Chapitre un II
Ça n’a pas toujours été comme ça, évidemment. Il y a quelques années, quand j’étais encore petite, on vivait tous sous un figuier sycomore, cachés dans les branches ou à l’abri dans nos roulettes, avec mes oncles, mes tantes, mes cousins, mes grand-parents, mes frères et mes sœurs. Je me rappelle la douceur de la brise, la délicatesse des fleurs, le calme endormi du printemps. Les soirs d’été, je passais de longues heures à observer les étoiles scintillantes derrière le vitrail des feuilles de l’arbre solitaire, dressé debout au milieu de la plaine, ondulant et se balançant en rythme avec les saisons. Nous nous nourrissions de ce que la nature voulait bien nous donner, fruits, poissons, animaux, champignons, sans jamais prendre plus que le nécessaire. Nous nous préoccupions toujours de tuer seulement les vieilles bêtes, et prêtions attention à ce qu’il y ait toujours des bébés pour perpétuer l’espèce chassée. Nous incarnions la beauté, l’équilibre et l’harmonie. Nous étions un exemple de bonheur et de perfection.
Et puis l’orage est survenu, déterminé, rageur et tempétueux, plus dangereux que tout ce que nous pouvions imaginer, nous, petits esprits naïfs et tendres de la plaine. Mon grand-père, sorti sous la pluie pour sauver des éclairs furieux un jeune bison âgé d’à peine un mois, succomba à une maladie qui le prenait à la gorge et lui faisait cracher du sang.
La nature nous forçait à partir. Mais nous n’étions pas à court de ressources.
Ma mère savait lire l’avenir dans les cartes et le marc de café, et elle avait appris à mes sœurs. Moi, comme je n’étais pas très douée, je m’étais faite danseuse, funambule, acrobate. Nous parcourions le monde avec notre cirque familial, rempl ide diseuse de bonne aventure, de cracheurs de feu et de magiciens.
Nous cherchions une ville, une cité fortifiée, quelque part où trouver du travail, mais, ayant vécu notre vie entière à l’écart dans les hautes herbes, nous ne savions quelle direction prendre. Nous avons donc marché tout droit, les uns à la suite des autres, tels une caravane de chameaux, passant de villages en villages, réalisant prestations et prédictions pour amuser les habitants et gagner un peu d’argent.
Les mois passèrent et, plus l’on s’éloignait de notre figuier sycomore, plus les gens nous regardaient de travers. Notre peau, brunie par le soleil des vergers et des plaines, ne ressemblait pas à la leur, couleur cuivre fondu. Petit à petit, à mesure que les arbres laissaient place au désert ondulant, les villageois se mirent à nous mépriser, nous lancer des fruits pourris, et finalement nous chasser définitivement. Nous étions trop foncés, trop différents, disaient-ils. Des saltimbanques que personne ne connaissait, qui avaient survécu dans les paysages sauvages, ne pouvaient que passer pour des créatures du mal, du moins auprès d’eux. Ils se mirent en tête que nous étions des sorciers, des voleurs, des criminels. Ils nous pointaient du doigt dans la rue, moi en particulier. J’entendis un jour un mort sortir de leur bouche : démon. Je tournai et retournai l’insulte sur ma langue, l’imprimant dans mon esprit. C’était la première fois que l’on m’appelait ainsi, mais certainement pas la dernière.
On souleva l’idée de se rendre à Banhani, la capitale, où il y aurait sûrement un emploi, même pour des gens comme nous, et tout le monde approuva naïvement – dans une cité telle que celle-ci, la diversité régnait et la couleur de notre teint n’avait pas d’importance, pensions-nous. Nous fîmes nos bagages et partîmes le lendemain, avec nos animaux, nos jeux de taro et des rêves plein la tête.
Dans les villages que nous traverisons, nous voyions de nombreuses cartes, jaune pâle et vieillies par les années – c’était même ainsi que nous avions entendu parler de Banhani, jusqu’à lors inconnue de nous. Nous passions nos doigts sur les routes, murmurions les noms des villes, songions paresseusement à cet univers dont nous ignorions encore tout. Nous rêvions d’une vie nouvelle, plus belle, plus riche, qui nous attendait sans aucun doute là-bas. L’itinéraire commença sournoisement à se tracer, petit serpent sinueux à l’encre rouge sang sur le parchemin usé.
