Chapitre sept II

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On me reconduit dans une cellule, isolée cette fois, sans Meh et sans chaînes en métal. Elle est moins sombre, par contre : une fenêtre circulaire située au plafond déverse sur moi une lumière blafarde. Je tente de trouver une position confortable, mais la lueur de la pleine lune qui me dégouline dessus semble si collante que j’ai du mal à bouger. La lumière est collante ? Non. Ce doit encore être la drogue qui me fait divaguer. Je secoue la tête pour me débarrasser du brouillard, mais il s’insinue partout dans mon esprit – combien de temps encore vais-je devoir supporter ses effets ?

J’ai cédé. J’ai accepté la proposition de l’Éléphant. J’ai rejoint leurs rangs pour qu’ils laissent Meh, alors pourquoi est-ce qu’il continuent à me faire moisir dans un cachot ? Et surtout, pourquoi un cachot avec une si grande fenêtre ? Si j’avais la force de grimper contre le mur et de frapper assez fort contre le carreau, je n’aurais plus qu’à courir à toute vitesse loin d’ici. On dirait presque une invitation à s’échapper.

Au cour de la nuit, tandis que la lune laisse peu à peu place au soleil, les ombres changent et se déforment. Il n’y a plus de cellule, plus de fenêtre, mais seulement un noir dense et opaque. Non, rien ne change, ce sont juste mes yeux qui se ferment. Je suis trop fatiguée pour lutter contre le sommeil.

Je suis révillée par un crissement atroce. La lune est de nouveau haute dans le ciel, mais sa lueur est cachée par une silhouette sombre. Je plisse les paupières pour mieux distinguer la scène. Une silhouette sombre, donc, armée d’une scie, qui s’emploie vivement à casser la vitre au-dessus de moi, sans prendre la peine d’être discrète.

Qu’est-ce que c’est que ça, encore ?

Puis le carreau se brise. Le verre émet un tintement timide, juste avant d’exploser en mille morceaux.

Je tente de protéger ma tête, et par chance, aucun éclat ne m’atteint. Une corde glisse par le trou et s’arrête à quelque centimètres du sol. Au-dessus de moi, à la surface, la silhouette me regarde fixement.

- Bon, tu montes, oui ou non ?

Deux minutes plus tard, j’arpente les rues de Banhani avec une étrange fille qui prétend s’appeler Indra. Son visage est cachée par une immense capuche sombre, mais je peux voir sa bouche dessiner un sourire amusé lorsque je trébuche sur les pavés. Pour ma défense, je ne suis pas au meilleur de ma forme : si mon épaule a arrếté de saigner, ce n’est que depuis quelques heures, et la drogue m’embrume toujours un peu l’esprit. De plus, je ne peux pas me rappeler la dernière voix que j’ai mangé ou bu.

- On va où ? je demande.

Ma langue pèse dans ma bouche, pâteuse, mais ma voix sonne comme du papier de verre.

- Tu verras.

Est-ce que je pourrais m’enfuir ? Dans mon état, sûrement pas. Et puis je ne suis pas sûre que cette fille me veuille du mal. Pourquoi me libérerait-elle, sinon ?

Au bout d’une vingtaine de minutes, nous arrivons devant ce semble être un bar abandonné. Indra pousse la porte théâtralement et me fait signe d’entrer. À l’intérieur sont regroupées en cercle une dizaine de filles, toutes encapuchonnées de noir et assises à même le sol. Je sens le regard méfiant me scruter et me transpercer jusqu’à voir mon âme.

La pièce est sombre, à peine éclairée par des chandeliers disséminés çà et là, et divers objets sont éparpillés sur le sol, tous de formes étranges et variées. Je distingue des chaises retournées sur des tables et des verres étincelants de propreté sur une étagère, ce qui confirme l’hypothèse du bar.

- C’est quoi, ça, je lance, une secte ?

- Enlève ton voile, ordonne Indra sans répondre à ma question.

- Quoi ?

J’ai un petit mouvement de recul.

- Enlève ton voile.

J’hésite. Quelle sera leur réaction, si elles s’aperçoivent que je n’ai pas de cheveux ? Vont-elles me passer à tabac ? Me jeter dehors ?

- Allez, vas-y, enlève ton voile.

Je la dévisage un moment, puis, doucement, je dénoue la bande de tissu délavé enroulé autour de ma tête – j’ai répété ce geste tant de fois, mais cette nuit, il n’a pas le même poids.

Les autres me fixent, fixent mon visage, fixent ma tête nue, fixent mon absence de cheveux qui se voit plus que tout le reste.

Et puis, lentement, timidement, une seule d’abord, puis deux, et enfin toutes les filles assises en tailleur sur le sol, portent les mains à leur capuche et la laissent tomber pour dévoiler leur crâne lisse.

Aussi lisse qu’une coquille d’œuf.

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