Chapitre II
Comme je ne peux plus retourner au hangar, à cause de mon enlèvement, des jours d’absences, et des sabliers brisés qui contreviennent au règles de Ganesh – que je soupçonne d’ailleurs d’être l’Éléphant, puisqu’il savait pour ce fichu sablier –, j’arrête complètement d’être une livreuse. Je ne démisionne pas : je cesse simplement d’aller au hangar.
J’aimerais bien rendre visite à Hai dans son théâtre abandonné, mais je ne suis pas tout à fait sûre que ce soit une bonne idée, alors je passe toutes mes journées à déambuler dans les rues, volant pour manger. Au début, je craignais de me faire attraper, mais en réalité, dérober s’est révélé plus simple que je ne le pensais : il me suffit de regarder les ombres des autres pour prédire leurs moments d’inattention et je n’ai plus qu’à m’enfuir avec mon butin – fruits, chapa, ou encore viande grillée. Bien sûr, je me fais parfois prendre, mais c’est déjà ça.
Je dors dans le caniveau, blottie dans les relents sales de la saison des pluies. Seule, et pourtant étouffée par la présence de tous les habitants de Mueang Payok. Toutes les nuits, je me réveille en sursaut, persuadée d’être encore dans le cachot de l’Éléphant tant les cris de Meh me vrillent le crâne dans mes cauchemars.
Ça me fait un peu mal de l’admettre, mais Indra devait avoir raison lorsqu’elle a affirmé que je reviendrais, puisque deux jours plus tard, je suis plantée devant le bar abandonné.
Je ne le voulais pas vraiment, mais c’est plus fort que moi : les ombres qui s’allongent sur le sol semblent toutes en avance, celles de mes sœurs quand j’essaie de les approcher, celle de Hai que j’ai croisé au détour d’un boulevard, celles de tous les passants. Même les bibelots des marchés s’y sont mis. Je fais de mon mieux pour les ignorer, mais je n’y parviens pas – ça m’obsède. J’ai besoin de comprendre.
J’entre sans frapper. À quoi bon, si elles m’attendent déjà ?
- Ah, Keya ! s’exclame Indra en me reconnaissant. Je savais que tu allais venir nous voir.
Elle est là, sans capuche, au beau milieu de toutes les autres – une petite quinzaine à peu près. Je m’assieds sans leur autorisation.
- J’ai changé d’avis, je déclare à brûle-pourpoint. Expliquez-moi.
Une demi-heure plus tard, après un long discours sur l’importance de notre don au sein de la société de la part de la doyenne du groupe, je visite les lieux en compagnie de la plus jeune, à savoir Indra. En réalité, le bar n’est que la salle commune : derrière la porte qui mène à la cuisine se cache un véritable dédale de couloirs, de salles et de dortoirs. Elle appelle cet endroit « la Crypte », ce qui me semble un peu prétentieux pour un bar abandonné, mais je ne relève pas. Cette fille, qui ne doit pas avoir plus de onze ans, a le don de me faire sourire.
- Tu pourrais vivre ici, intervient mon guide. Avec nous.
Elle lance ça comme si de rien n’était. Je pense à mes sœurs, qui n’ont pas hésité à me laisser crever de faim dans la rue, au milieu de la violence et de la perversité, sans personne pour m’aider à me défendre – elle est loin cette époque où, sous le figuier sycomore, elles me traitaient comme un bébé et ne m’autorisaient pas à faire trois pas loin de l’arbre sans être accompagnée.
- Peut-être, je réponds prudemment.
Mais elle m’écoute à peine.
- Ici, ce sont les chambres. Là, la salle à manger. Et ici (elle ouvre une porte et me pousse à l’intérieur d’une pièce lumineuse et agréable), c’est la salle d’entraînement.
- La salle d’entraînement ?
- C’est là qu’on mesure le temps entre le mouvement d’une ombre et celui d’un objet, qu’on se muscle un peu pour rester en forme, qu’on s’initie au combat rapproché, bref, en gros, c’est la salle de sport. Mais on dit « salle d’entraînement » pour faire plus classe.
