Chapitre dix II

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La date de cette fichue cérémonie est fixée environ deux semaines plus tard. Quand j’en parle à Hai, et que je lui dis que ça me donnera l’accès aux artefacts, il semble vraiment enchanté et heureux pour moi. Il me demande même d’y assister, pour que « je ne sois pas seule et perdue au milieu d’une secte dangereuse ».


Le fameux soir, en l’apercevant, Indra tente de lui claquer la porte au nez – même s’ils s’apprécient, ils ne se sont parlé qu’une seule fois, et elle ne veut pas que des distractions perturbent le rite –, mais Laghima surgit de nulle part et intervient :
- Laisse-le entrer, jeune fille. C’est le fils de Nilah.
Puis elle pose les yeux sur lui avant que mon amie aie pu argumenter.
- Tu es le portrait craché de ta mère, fils chevelu. Et tu ne voudrais pas salir sa mémoire, n’est-ce pas ? (Il hoche lentement la tête) Alors ne fait rien qui pourrait salir cet endroit.
Indra est chargée de me parer pour la cérémonie. Ça lui prend plus d’une heure, principalement parce que le sari qu’elle a chosi de m’enfiler, orange crépuscule et brodé d’arabesques dorées, mesure près de dix mètres de long. Elle passe un long moment à le plier, l’enrouler autour de ma taille et le faire passer par-dessus mon épaule – cette tenue me donne l’étrange impression d’être une citrouille géante.
- Je ne vois pas l’intérêt, je déclare. J’aurais aussi bien pu mettre ma tunique.
- Je suis d’accord, acquiesce mon amie.
Je hausse un sourcil.
- Alors pourquoi tu t’es proposée pour me préparer ?
- Je ne voulais pas finir en cuisine et passer la journée à mélanger le sucre et le beurre du glaçage des mithais au safran, avoue-t-elle. Et puis tu n’es pas proche des autres. Ç’aurait été bizarre que ce soit l’une d’entre elles.
Je salive à la seule idée de manger des gâteaux. Les ingrédients ont dû coûter tellement cher… Mais je n’ai pas le temps de m’attarder sur cette idée, Indra s’étant mis en tête de recouvrir mes bras de bracelets en or. Puis elle me fait enfiler des bagues serties de pierres, toutes reliées par une chaîne accrochée à mon poignet, des boucles d’oreilles rondes au métal finement ouvragé, et un collier au motifs si compliqués qu’il m’en donne mal à la tête. L’or brille si fort que j’en cligne presque des yeux, et les bijoux sont si lourds que, pour un peu, je m’écroulerais au sol.
- Maintenant, enlève ton voile, me demande doucement l’asarae.
Je grimace. En temps normal avec les autres filles sans cheveux, ça ne me dérange pas, même si j’étais un peu mal à l’aise au début. Mais, de l’autre côté de la porte, il y a aussi Hai… et l’idée qu’il me voie tête nue me noue l’estomac, pour une raison inconnue.
- Je suis vraiment obligée ?
- Ça fait partie du rituel.
Quand je sors enfin, Hai, appuyé contre un mur, laisse échapper un sifflement.
- Ça valait le coup d’attendre, déclare-t-il en souriant.
Je lui donne une petite tape sur le crâne en rougissant, avant de suivre Indra dans le couloir.
La cérémonie dure un long moment. D’abord, je dois tremper mes mains dans une coupe et me laver le visage pour me purifier, avant de répéter la devise de la maison, la main sur la poitrine. Ensuite, je me recroqueville, à genoux sur le sol, pour adresser une prière silencieuse aux dieux, comme Indra me l’a appris. Je prie pour ma famille, au ciel, je prie pour mes sœurs même si elles m’ont chassée, je prie pour Zhi qui fume dans le hangar, je prie pour Baba Ibis qui négocie une petite faveur à un prix exorbitant. Je prie pour tous ceux que j’ai rencontrés récemment, je prie pour Meh qui sanglote dans son cachot, je prie pour la mère de Hai.
Et voici que celle-ci se matérialise devant moi, aussi soudainement qu’inexpicablement.
Je ne l’ai jamais vue avant, mais je sais c’est elle – même yeux sombres, même peau couleur bronze, même bouche boudeuse que son fils. Nilah. Son nom résonne en moi à chaque battement de cœur, tel un coup de gong implacable. Je titube sur les coudes lorsqu’elle avance vers moi.
- Ne t’inquiète pas, dit-elle gentiment. Je ne te veux pas de mal. Je voudrais juste te demander quelque chose. Tu veux bien ?
