Chapitre neuf II
Après chaque jour d’entraînement, je me rends au théâtre abandonné pour voir Hai. Les gardes de Baba Ibis prennent bientôt l’habitude de devoir m’ouvrir les portes codées – qui restent pour moi un mystère, autant sur l’utilité que sur l’origine, mais demeurent par-dessus tout impossibles à ouvrir – et le livreur celle de m’attendre dans le petit vestibule poussiéreux, celui où nous nous sommes battus la première fois, pour m’accompagner. Tous les soirs, il se sert dans le garde-manger d’Ibis et partage son repas avec moi, puis me donne es nouvelles du service de livraison. Je l’ai quitté pour m’entraîner, et car j’avais peur de Ganesh, après les sabliers et mon enlèvement, mais lui a décidé de rester pour tenter d’en apprendre plus.
Comme lorsque nous discutions dans le hangar, tout semble nous opposer et nous nous chamaillons beaucoup, cherchant toujours à avoir le dernier mot et à prouver que l’autre a tort – même à propos de galettes de riz, oui. Mais nous nous sommes énormément rapprochés depuis, et Hai s’enhardit maintenant à me parler de sa mère et de sujets plus personnels.
- Elle était comme toi, murmure-t-il un soir, alors que nous sommes assis dans la pénombre de son grenier. Sans…
- Sans cheveux ? je lance doucement, lui glissant le mot qu’il n’ose pas prononcer.
Par désir de ne pas me blesser, ou bien par dégoût ? Je ne saurais le dire. Même s’il ne m’insulte plus et que nous sommes désormais amis depuis un moment, peut-être qu’il me voit encore comme un démon.
- C’est ça, fait-il avec un sourire gêné. Je pense qu’à un moment, elle faisait partie de tes asarae, mais qu’en suite, elle était trop malade pour continuer. Et puis elle oubliait toujours de porter un voile ou une capuche, et les gangs… (Sa voix se brise et je devine dans son court silence le son de chaque coup de poing) Elle avait simplement abandonné, sachant que le mal la rongeait de l’intérieur comme de l’extérieur. Avant, je lui en voulais de m’avoir laissé tout seul, mais maintenant, je suis juste triste. Je suis certain que si elle avait cru qu’il y avait du bonheur pour elle ici, elle se serait peut-être accrochée à la vie. Mais elle ne l’a pas fait.
J’ai envie d’esquisser un geste pour le réconforter et apaiser le deuil qu’il porte seul depuis plusieurs années, mais rien ne me vient. Alors à la place, je souffle timidement, de peur qu’il ne se renferme comme il le faisait à chaque fois que je posais des questions, avant :
- Les gangs… ils s’en prenaient à toi aussi, parfois ?
- Parfois.
Je tends la main vers son visage pour effleurer du pouce la petite cicatrice qui lui barre le sourcil droit.
- C’est comme ça que tu t’es fait ça ?
- Oui, avoue-t-il sans détacher ses yeux des miens.
Il me fixe si intensément que cela me rappelle la nuit de mon évasion, quand je suis venue ici après que Indra m’ait libérée, et que je m’écarte précipitamment, comme s’il m’avait brûlée.
Je ne sais toujours pas tout de lui, mais je commence à comprendre : la maladie de sa mère, Baba Ibis, et finalement sa nouvelle maison dans le laboratoire. La tapisserie complexe de son histoire embrouillée se tisse lentement devant moi, fil après fil, soir après soir. Et depuis qu’il a soigné mon épaule, j’ai une dette envers lui ; le devoir de lui rendre la pareille. Mais comment réparer un cœur brisé en mille éclats tranchants de colère sans s’y couper les doigts ?
Parfois, quand mes questions se font un peu trop précises, un peu trop dangereuses, il s’embrase de rage – le masque perfide de son chagrin et de sa fragilité – et me hurle dessus. Au début, je m’enfuyais par toutes les portes du repaire d’Ibis, mais ensuite, j’ai appris à me tenir bien droite et à encaisser toutes ses critiques sans broncher. Pas une seule ne me qualifiait de démon.
- Je ne m’excuserai pas, a-t-il déclaré un jour, me fixant droit dans les yeux avec un air sérieux que ne lui connais pas. Ça ne sert à rien de demander pardon si on sait déjà qu’on n’est pas capable de se contrôler et qu’on recommencera. Je trouve ça hypocrite, faux, et ça discréditerait toutes mes prochaines excuses auprès de toi. Je ne peux pas le formuler à voix haute, Keya, mais je m’en veux. Plus que ce que tu ne le crois.
J’ai ouvert et refermé la bouche plusieurs fois d’affilée, comme un poisson hors de l’eau cherchant désespérement une bouffée d’air, mais aucune réplique n’a voulu en sortir. A-t-on idée, d’annoncer des choses aussi profondes sur un ton pareil ?
Notre relation est scellée d’accords tacites, de silences remplis de paroles impossibles à prononcer. Je fais semblant de ne pas m’en apercevoir lorsqu’il m’observe à la dérobée, il prétend ne pas remarquer que je rougis lorsqu’il m’appelle par mon prénom. Je le laisse s’énerver sur moi, il passe un bras autour de mes épaules quand je pleure sur mon sort, ne pouvant plus supporter toute cette pression – les asarae, mes sœurs, l’Éléphant. À chaque fois, je me sens faible, mais Hai n’en parle jamais. De mon côté, je n’évoque pas ses explosions de colère.
Et dès que minuit sonne, je déplie mes jambes engourdies d’être restées assises si longtemps et j’emprunte le chemin de chez moi – celui de la Crypte –, sous la lune qui secoue la tête, désapprobatrice. On ne devrait pas arpenter les rues seule à cette heure.

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