Chapitre treize II
Indra, qui a observé silencieusement notre échange en cherchant à évaluer la situation reste bien droite et ne bouge pas, réfléchissant au moyen d’attaquer. J’aimerais avoir son sang-froid.
- Ganesh pense que je suis spéciale, je dis une voix de plus, mais je n’y crois pas moi-même tant ma voix tremble. Il veut que je rejoigne votre cause. Tu ne peux pas me faire de mal.
- Ne t’en fais pas pour Ganesh. Je lui dirais que vous vous êtes débattues, que vous avez essayé de me tuer et que je n’ai pas eu le choix. Que c’était vous ou moi, que je n’ai même pas réfléchi : j’ai juste obéi à mon instinct. Il comprendra, et il s’en remettra. Il s’en remet toujours.
Les shuriken brillent plus fort que jamais.
Je retiens mon souffle, paralysée par la peur, incapable de bouger. Je regarde les étoiles de métal fendre l’air et atteindre leur cible une à une, tchak, tchak, tchak, dessine une ligne nette sur la joue d’Indra, se plante dans mon épaule, crève l’oeil droit de Meh. Elle hurle de douleur et porte la main à son visage, mais je n’arrive toujours pas à faire quoi que ce soit.
Finalement, c’est l’asarae qui se met en mouvement. Empoignant une de ses dagues, elle transperce l’abdomen de Zhi avec un cri rageur, profitant de sa surprise pour lui entailller également la cuisse.
La livreuse, manifestement habituée à se battre, se reprend aussitôt – la blessure dans son ventre ne semble pas la gêner. Cessant d’utiliser ses armes, elle se met à distribuer des coups de pieds et de poings. Indra, petite et maigre malgré son entraînement assidu, ne tarde pas à tomber à la renverse face à la taille et la force de son adversaire.
Mais ce n’est pas elle que la traîtresse souhaite affronter. Elle se tourne vers la Meh, la plus brisée et la plus convoitée de nous toutes par Ganesh, et la fixe de ses yeux exorbités par la fureur.
- Tu n’es qu’une…
Elle ne finit pas sa phrase, trop occupée à la passer à tabac. Elle sort un poignard de son manteau et son bras s’abat, une fois, deux fois, trois fois, récupérant sa place, accomplissant enfin ce geste dont elle rêve sûrement depuis des mois. Le sang gicle, gicle, glicle. Éclabousse la poussière, barbouille les murs de l’entrepôt et repeint la scène d’hémoglobine suitante.
Et moi, je me tiens là, immobile, incapable de bouger, à regarder cette fille magnifique que j’ai mis tant de temps à retrouver. Je vois défiler devant mes yeux des images de cet homme agonisant, de Hai me crachant des réponses qui ne faisaient que soulever d’autres interrogations, de mon opération chez Baba Ibis, du cachot, des asarae, de tout ce chemin sur lequel j’ai couru même lorsque le souffle me manquait, avec un sac d’une tonne sur le dos, pour rattraper une parfaite inconnue.
Une inconnue, là, devant moi, en train de se faire tuer sous mes yeux. À quoi il servait, ce chemin, si maintenant j’en arrive là ?
Mes sens me reviennent soudainement.
Je jette mon sac à terre, et sa tonne pesante fait trembler le sol – je me libère d’un coup du poids du fardeau que je me suis forcée à porter.
- Arrête ! je crie ne me ruant sur Zhi. Laisse-la tranquille !
J’essaie de la tirer en arrière, mais quelqu’un me retient.
- Ça ne sert à rien, Keya. C’est trop tard, assène Indra.
Je jette un dernier regard à Meh, petite forme rouge grenat, couvert de brûlures et recroquevillée sur le sol.
- Non, je murmure.
Mais la raison me souffle que mon amie a raison, que maintenant, il est trop tard. Que je n’ai pas couru assez vite.
Je fuis dans le nuit silencieuse, seulement troublée par les cris de la jeune fille, et la lune secoue la tête, désapprobatrice devant ma lâcheté.

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