Elle parle à toute vitesse, à tel point que je me demande comment elle fait pour respirer. Comme si chaque seconde laissée en suspens entre deux syllabes représentait du gaspillage de temps.
- On va commencer par ta vitesse, babille-t-elle. Comme ça, au pif, tu dirais que tu es à combien de secondes entre l’ombre et le mouvement réel ?
- Je ne sais pas, moi, dix secondes ? je hasarde.
Et à ma grande surprise, Indra éclate de rire. Je ne vais pas mentir, voir une fillette plus jeune que moi se moquer ouvertement de ce que je viens de dire heurte un peu mes sentiments.
- Dix secondes ! (Elle désigne le tableau d’une femme accroché au-dessus de l’entrée, une fille tout ce qu’il y a de plus joli et délicat : yeux noirs et brillants, peau couleur cuivre fondu, sourire à la fois doux et déterminé… mais pas un seul cheveu sur le crâne.) Elle, c’est Mohana, la meilleure asarae jamais venue au monde. Elle pouvait aller jusqu’à douze secondes. Certaines rumeurs prétendent qu’elle avait atteint seize, mais je n’y crois pas vraiment. Alors toi, qui me parles de dix secondes, sans aucun entraînement préalable… Impossible.
Je hausse les épaules.
- Mesure, on verra bien.
- Quatre secondes en puissance maximale, déclare Indra après une batterie de tests, armée d’un chronomètre. C’est pas trop mal.
- Toi, tu étais à combien, avant d’entrer chez les asarae ?
- Six secondes. Mais je suis précoce. Quatre, c’est la moyenne.
Elle jette un regard au tableau de Mohana, les yeux brillants.
- Mon rêve, ce serait de la battre. De monter jusqu’à douze, quinze, trente secondes. Je ne sais pas si c’est possible, mais je vais essayer.
- Cette Mohana, j’interroge, elle est encore en vie ?
- Non, elle est morte il y a une dizaine d’années, avant ma naissance. C’est elle qui a fondé les asarae. Elle nous a offert un foyer. C’est pour qu’il y a son portrait dans plusieurs salles de la Crypte. Pour ne pas l’oublier.
Elle baisse la tête. Le silence est lourd, et je devine qu’elle se recueille. Puis elle retrouve son sourire et déclare :
- Viens ! Je ne t’ai pas montré la pièce la plus importante !
Indra me prend par la main et m’entraîne tout au fond du couloir, avant de déverrouiller une porte à l’aide d’une petite clé en argent – elle la sort d’une étrange ceinture aux nombreuses poches. Le battement émet un grincement terrifiant lorsqu’il s’ouvre.
Il fait noir comme dans un four. Le mince rai de lumière qui se glisse sous un rideau opaque me permet à peine d’entrevoir un mur peint de gris fade, un désordre encombrant et de la moisissure qui grimpe jusqu’au plafond. Plus la jeune asarae slalome entre les objets accumulés dans cette pièce, tire la teinture et tout s’éclaire.
La pièce est bien grise, fade et en désordre. Et il y a bien un peu de moisissure au plafond. Mais quand mes yeux peuvent enfin se régaler de son contenu, je ne pense plus du tout à ça.
À l’intérieur sont entassés livres, bijoux, vêtements d’apparence antique. La soie chatoyante, à peine ternie par les années, accroche la lumière vive du soleil qui dégouline par la fenêtre. Les piles de joyaux translucides chatouillent les toiles d’araignée suspendues au plafond, et réfléchissent tout ce qui les entoure en mille et un éclats scintillants. Même les livres sont parfaitement préservés : leur couverture dégage encore un parfum de cuir neuf, l’encre noire jure distinctement sur le précieux papier de riz – si j’en crois Indra, c’est un miracle qu’elle n’ait pas été effacée après plusieurs siècles.
