Chapitre quatorze II

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Je n’arrive pas à dormir. Déjà perturbée par les évènements du début de soirée, j’ai maintenant un sujet de préoccupation supplémentaire en tête. Partir comme ça, sans un mot, après avoir fait une chose pareille – après avoir dit une chose pareille –, c’est jouer avec les sentiments des autres. C’est une acte lâche, cruel et sournois. Dès que j’essaie d’arrêter d’y penser, mes autres inquiétudes remontent à la surface, telles des sirènes curieuses et imprudentes. Elles font claquer leurs branchies avec force, alors je tente de les chasser à coup de harpon. En m’entendant me tourner et me retourner dans mon lit, Indra murmure :

- Ne t’en fais pas. On la vengera.

Ça ne me rassure pas vraiment, mais sa gentillesse me touche vraiment – mes propres sœurs ne se sont pas montrées si prévenantes avec moi depuis plusieurs années. Je rabats la couverture sur ma tête et plonge dans un sommeil tourmenté.

Je rêve que Meh se pavane dans les couloirs de la Crypte, mangeant notre nourriture, vivant dans nos dortoirs, méditant dans la salle d’entraînement. Mais elle n’enlève jamais sa capuche, alors que nous nous baladons toutes tête nue. Quand elle l’abaisse enfin, je découvre qu’il ne s’agit pas de Meh, mais de Zhi. Elle me pointe du doigt et me poursuit jusqu’au port de Banhani, où elle m’attache des chaînes autour du cou pour me noyer. Alors, forcément, quand je me réveille, j’ai un mauvais pressentiment.

Toute la journée, on me chouchoute. Indra a visiblement raconté à tout le monde que j’avais eu quelques demêlés, puisque le matin, en me levant, je trouve plusieurs asarae armées jusqu’aux dents, endormies devant ma porte.

- Elles sont restées ici toute la nuit pour te protéger, affirme mon amie.

J’ouvre la bouche, mais aucun son n’en sort. Je les ai rencontrées il y a à peine six semaines… et les voilà qui veillent sur moi avec autant de ferveur. Ce ne sont pas mes sœurs qui auraient fait ça : nous ne nous adressons plus du tout la parole, et je me demande parfois si elles n’ont pas totalement oublié mon existence. Cela renforce encore l’impression que ma vraie famille est ici, et non ailleurs. Pour un peu, j’en aurais les larmes aux yeux.

En posant des questions autour de moi, j’apprends que quelques filles se sont faufilées dans les rues et les bars un peu louches dans l’espoir d’obtenir des renseignements sur l’Éléphant – les informations ne viennent pas d’Indra. Elle a refusé de me dire quoi que ce soit pour éviter que je fasse des choses stupides et inconsidérées, alors j’ai dû trouver d’autres sources – et je découvre enfin ce qu’il trafiquait tout ce temps : une affaire d’argent, évidemment. Tout, dans cette maudite ville, est une affaire d’argent.

Ganesh prêtait donc des sommes plus ou moins importantes à des gens dans le besoin, et puis il leur laissait un peu de temps pour rembourser. Ensuite, il envoyait des sabliers, à trois jours d’intervalle, en guise de décompte. Et au bout du dernier, un massacre, doublé d’un pillage. Cela correspond à peu près à ce que Meh – le simple fait de penser à elle me serre le cœur et me noue le ventre – m’a expliqué dans le cachot.

Ce que j’ignorais, en revanche, c’était que Zhi gérait cette organisation. Bien sûr, Ganesh possède le titre de chef, mais elle est le réel cerveau derrière tout ça. D’après Daya, celle qui semble avoir enquêté le plus sérieusement, elle aurait été déportée par bateau de Yinli il y a quelques années, mais après, ses informateurs – dont elle a refusé de me donner le nom – ne sont plus très sûrs. Daya affirme que l’Éléphant se sert de ses livreurs, notamment Zhi, pour faire fluctuer son trafic, et qu’il prend soin de ne jamais se salir les mains. Il ne veut que l’argent, sans se préoccuper du moyen de l’obtenir. Et il a assez manipulé mon ancienne amie pour lui confier les rennes et s’en mettre plein les poches en se tournant les pouces.

