoût. Alors je prends une poignée, le regard déterminé, et je commence mon travail.

Deux heures et deux mille lentilles plus tard, nous ne sommes plus que trois dans la salle. Les autres ont abandonné : cette tâche est tout simplement inutile. Et dire que je me suis forcée à courir dans toute la ville et à porter d’énormes rochers pour me retrouver à faire ça… J’ai envie de renverser mes seaux à-moitié pleins sur la tête de la fille avec des tresses, qui nous observe en souriant.

Quand je relève à nouveau la tête, un autre candidat a disparu à son tour, et l’homme qui reste semble profondément endormi sur son tas de graines. La fille baisse son regard vers moi.

- Eh bien… on dirait que tu es la dernière. Félicitations, bienvenue dans l’équipe. Comment tu t’appelles ?

- Keya, je réponds d’une petite voix, peinant à suivre son débit beaucoup trop rapide.

Ses yeux couleur noisette grillée pétillent tandis qu’elle me guide vers le fond du hangar.

- Enchantée, Keya. Moi, c’est Zhi. Prends un paquet dans la réserve et dépêche-toi de le livrer pendant que je range tout ça. Et, surtout, ne regarde pas à l’intérieur.

J’obéis, me saisis d’un colis au hasard et regarde l’étiquette : quartiers ouvriers, maison, porte verte. Je secoue les grains de riz avant de m’élancer à l’extérieur, plus rapide que le vent rageur qui souffle dehors.

Je mets moins d’une heure à me rendre aux quartiers ouvriers, livrer le paquet à un petit homme aux yeux de fouine qui me jette à peine un regard et retrouver le hangar – mon nouveau lieu de travail.

Ganesh, l’homme au sari rouge et doré, celui qui m’a donné le prospectus il y a deux semaines, se présente rapidement avant de me faire entrer dans le local où il entrepose des centaines et des centaines de colis semblables à celui que j’ai livré. Il ne me demande même pas si j’ai regardé à l’intérieur. À la place, il m’explique que son travail consiste plus ou moins à distribuer toutes sortes de marchandises aux quatre coins de la ville. Il dit qu’ils ont récemment perdu un membre de leur équipe et qu’ils voulaient le remplacer au plus vite, alors ils ont distribué des papiers au hasard. Je ne pose pas de questions. Croyez-en mon expérience, mieux vaut garder les secrets secrets, et je ne compte pas découvrir les leurs.

Je serre la main de la fille avec des tresses, d’un joueur de violon venu d’un pays lointain et d’une drôle de vieille femme qui a les pupilles tellement dilatées qu’elles ressemblent à des assiettes, tous coursiers. Je remarque qu’ils ont l’air pressé, constamment sur leurs gardes, mais, surtout, nourris. Ils n’ont pas la peau si tendue sur les os qu’elle risque de se déchirer, ni les yeux rendus rouges par la soif, comme moi.

Je me rends tout au fond du dépôt, où se trouvent les paquets les plus urgents. Un jeune homme, assis sur une caisse retournée, me jette un regard hostile. Son visage me semble vaguement familier, même si je ne saurais indiquer où je l’ai aperçu.

Je reporte mon attention sur Ganesh, qui me remet un paquet pour un poissonnier du marché. Quand je passe à nouveau devant le garçon en direction de la sortie, l’endroit et le moment où je l’ai croisé rermontent à la surface de mon esprit : sa grimace dégoûtée lorsqu’il a posé les yeux sur mon voile, deux semaines plus tôt, sur le chemin de la mine. Ses lèvres articulent un mot que je connais bien. Démon. Je frémis. Mes pensées tourbillonnent pour tenter de comprendre comme il l’a su, mais j’affiche un air calme et impassible. Serrant les mâchoires et le colis contre mon cœur, je cours en direction du marché.

Me voilà livreuse.

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