- C’est la raison pour laquelle nous apprenons à nous battre. Pour protéger ce trésor. Et comme on peut prédire les actions de quelqu’un quelques secondes en avance… on a un avantage sur les voleurs.
- C’est magnifique, je murmure, subjuguée.
Il y a là plus d’or que je n’en ai vu de ma vie, des pierres si belles qui je ne sais même pas comment nommer leur couleur, des textes écrits dans une langue que je n’ai ni apprise, ni entendue – même au cours de la longue marche à travers le désert que j’ai effectuée avec ma famille, qui m’a pourtant fait découvrir de nombreux dialectes.
- Et attends, ajoute Indra, rayonnante, tu n’as pas vu le meilleur.
Je remarque alors des vitrines en verre blindé, renfermant chacune un objet particulier, une boîte à musique, une flûte en os, un poignard étincelant.
- Ce sont des artefacts, explique-t-elle. Ils ont tous un pouvoir spécial. La boîte à musique fait chanter la vérité, la flûte en os permet de communiquer avec les morts quand les étoiles sont alignées… Quant au poignard, il se teinte de rouge dès qu’une asarae meurt.
Son visage s’assombrit. Je me demande quel âge elle avait lorsqu’elle a rejoint ce groupe, et combien de sœurs elle a perdu depuis.
- Il y a d’autres artefacts ?
- Oui, par exemple, l’Amulette. Elle n’est pas dans une vitrine, je la garde toujours sur moi, parce que je me dis… que ça peut toujours être utile, de traquer les filles comme nous. Pour les sauver.
Derrière ses paroles, je devine qu’elle aurait bien aimé être sauvée, elle aussi, à une époque.
- D’ailleurs, je lance, je ne t’ai pas remerciée, l’autre jour. Pour la prison.
Elle me sourit, et c’est comme si je pouvais supporter tout le malheur du monde, parce qu’un enfant heureux, ça vous réchauffe de l’intérieur et ça fait fondre la glace qui a grippé le mécanisme de votre cœur.
- De rien.
- Dis, Indra, je l’interroge ce soir-là, après un repas copieux dans la cantine des filles sans cheveux, juste avant de me glisser dans un des lits du dortoir. La Crypte, les asarae, tout ça, quoi, je peux en parler à quelqu’un ?
Elle me scrute avec attention.
- Pourquoi ? Tu voudrais en parler à qui ?
- Personne. Juste un ami.
Elle hausse un sourcil.
- En général, mieux vaut éviter, parce que les gens ont tendance à nous détester. Mais quoi que je dise, tu feras ce que tu veux, pas vrai ?
Je baisse la tête, penaude.
- Un peu, oui.
- Alors… c’est d’accord. Et de toute façon, tu es nouvelle. Tu ne sais rien de compromettant.
J’acquiesce. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle cède si facilement. Mais c’est une enfant, encore naïve et innocente, malgré toutes les choses qu’elle a probablement vécues. Elle a encore la capacité de faire confiance à quelqu’un. Et moi aussi – je fais confiance à Hai, à Zhi, et à Indra, aussi, même si j’ai peut-être tort.
Il faut que je parle à Hai. Il y a deux jours, chez Baba Ibis, il s’est contenté de m’écouter, et ensuite, j’étais trop perturbée par les ombres pour y réfléchir, mais je dois retrouver Meh. Je vois encore les deux gardes poser la tige chauffée à blanc sur sa peau, j’entends encore ses cris. Je ne peux pas la laisser là. Et puis en connaît beaucoup plus sur les sabliers que moi. Peut-être qu’il sait aussi des choses sur l’Éléphant. D’accord, il me les aurait sûrement dites, mais… s’il n’a pas d’informations, il peut m’aider à en trouver. Et puis si sa mère était chauve, peut-être qu’elle faisait partie des asarae.
Oui, il faut vraiment que je parle à Hai. Lui ou Zhi. Ce sont les deux seuls à qui je puisse encore me fier.

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