Chapitre onze II
L’air sentait la sueur, les excréments et la mort. Les mouvements des filles se sont raréfiés, le bruit des respirations s’est peu à peu assourdi. Au bout de longs jours, on nous a donné de l’eau et on a refermé la porte de la cale. J’avais soif, faim et peur, mais pourtant je n’ai pas hésité – je savais que je devais vivre.
Quatre ou cinq filles se sont ruées avec moi sur la coupe tremblotante au milieu de la pièce noire. Une prisonnière aux joues creusées s’est penchée pour boire, boire mon eau, mon eau à moi, soif, soif, soif, de l’eau, enfin. Elle a incliné la coupe. Non. Pour la première fois de ma vie, mon corps laid, pâteaux et maladroit ne me faisait pas défaut, obéissant à mon instinct, devinant la marche à suivre – je n’étais rien, mais si je sortais de là, je pourrais devenir quelque chose. J’ai agrippé ses longs cheveux noirs et je l’ai tirée en arrière. Fort. Elle a hurlé et sa tête a fait un drôle de bruit en touchant le sol. J’ai voulu prendre une gorgée de l’eau qui miroitait juste devant moi, me narguant presque, mais une autre fille s’est approchée. Non, pas mon eau. Personne ne prendra ma part. Pas cette fois. On m’avait déjà privée trop longtemps au profit d’autres. Je l’ai frappée, quelque part au visage qui a craqué. Personne. Je ne me contrôlais plus. Je distribuais les coups de poing : un nez tordu, coup, un estomac vide, coup, un bras bleui par un père en colère, coup, coup, coup. Les filles tombaient comme des mouches, ou elles dormaient, ou elles pleuraient, je ne sais pas, je ne sais plus, ça n’a plus d’importance, rein n’avait plus d’importance, en fait, il n’y avait plus rien, ni les roulis du bateau, ni les corps des filles, ni la femme au masque de chat, quelque part sur le pont. Il n’y avait plus rien, à part l’eau, ma soif, et ce quelque chose qui bouillonnait en moi, attendant de pouvoir éclore et se défaire de sa chrysalide affamée.
Quand personne ne s’est plus trouvé entre moi et la coupe, je l’ai portée à mes lèvres et j’ai bu. Le liquide a glissé le long de mon menton crasseux, serpenté sur mes doigts crispés, goutté sur le sol, mais il y en avait encore assez pour une carcasse de Zhi desséchée. Je me suis sentie revivre.
J’étais seule dans la soute, hormis les cadavres étendus sur le sol. Je les ai tous traînés d’un côté, puis quelqu’un a brusquement ouvert la porte et m’a emmenée sur le pont. Le masque de chat avait les yeux plissés par un sourire et ses moustaches frémissaient. Au loin, derrière les vagues tourmentées du fleuve, j’ai vu des dunes dorées onduler et des palmiers qui, secoués par un rire hystérique et tonitruant, se balançaient au rythme du vent.
Maintenant, je ne suis plus sur le bateau. J’avance. On nous fait marcher dans le désert depuis qu’on a quitté le fleuve. Il doit rester une cinquantaine de filles, toutes issues de bateaux différents. Nos gardiens ne parlent pas la même langue que nous, mais j’ai cru entendre le mot « Banhani », la capitale de Desalih, massacré par leur dialecte rêche. Loin de mon pays, loin du marais, loin de Bao qui rit dans notre maison sur pilotis, tandis que mon père lui caresse les cheveux, que ma mère l’appelle « mon trésor », que mes sœurs crèvent de faim pour lui. Lui qui a pourtant pour seul exploit d’être venu au monde.
Le vent envoie du sable dans mes yeux, dans mes cheveux que j’ai tressés pour qu’ils ne s’emmêlent pas, dans mes oreilles et dans la bouche des gardiens pour que je ne puisse plus percevoir leur langue affreuse tandis qu’ils nous fouettent pour nous forcer à avancer plus vite – ces hommes, au corps recouverts de bandelettes noires, se tiennent droits sur leurs chameaux et n’ont étrangement pas besoin de boire. Je n’entends plus rien, ni les cris des filles, ni ceux du vent.
Je me sens si ridicule, avec mes rêves de noble et de marchande à la ville. Ces illusions naïves de l’enfant que j’étais ont éclaté soudainement, telles des bulles de savon qui s’envolent innocemment vers le ciel, par un après-midi d’été trop paresseux.
J’avance. Je sais qu’on va nous vendre à la ville, d’ici un bon millier de dunes et de tempêtes de sable. J’avance. Mes pieds avalent les kilomètres, avant le désert qui défile sous moi, avalent la distance qui nous sépare de Banhani, et en rien de temps, je suis arrivée.
Les voleurs sourient et me font signe pour que je m’approche. Ils veulent me dépouiller, dommage pour eux, je n’ai rien, alors ils me poussent vers des hommes qui tentent de me fourrer une étrange substance dans la bouche, mais comme je n’ai pas l’argent pour la payer, ils me cachent derrière une maison creusée dans le sable et la roche. Ils me frappent, comme j’ai frappé les autres filles pour quelques gorgées d’eau, dans la soute, ils sont des animaux, comme j’ai été un animal avant eux, esclave de mon propre instinct, ils me frappent pour oublier. Leur sang bout sous leur peau et il me brûle les joues lorsqu’ils s’approchent près de moi, très près. Trop près. En un instant, les gardiens, les chameaux et le groupe ont disparu. Je suis seule, sans défense. Les marchands rient à gorge déployée, la peur danse avec les ombres de la cité. Les hommes sont toujours là. Ils rient, eux aussi. L’un d’entre eux me prend la main pour me faire valser avec lui. Je lève la tête vers la lune, ronde et brillante, la suppliant de m’aider.
La lune se penche par-dessus l’océan d’étoiles qui nous sépare, et elle m’aperçoit, minuscule, fragile, perdue. Seule.
Elle ferme les yeux pour ne pas voir ce qu’ils me font.
Quand je me réveille, il n’y a plus d’hommes, plus de lune, juste un ciel trop lourd, trop bleu. Aveuglant. Rien à voir avec les marais, toujours brumeux sous un ciel couvert de nuages. Je suis allongée par terre, dans la poussière sèche qui s’infiltre sous mes vêtements et me démange comme un millier d’aiguilles soigneusement aiguisées. Le sang bat contre mes tempes et coule de mon nez.
Deux pieds s’arrêtent pile devant moi, et un vieillard s’accroupit. Barbe blanche, yeux noirs, sari rouge. Il penche la tête sur le côté et lisse sa moustache entre deux doigts.
Il ressemble à un sorcier fou, sorti de son atelier pour chercher des ingrédients. Il a de la poudre à canon dans les cheveux et des schémas géométriques plein la tête, j’en suis sûre rien qu’à voir ses prunelles, derrière lesquels défilent des constellations complexes.
- Eh bien, qu’est-ce que tu fais là, toi ?
Il me regarde avec indulgence et gentillesse. Il ne ressemble plus à un sorcier fou, mais à un grand-père protecteur et attentionné. À mon sauveur.
Je lui souris entre les larmes qui dévalent mes joues.

Annotations
Versions