Chapitre deux II

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Je rentre au hangar après avoir parcourut les rues alentour en long, en large et en travers, sans pour autant avoir trouvé la plus petite trace de Meh, d’un témoin ou d’un brigand assez menaçant pour créer un tel carnage. Quand je demande si quelqu’un a vu quelque chose, n’importe quoi, personne ne me répond. Les voisins se contentent de jeter le corps dans une canalisation vide et crasseuse et de récupérer le peu de biens vendables qu’il reste dans sa demeure, avant de me fixer d’un air mauvais.

Je retourne honteusement à l’entrepôt des paquets, la tête basse.

- T’en as mis, du temps, me crache Hai lorsqu’il me voit me faufiler entre les piles de colis à livrer.

- Parce que tu m’attendais, peut-être ? je réplique, sarcastique.

Il grogne et lève les yeux au ciel, sans que je sache vraiment ce que ça signifie, puis il ajoute :

- On est payés à la livraison, et Zhi court vraiment vite. Tu ferais mieux de te dépêcher.

- Je rêve, ou tu t’inquiètes pour moi ?

- Bien sûr que non ! s’exclame-t-il.

Et il se cache derrière une étagère, faisant mine de choisir minutieusement sa prochaine livraison.

- C’est vraiment bizarre, ce gars qui me parle de Meh, je me murmure à moi-même.

Peut-être un peu trop fort : Hai me jette un regard que je n’arrive pas à interpréter, ni complètement noir, ni franchement gentil, par-dessus un paquet.

- Quel gars ? De qui est-ce que tu parles ?

- Personne, je soupire, lasse.

Je n’ai pas envie qu’il soit au courant de la mission qu’on ma confiée. Il s’arrangerait pour se l’approprier, et récolterait tous les lauriers qui pourraient me faire bien voir au sein de l’équipe – un client sauvé nous serait forcémement redevable, et passerait ensuite toutes ses commandes chez nous, ce qui voudrait dire plus d’argent, et pourquoi pas une prime de la part de Ganesh.

- Laisse-moi deviner, grommelle-t-il. Tu as trouvé un pauvre type blessé dans une maison vide et il t’a demandé de faire quelque chose pour lui comme, disons, rendre visite à sa mère malade une fois par semaine, cuisiner de bons petits plats pour son frère ou venger sa mort. Je me trompe ?

Je le dévisage, surprise. Il est tombé juste, même si ce n’est pas exactement ça.

- Comment tu le sais ?

Mais qu’est-ce qui me prend ? Je ne comptais pourtant pas discuter de ça avec lui !

- Moi, Zhi et les autres, on a tous un jour croisé quelqu’un comme ça, en train de se vider de son sang dans un endroit qu’on avait déjà visité une ou deux fois. On s’est vu chargés d’une mission et on a tout fait pour la remplir. Mais ça n’a jamais abouti. Alors écoute-moi bien : laisse tomber. Quoi que tu fasses, ça n’arrangera pas les choses que tu t’en mêles et tu ne te retrouveras qu’avec des regrets. Crois-en mon expérience.

Il s’empare d’un colis au hasard, me décoche son habituel regard noir et déterminé, avant de filer à toute vitesse dans les rues polluées, sans attendre que les questions qui se bousculent dans ma tête veuillent bien s’ordonner un peu.

Je reste là, sans rien dire, incapable de penser correctement ou de faire un mouvement pour le retenir.

Dans quoi me suis-je encore fourrée ?

Je passe les deux jours suivants à jouer à cache-cache avec Hai et à tenter de traiter une à une mes interrogations.

Qui est Meh ? Qui est l’homme que j’ai vu agoniser dans une maison vidée de tout objet vendable ? Pourquoi avons-nous tous – à en croire Hai – vécu ce genre d’expérience ? Est-ce que je vais vraiment échouer, ou est-ce que je suis assez forte pour réussir ? Et pourquoi est-ce que je me fie à un jeune garçon hostile qui me traite de démon ?

Je ne trouve aucune réponse nulle part, et je sais déjà que chercher ne servait à rien. À la place, je décide d’attendre Hai et le coince à la fin d’une journée de service. Je suis au courant qu’il aime s’occuper de livraisons la nuit pour l’avoir déjà vu plusieurs fois travailler tard. Et effectivement, il décide de me faire patienter jusqu’à deux heures du matin. Il recule en me voyant, mais je réplique :

- Vraiment ? Je pensais pourtant que tu n’étais pas le genre à fuir devant les démons.

Touché. Il soupire et s’assoit sur la caisse retournée au fond du hangar, qui nous sert à la fois de table et de banc.

- Je savais que tu allais essayer de me piéger.

- J’ai des questions.

- Je n’ai pas de réponses. Fin de l’histoire. Rentre chez toi.

Je tente de le regarder droit dans les yeux malgré la mèche rebelle qui lui barre le visage.

- On est à Banhani. Je n’ai pas de chez-moi.

Il soupire à nouveau et fixe une tâche de moisissure au plafond, avant de lâcher :

- Qu’est-ce que tu veux savoir ?

- Tout. Pourquoi est-ce que nous avons tous croisé ce genre de personnes, pourquoi est-ce que leurs maisons étaient vides, pourquoi est-ce qu’ils mouraient, pourquoi est-ce que nous étions déjà venus à cet endroit, pourquoi nous avons tous reçu une mission.

Il garde le silence un moment, mais je ne me démonte pas.

- Je ne sais pas. On est des livreurs, après tout. Peut-être que c’est juste un hasard. C’est normal pour nous de retourner plusieurs fois au même endroit, et les gens en train de mourir, c’est pas si rare, dans cette foutue ville. Et pour la mission… je ne sais pas, peut-être qu’ils avaient une dernière volonté avant de partir, et qu’on était les seuls à qui ils pouvaient la confier.

- C’est tout ce que tu as, comme réponses ?

Il me jette une oeillade brillante de colère et se lève brusquement.

- Mais j’en sais rien à la fin ! Tu crois vraiment que j’ai pas essayé de chercher, au début ? Moi aussi, je croyais pouvoir accomplir leur mission, j’ai passé tellement de temps en dehors de chez moi pour réussir, et j’aurais dû…

Il s’arrête soudainement de parler, les yeux dans le vague, puis reprend :

- Écoute, je te l’ai déjà dit, mais je vais recommencer, parce que tu n’as pas l’air d’avoir compris le message : laisse tomber cette histoire, oublie-la et rentre chez toi. Mange et ris avec ta famille parfaite, dors sur tes deux oreilles, n’ouvre pas les placards et tu ne trouveras pas les cadavres à l’intérieur. Mais sinon…

Il me dévisage pendant un moment qui semble durer des heures, puis recule lentement, et disparaît dans la nuit.<annotation id="3971391"> N’ouvre pas les placards, et tu ne trouveras pas les cadavres à l’intérieur. Mais sinon…

Sinon quoi ?

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