Chapitre six II

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Baba Ibis n’a pas enlevé toute la vengeance de mon âme, car il m’en reste encore. Je suis en colère contre ma mère qui s’est laissée mourir, contre mon père qui m’a abandonné, contre les gangs qui nous persécutaient, contre la ville qui nous avale et nous recrache les restes à la figure, contre tout. La rage bout en moi, si intensément que j’en risquerais presque de fondre.

Même si ma mère est morte et ma fureur dévorante, ma vie demeure calme et ordonnée. Je vis dans un théâtre abandonné, je livre des paquets à des gens qui se font tuer, j’essaie de ne pas remarquer qu’ils sont torturés puis assassinés les uns après les autres, j’ai offert une partie de mon âme à un chercheur avide de plaisirs et de connaissances. Mais à part ça, ma vie me paraît plus ou moins calme et ordonnée.

Jusqu’à l’arrivée de Keya.

C’est à cause de Priya qui a démissionné – enfin, c’est ce que raconte Zhi, pour moi, elle a surtout disparu du jour au lendemain –, donc un poste s’est libéré au sein de notre équipe et Keya a débarqué, assez affamée et désespérée pour trier du riz et des lentilles pendant des heures, comme nous l’étions tous avant elle.

Je vois tout de suite qu’elle est comme ma mère. Chauve. C’est la première chose qui me saute aux yeux. Je le sais à cause de son voile, mais les autres ne le remarquent pas. Ils se disent seulement qu’elle est tellement folle qu’elle se couvre en pleine canicule. Démon, je murmure lorsqu’elle passe à côté de moi – sans vraiment savoir pourquoi, obéissant docilement et cruellement à mon instinct. Ma mère n’était pas un démon. Mais elle ne m’a apporté que de la souffrance, et cette fille ne sera pas différente. Autant qu’elle comprenne qu’il faut qu’elle garde ses distances avec moi dès le début.

Mais plus les jours filent, et moins son voile me saute aux yeux. À la place, je me rends compte qu’elle a un regard farouche, des yeux couleur chocolat fondu et une silhouette gracile et souple, bien trop gracile pour une livreuse comme elle. Elle a peut-être fait de la danse, ou quelque chose comme ça. Je réalise que, même sans cheveux, qui sont pourtant si importants dans notre société, elle est belle.

Un après-midi, la flûte de pan, que je garde toujours sur moi, glisse de ma poche. Après un long moment passé à la chercher, rentrant finalement au hangar pour recevoir ma paie, j’entends un petit air délicat, quelques notes parfaites qui s’envolent et résonnent timidement dans l’air enfumé. Je me fige. Quelques notes de flûte. Frémissant de rage, je me faufile discrètement entre les étagères de paquets à livrer pour savoir qui ose jouer de ma flûte sans mon accord.

Keya est là, assise sur la caisse retournée, l’air paisible et absent, perdue dans un lieu sûrement plus doux qu’ici. Je me surprends à m’adosser contre les colis alignés en rang d’oignon, la respiration saccadée et les paupières closes, et à tenter inexplicablement d’atteindre moi aussi ce lieu où sa musique m’emporte. Comment peut-elle jouer aussi bien ? Qui lui a appris ? Mon cœur tambourine tellement fort dans ma poitrine que c’est un miracle qu’elle ne l’entende pas. Les démons sont odieux, perfides et sournois. Ils sont incapables de produire d’aussi douces chansons. Pas vrai ?

Je reste là plusieurs minutes, sans bouger, me contentant d’écouter. Je rouvre les yeux. Je ne vois plus du tout son voile. Je n’ai même plus l’impression qu’elle est démoniaque. Puis je me reprends, marche droit sur elle, lui arrache l’instrument des mains et lui crache à la figure :

- Ne touche pas à mes affaires !

Mes mots tranchent l’air comme autant de coups de couteau et taillent dans son visage une expression blessée.

- Ne les laisse pas traîner, rétorque-t-elle.

Keya semble agacée parce qu’elle sait que je vais l’insulter, étonnée que je sois encore là à cette heure-ci, mais aussi gênée de s’être fait surprendre. Mais elle ne devrait pas se sentir embarrassé : c’était magnifique. J’aimerais le lui dire.

- Quelqu’un comme toi ne devrait pas être autorisé à pratiquer quelque chose d’aussi beau que la musique, je peste à la place.

Puis je quitte le hangar d’un pas rageur. Et ce n’est même pas feint : je suis en colère contre elle. En colère car elle a utilisé la flûte sans autorisation, en colère car elle m’a montré qu’elle valait mieux qu’un vulgaire démon, en colère parce qu’elle arrive et chamboule tout comme si elle était chez elle. En colère parce qu’elle me plaît, parce qu’elle a brisé ma carapace d’insensible, parce qu’elle me hait probablement et parce que je ne veux plus – ne dois plus – pleurer pour personne.

Arrivé au théâtre, je monte au grenier et donne des coups de pieds dans le mur, encore et encore, jusqu’à ce qu’il émette un craquement inquiétant et que je m’arrête avant de le briser. Là, je respirer un grand coup pour me calmer. Je ferais mieux d’éviter de détruire ma chambre. Et je ferais mieux aussi d’éviter Keya.

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