Elle incline la tête et sourit. Elle semble si paisible, si belle. Même sa voix demeure claire et enfantine – rien à voir à avec une femme morte de maladie.
- Surveille Hai pour moi, d’accord ? Il est mignon, mais pas très malin. Avant, je m’occupais toujours de lui pour qu’il ne fasse pas de bêtises, mais maintenant que je ne suis plus là… Tu pourrais l’empêcher de faire des choses stupides à ma place, s’il te plaît ?
Elle s’accroupit et me caresse tendrement la joue. Paralysée par l’incompréhension, je ne parviens pas à prononcer un seul mot tandis qu’elle ajoute :
- Merci, Keya. Je savais que je pouvais compter sur toi.
Je cligne des yeux et elle s’évanouit. Je suis toujours mains jointes et à genoux, en train de prier. Les autres ne semblent pas avoir remarqué quoi que ce soit. Comme s’il ne s’était rien passé.
Plus tard, bien plus tard, alors que Laghima a fini son discours, que tous les mithais au safran ont été engloutis, et que j’ai reçu ma clé et une ceinture avec des poches pour la ranger, je me retrouve seule dans la intérieure avec Hai. L’une des asarae s’est mise à chanter après avoir un peu trop bu, alors nous avons battu en retraite vers l’extérieur pendant que les autres la suppliaient d’arrêter ou regagnaient les dortoirs.
Il lève la tête vers les étoiles, pensif.
- Il y a une légende qui dit que les morts montent au ciel pour nous regarder, dit-il doucement.
- C’est faux, je lance en pensant à sa mère, venue me visiter pendant la cérémonie. Ils restent sur Terre et rôdent autour de nous, guettant le bon moment pour nous effrayer.
Il se tourne vers moi.
- Tu le penses vraiment ?
- Non. Les morts ne reviennent pas nous hanter, Hai, et ils ne nous regardent pas depuis le ciel non plus. Ils sont réduits en cendres au crématorium ou pourissent dans les rues.
On garde le silence encore un moment avant qu’il ne demande subitement :
- Dis, Keya, ta clé, elle ouvre vraiment la salle des artefacts ? (J’opine lentement) Tu voudrais me la montrer ?
Une dizaine de couloirs plus loin, après que Hai aie négocié et insisté pour que je le conduise jusqu’à une vieille pièce poussiéreuse remplie de joyaux, il pointe tour à tour plusieurs objets, les yeux brillants de curiosité. Il me fait penser à un chiot surexcité après avoir ingéré trop de sucre.
- C’est quoi, ça ?
- Ça, c’est une boîte à musique qui…
- Et ça ? me coupe-t-il sans attendre la fin de ma phrase.
- C’est une flûte qui…
- Et ça ?
Il pointe du doigt un jeu de tarot, bien au chaud derrière sa vitrine. Je me racle la gorge. Comme j’ai déjà étudié cet artefact, je suis assez renseignée sur la question.
- Ça, j’explique, c’est un jeu de tarot très spécial. Les soirs de lune de sang, on peut l’utiliser et tirer trois cartes qui changeront le passé, le présent, et le futur.
- Tu veux dire que… avec ça, je pourrais changer ma vie, la rendre paradisiaque ?
Je secoue la tête.
- Malheureusement, non. Les cartes sont aléatoires, tu ne choisis pas de changer les choses comme tu le souhaites. Alors oui, peut-être, certains aspects deviendront meilleurs… mais d’autres empireront. Cet artefact est comme les autres : à double tranchant.
Car, je l’ai découvert, chacun possède une face cachée et sombre : la boîte à musique force celui qui la fait tourner à danser pendant deux cent lunes, quitte à vous faire tomber de fatigue ou à ce que la peau de vos pieds se décolle, la flûte en os vous oblige à parler encore et encore jusqu’à ce que vous manquiez d’air et étouffiez… Ces objets sont certes bien pratiques, mais il faut vraiment être désespéré pour y recourir.
- Dommage, souffle mon ami d’une voix à peine audible. Ç’aurait pu être utile.
J’arque un sourcil et ouvre la bouche, mais un grincement me coupe la parole avant que j’aie pu prononcer un seul mot.
- Ah, vous voilà, lâche Indra, derrière la porte qui vient de s’ouvrir. C’est bon, les chanteuses se sont calmées, vous pouvez revenir. D’ailleurs, qu’est-ce que vous faisiez ?
- Rien.
Je lui emboîte le pas et la suis dans le dédale de la Crypte, vers les lumières et les éclats de voix du banquet.

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