Chapitre quatorze I

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Je fais les cent pas dans la chambre que je partage avec Indra depuis déjà plusieurs heures – je n’arrive pas à rester en place. Mon amie a jugé préférable de me laisser un peu seule, à raison, et s’est absentée.

Je suis un monstre. Non, pas un montre : un démon.

Meh est morte – ses hurlements, non seulement ceux du moment où elle a été brûlée, mais aussi ceux qu’elle a poussé cette nuit, me hanteront encore des années, j’en suis sûre. Et c’est de ma faute. Parce que j’ai fouiné, essayant de « la sauver » au lieu de laisser tomber comme on me le conseillait. Meh n’est plus là aujourd’hui et c’est à cause de moi. Très réussi, comme sauvetage, je pense amèrement. Et en plus de ça, Zhi, une personne sur qui je croyais pouvoir compter, m’a trahie. Le pire, c’est que j’ai avalé ses mensonges sans me douter de rien.

On frappe trois légers coups à la porte, et Hai passe timidement la tête par l’ouverture.

- Keya ?

Plusieurs questions se bousculent dans ma tête – comment sait-il que je suis ici ? Qu’est-ce qu’il me veut ? – mais tout ce qui sort, c’est :

- Zhi est avec l’Éléphant.

Ma voix, enrouée et râpeuse, retient des sanglots, et je prie pour qu’il ne le remarque pas.

- Je sais, répond-il doucement. Indra m’a tout raconté. C’est elle qui est venue me chercher. Elle s’inquiète pour toi, tu sais ? Elle a attendu que tu te calmes toute seule, mais elle s’est souvenu de l’endroit où j’habite, tu as dû le lui dire une fois, et elle a pensé que je pourrais t’aider.

Il s’approche lentement, sans cesser de parler, comme il le ferait avec un animal blessé ou un fou en pleine crise de nerfs. J’ignore sincèrement dans quelle catégorie me ranger.

- Meh est…

- Je sais, répète-t-il.

- Et c’est Zhi qui…

- Je sais.

- C’est ma faut si elle… si je n’avais pas fait de recherches… si je n’avais pas tenté de la sauver… J’aurais dû t’écouter, Hai. J’aurais dû abandonner.

Il me fixe avec attention.

- Non. Tu as essayé de faire ce qui est bien. On t’a confié une mission, pour protéger quelqu’un que tu ne connaissais même pas, et tu as mis en œuvre tous les moyens à ta disposition pour l’honorer. Tu ne t’es pas découragée, là où nous avions tous laissé tomber, parce que tu avais plus de conviction et de caractère que nous tous réunis. C’est Zhi qui a tué Meh. Ce n’est pas ta faute. Je refuse que tu dises ça.

Son regard est si enflammé qu’il me brûlerait presque les joues, et, incapable de le soutenir plus longtemps, je fais semblant d’observer le sol.

- Merci, je parviens à marmonner.

Ma gorge se noue. Même si je ne crois pas à ses paroles, c’est gentil de sa part de tenter de me réconforter. Les mots ne s’ancrent pas en moi, ils glissent sur ma peau sans m’atteindre, et ça ne marche pas vraiment. Une à une, les larmes roulent sur mon menton. Une à une, Hai les essuie du pouce. Son contact, soudain mais naturel, fait crépiter des étincelles entre nous.

- Hé, chuchote-t-il. Arrête de pleurer, Keya. S’il te plaît. Je déteste voir les gens pleurer.

Je hoche la tête et renifle.

- Ça fait beaucoup à encaisser, pas vrai ?

J’acquiesce à nouveau, les paupières closes pour ne pas affronter son jugement. J’ai honte de m’effondrer comme ça devant lui.

- Je suis démon un démon, je souffle. Un démon.

Les mots que je retiens depuis si longtemps, que j’évite de prononcer mais que je ne peux pas m’empêcher de penser, rampent hors de ma bouche et distillent leur poison dans l’air du dortoir.

- Non, affirme-t-il.

- Si. Même toi, au début, tu m’as appelée comme ça.

Il soupire.

- Regarde-moi, Keya.

Je ne remue pas un seul cil – je préfère affronter son mépris un autre jour. Pas maintenant, alors que je suis en ruines.

- Regarde-moi.

Finalement, je me risque à entrouvrir un œil. Il ne me dévisage ni avec mépris, ni avec jugement, mais avec douceur et inquiétude. Je réalise alors qu’il est beaucoup plus proche de moi que ce que j’avais imaginé – quand s’est-il avancé aussi près ?

- Je suis désolé de t’avoir insultée. Je n’aurais jamais dû te traiter de démon, sous aucun prétexte. Je n’ai pas mesuré le poids de mes mots, et je ne pensais pas que tu t’en souviendrais encore. Excuse-moi.

Le temps ralentit alors qu’il approche son visage du mien.

- Je…

Je quoi ? Qu’est-on censé dire dans ce genre de situation, après un discours pareil ?

Tout s’enchaîne alors si vite que je n’ai même pas le temps de réfléchir, le rythme des secondes changeant radicalement pour la deuxième fois en un seul instant. D’une main, il attrape ma taille pour m’attirer encore plus près de lui. De l’autre il me relève le menton, doucement mais fermement, et pose ses lèvres sur les miennes.

Je cligne des yeux, comme si ça allait suffire à éclairer la situation. Qu’est-ce… pourquoi est-il… Si j’ignorais quoi répondre, maintenant, je ne sais même plus quoi faire. J’ai du mal à penser. Du mal à garder les idées claires, surtout, mais il ne s’écarte pas. Et je n’ai pas envie qu’il le fasse.

Je suis donc dans les bras d’un garçon si étrange et secret que je ne peux affirmer le connaître vraiment, mes deux paumes plaquées de leur propre fait sur son torse, avec des larmes séchées brillant sur mes joues, un cerveau en panne de logique et pourtant, même si c’est le pire moment possible, c’est parfait.

Alors que je remonte lentement ses épaules pour glisser les doigts dans ses cheveux ébouriffés, ce dont je meure d’envie depuis des semaines, la porte s’ouvre brusquement sur Indra. Le sang afflue violemment à mes joues. Hai recule soudainement, mais lui ne semble pas gêné, ou en tout cas pas autant que moi. Mes jambes flageolent et mon cœur galope, mais je parviens à tenir debout.

- Ce jour-là, celui où je t’ai traitée de démon, articule-t-il, je t’ai jugée. J’avais tort. Je voulais juste que tu le saches. Alors il fallait que je le fasse. Au moins une fois.

Puis il quitte la pièce, prenant lâchement la fuite avant que je puisse répliquer quoi que ce soit.

- Pas un mot, j’ordonne à mon amie, qui sourit jusqu’aux oreilles, en la fusillant du regard. Ou je te les ferais ravaler en même temps qu’un million de bébés scorpions.

Ses yeux noirs brillent de malice.

- Au moins, il t’a remonté le moral.

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