Épilogue II
Baba Ibis
C’est son anniversaire. Quel âge a-t-il, maintenant ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Vingt ans, dix-huit peut-être. Quelle importance ? De toute façon, maintenant, il doit me haïr au moins autant que je l’ai haï, lui.
J’entends encore notre père lui murmurer, la voix gonflée de fierté « C’est bien, Lalimani. C’est parfait. C’est bien, bravo… » Il récoltait les lauriers de ce que j’accomplissais, et j’écopais des coups de ceinture qu’il méritait. Le venin huileux de la jalousie rongeait mon âme, les plaies zébraient mon dos, et nos liens fraternels s’effritaient, jour après jour, sourire après sourire, cicatrice après cicatrice. Notre unique parent, lui, ne voyait pas la situation comme cela : pour lui, il n’y avait qu’un gentil garçon, nommé Lalimani – le rubis, dans la langue ancienne. La plus précieuses de toutes les pierres, celle qui luisait de rouge pur, la couleur du bonheur –, et un autre, un mauvais, celui qu’il fallait punir. Dans son univers manichéen, tout demeurait noir ou blanc, mais le gris n’existait pas. Les brumes de l’alcool brouillaient tout mis à part, peut-être, la table d’opération sur laquelle il s’amusait perfidement à me disséquer, lors de longues nuits où je pleurais tant.
J’en ai vu passer, sur cette table, des patients, des malades, des mourants, mais celle dont je me souviens vraiment, c’est une jeune fille. Chauve. Comme étais-ce possible ? Comment pouvait-elle survire sans cheveux ? La curiosité dévorait mon petit corps de sept ans avec tant d’ardeur que je lus tous les livres de la bibliothèque dans le but d’avoir des réponses.
Je l’ai payé cher. Très cher. Mais je possédais une telle soif de savoir que je ne pus m’empêcher de recommencer.
Je pris l’habitude de me réfugier sur le toit plat de notre maison en terre cuite, un vieil opéra abandonné, et une poignée de graines dans la main, j’attirais les ibis, ces oiseaux au long bec, au duvet soyeux et aux pattes graciles. Je me liai rapidement d’amitié avec eux, et leurs plumes devinrent très vite la seule forme de rouge que je tolérais – cette teinte me rappelait trop mon frère. Là-bas, avec eux, je me sentais en sécurité.
Un jour, pourtant, mon père découvrit ma cachette. Il défonça la porte qui menait au toit, un scalpel à la main, et s’approcha, mais sans son sourire vicieux. Il n’était qu’une petite boule de colère crépitante, crachant rageusement des braises qui me brûlaient la peau.
Il s’est mit à me frapper, comme il le faisait toujours. Mais cette fois-ci, ce n’était pas sous les yeux d’un Lalimani triomphant, heureux d’être le favori. Les ibis regardaient. Ils regardaient et ils le virent, lui, ce chirurgien fou, alcoolique, en train de me tabasser, moi, leur ami, cet enfant innocent à la figure bleuie qui les nourrissait de graines.
Ils fondirent sur mon père et, de leur bec tranchant, crevèrent ses yeux, arrachèrent des lambeaux de peau à ses bras, lacérèrent son visage. Et transpercèrent son abdomen.
Ce fût le coup de grâce. Mon père tenta, d’une main, de retenir ses entrailles, qui s’écoulaient hors de lui. Il tituba, s’écroula sur le sol dur blanchi par le soleil, puis explosa en une flaque rouge rubis.
Je voulus me retourner pour remercier les ibis, qui venaient de me sauver la vie – à force de mauvais traitements, j’étais devenu extrêmement faible, et ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ait raison de moi –, mais ils avaient déjà disparu, sans même me dessiner une dernière pirouette d’au-revoir dans le ciel trop bleu.
Quand Lalimani a trouvé notre père inconscient, nous avons eu une énorme dispute. Il enflammé le venin huileux qui me rongeait le cœur, et grand braiser a consumé notre raison, notre passé, nos liens familiaux. Nous nous sommes dit des choses qu’aujourd’hui encore, je ne peux détailler, même en pensée.
Je l’ai chassé de notre opéra, ou bien il est parti de son propre chef, je ne le sais plus vraiment : parfois, notre cerveau efface des pans entier de mémoire, gomme les tâches de moisissure sur les murs et plâtre les fissures pour notre propre bien. Ce dont je suis sûr, en revanche, c’est qu’ensuite, j’ai fait poser des dizaines et des dizaines de portes au cadenas tarabiscoté, à la combinaison complexe, pour l’empêcher de revenir. J’ai engagé deux gardes, aussi fins et délicats qu’un crapaud est coquet, et puis je me suis enfermé dans mon laboratoire, gorgé de connaissances et rempli les poches d’argent sale. Et surtout, je me suis tatoué un ibis sur le poignet, pour ne jamais, jamais oublier ceux qui m’ont protégé lorsque tous se fichaient bien de mon sort.
J’ai beau toujours entendre les mots doux que mon père murmurait à Lalimani, ce n’est que dans ma tête. Aujourd’hui, le laboratoire glacé résonne d’absence et de silence. La table d’opération miroitante reflète le spectre du passé, la hantise du frère choyé, l’injustice et le futur brisé. Mon masque de savoir cache mon cœur désespéré, et celui qui me couvre la bouche dissimule mon visage tordu par le chagrin.
Pour tromper ma solitude amère, j’ai engagé des filles, qui, les unes après les autres, chuchotaient dans le noir et puis s’évaporaient, avec dans les plis de leurs robes ma fortune fragmentée. Elles ne semblaient pas réaliser que pour me guérir, plutôt que des caresses, j’aurais préféré les entendre me dire qu’elles m’aimaient pour de vrai.
L’amour refusé a nourrit la trahison, les coups démesurés déclenchaient l’abandon. Mais au fond, le vrai coupable, aujourd’hui, c’est moi, et non mon père. Moi qui ai repoussé ce frère, qui l’ai insulté, violenté, durant cette nuit où il s’en est allé. Moi qui de tous ne l’avais que trop vécu, et qui par conséquent ne l’aurais jamais dû.
Les regrets ricochent sur les murs, la colère sournoise rit de ma peine, les remords rebondissent et se heurtent aux scalpels.
Et l’écho de mon frère, lui, ne se tarit jamais.

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