J’aimerais pouvoir dire que je n’y crois pas totalement, mais ce serait un mensonge. J’ai besoin de penser que Ganesh a trompé Zhi dès le début, pour ne pas m’avouer qu’elle m’a trahie et dupée de son plein gré, qu’au fond, ce n’était pas vraiment de sa faute.

Si seulement.

Les filles sans cheveux ne me lâchent pas d’une semelle, et je me sens presque en sécurité. Elles pansent mes blessures – des égratignures, ou presque – puis me font ingurgiter une quantité effroyable de nourriture sous prétexte que « plus je suis lourde, plus je suis difficile à enlever, et manger, c’est se protéger du monde extérieur », et je commence à vraiment me demander où est-ce qu’elles trouvent l’argent pour autant de nourriture.

En revanche, je ne croise pas Hai. Je pourrais peut-être lui rendre visite, mais le simple fait de l’envisager me rend nerveuse. Toutes mes convictions et mes relations sont ébranlées, et pour l’instant, je préfère rester à la Crypte, le seul environnement stable qu’il me reste.

Le soir, à table, Laghima déclare que les asarae n’ont pas l’habitude de laisser de « vulgaires prêteurs à gages complètement toqués » blesser et menacer deux de leurs recrues, et qu’une embuscade se tiendra devant le hangar le lendemain, au crépuscule, dans le but de capturer Zhi et Ganesh, avant de leur apprendre gentiment les bonnes manières – la lueur qui s’est allumée dans son regard à cette partie du laïus a suggérer que « gentiment » n’aurait pas tout à fait sa place dans la suite de cette histoire.

J’approuve. Je sais déjà que leur réserver le sort qu’ils prévoyaient pour moi, c’est m’abaisser à leur niveau et devenir à mon tour un monstre. Mais je suis déjà un monstre, une abomination chauve. Un démon. Je ne suis plus à ça de près.

Les asarae relâchent leur vigilance la matinée suivante, quand Indra leur crie qu’elles m’oppressent à me coller depuis hier. Je pense qu’elle se sent plus oppressée que moi par toute cette attention, mais je ne relève pas – ça fait du bien d’être un peu tranquille.

Nous nous préparons doucement, aiguisant les dagues, enfilant des tuniques en cuir de chameau plus résistantes, faisant des pompes dans la salle d’entraînement ou nous reposant pour avoir un maximum de forces.

La plupart partent dans l’après-midi, s’infiltrant dans le quartier pour intervenir en cas de besoin. Indra et moi avons commis l’erreur de prendre le sauvetage de Meh à la légère, et nous avons vu de quoi ils étaient capables. Cette fois-ci, nous nous tenons prêtes pour éviter que l’histoire ne se reproduise. Au début de soirée, il ne reste que cinq ou six filles sans cheveux, celles qui garderont la Crypte en notre absence et ne se battront pas. Elles sont rassemblées dans la salle commune et se racontent des anecdotes sur comment elles ont remporté tel ou tel combat il y a quelques années, tout en buvant comme des trous. Mais je ne suis pas inquiète : même complètement soûles, elles défendront leur foyer.

Indra me conduit ensuite jusqu’à la salle des artefacts.

- Ça vaut mieux, dit-elle en insérant la clé dans la serrure, de bien s’équiper. On s’est déjà fait avoir il y a deux jours. Et puis je ne sais pas si tu l’as déjà étudié en cours, mais on a la chance d’avoir en notre possession un arc qui…

Elle pousse la porte et laisse sa phrase en suspend. Je plisse les yeux pour être sûre de distinguer la même scène qu’elle, le noir régnant dans la pièce, à peine éclairée par la lune de sang qui brille derrière la fenêtre, m’empêchant de voir correctement. Mais j’en suis certaine, malgré la pénombre qui brouille les formes et mélange les contours.

Il y a quelqu’un dans la salle des artefacts.

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