Il fallait traverser le désert sur des milliers et des milliers de kilomètres. Le contraste entre notre verdure, nos troupeaux sauvages, et l’implacable immensité des dunes nous frappa de plein fouet. Près de la moitié périt en chemin, et l’autre à l’arrivée. Les mirages en poussèrent plus d’un à se jeter d’une falaise ou à entrer dans les étranges monuments que nous longions sur notre chemin, si hauts qu’ils en chatouillaient presque le soleil. Notre volonté et la certitude d’une vie meilleure faiblissaient, mais, perdus dans le désert impitoyable, nous n’avions d’autre choix que d’avancer. Nous mangeâmes nos animaux, vendîmes nos jeux de taro, et à la fin, quand le peu d’entre nous qui avait survécu découvrit la cité tant fantasmée, tous nos rêves, la seule chose que l’on avait pas encore perdue, volèrent en éclats. La ville et le voyage nous avaient tout arraché. Seuls, fragiles, démunis, il ne nous restait plus rien.
Nous nous figurions des bâtiments immaculés, des maisons sur plusieurs étages, des fleurs chatoyantes à chaque fenêtre.
Mais il n’en était rien : partout, du bruit, de la crasse, de la fumée. Nous dormîmes dans la rue six mois durant, au milieu de la violence et de la pollution, volant pour survivre, tuant parfois. La faim nous rendait vulnérables, la haine et la peur ambiantes nous faisaient succomber un à un à la folie. Mon frère se noya dans le port en tentant d’attraper des poissons, mes cousins se battirent à mort pour une miche de pain rance, ma tante fut égorgée par un truand à qui elle avait effrontément dérobé deux poulets et une oie. Mes sœurs vendirent tout ce qu’elles avaient : leurs bijoux, leurs vêtements, leurs cheveux, et finalement leur corps.
Refusant de me résoudre à cette option, je fis ce que j’étais venue faire : travailler. Personne n’embauchait, et surtout pas une gamine famélique et désespérée, mais ma résolution et mon acharnement finirent par payer. J’insitai sur le fait que, grâce à ma formation d’acrobate, je pourrais me glisser dans des recoins diffilciles d’accès pour en extraire des joyaux ou des minerais précieux. Après menaces, supplications, et une persévérance hors du commun, les propriétaires de la Mine des Mineurs – surnommée ainsi puisque seuls des enfants y travaillaient – finirent par m’accepter.
Je creusais seize heures par jour pour un salaire de misère.
Toute ma famille, ou presque, était morte. Parce que j’attirais le malheur, avec mon crâne chauve. Parce que je n’avais pas ma place dans les villages. Parce que j’étais un démon. Mais j’avais enduré trop d’épreuves, perdu trop des miens pour abandonner et mourir de faim après tant d’efforts.
Narih et Maharat, mes sœurs, ramenaient toujours plus d’argent que moi, mais je me refusais à prendre ne serait-ce qu’une bouchée de leur nourriture, sachant comme elle l’avait gangée. Je me contentais de leur jeter un regard dégoûté et de continuer de creuser.
Je creuse toujours, d’ailleurs. Je creuse pour oublier la faim, pour oublier la soif, pour oublier le soleil de plomb qui me brûle la peau, pour oublier comment il m’appelaient, là-bas, dans le villages.
Mais comme je ne peux pas oublier, je finis par rentrer.
À la fin de ma journée de service, je dépose ma pioche et les minéraux que j’ai trouvés à l’accueil de la mine, écoutant distraitement les rumeurs qui parlent d’une découverte de minerais nocifs au trentième pallier, et je retourne chez moi. Enfin, plutôt qu’un « chez moi », c’est un renfoncement sous un escalier, à-demi protégé par des plaques de tôle et grouillant de rats et d’araignées qui m’attend – mais au moins, il est proche de la Mine, et je n’ai pas beaucoup de chemin à faire.
Il n’y a que deux objets sur le sol crasseux : le bol qui nous sert à ramasser l’eau de pluie, à mes sœurs et à moi, vide depuis longtemps, et la flûte de pan de notre mère, dernier vestige de son existence – jusqu’à sa mort, elle l’a serrée contre son coeur, refusant de vendre son instrument de musique. J’en ajoute un troisième : le voile qui me couvre la tête, ainsi q’une bonne partie du visage. Résistant à la tentation de passer la main sur mon crâne pour déterminer si des cheveux y ont poussé ou non, je contemple l’ensemble de nos possessions, étalé devant moi.
Je suis née chauve, et rien n’a changé depuis de ce côté-là. Je n’y prêtais pas vraiment attention avant qu’on quitte le figuier sycomore, ma famille et moi, mais, quand nous avons commencé à voyager, j’ai compris que le contraire m’aurait probablement aidée, dans un monde où les cheveux sont précieux, se portent longs et peuvent même se vendre. Mes parents ont voulu me le cacher, mais je sais très bien que c’est en partie à cause de moi que nous nous faisions toujours chasser des villages et que nous avons dû nous rendre à la capitale. Je ne suis plus aussi naïve et innocente qu’eux. J’ai compris que c’est à cause de moi que toute ma famille est morte.
Parce que je suis un démon.

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