Épilogue I
Zhi
Je rentre au hangar la tête basse, me demandant déjà comment apaiser la colère de Ganesh. J’ai laissé s’échapper une prisonnière il y a un mois, alors qu’il la voulait de son côté – je n’ai pas compris pourquoi, puisque Keya n’a rien de si spécial. Quand je lui ai posé la question, l’Éléphant a répondu que les filles sans cheveux étaient extraordinaires. Il semble en savoir beaucoup à ce sujet, et ils les avait déjà évoquées auparavant, mais c’est tout ce que j’ai pu découvrir – et maintenant, la jeune femme enlevée lors d’un pillage, qu’il comptait épouser, me glisse entre les doigts. Je l’avais persuadé de me la laisser quelques temps pour « lui faire avouer où se trouve l’argent qu’on lui avait prêté », mais en vérité, je désirais juste qu’il se lasse et oublie. Je ne m’attendais pas à ce qu’il accepte : pas besoin d’argent, quand on vient d’acquérir des meubles aussi précieux et une jeune femme avec autant de valeur marchande. Alors j’ai cru que je pouvais aller plus loin. Mais en découvrant que je l’avais abîmée, au lieu de réaliser qu’elle ne servait à rien et que je lui suffisait comme je l’espérais, il m’a hurlé dessus. Je n’ose pas imaginer ce qu’il va faire ce soir quand je vais lui amener son corps.
Je me sens mal d’avoir perdu – plus ou moins – ce combat, mal que Keya ait compris, parce que je ne peux plus utiliser cet atout à mon avantage – mais ça m’a fait tellement de bien, de lui montrer enfin qui j’étais ! De lui prouver que tous ces mois d’investigations n’ont servi à rien. Mais surtout, je me sens mal d’avoir déçu mon patron, mon protecteur. Celui que je considère presque comme un père.
À cette pensée, le corps de Meh pèse plus lourd que jamais entre mes bras.
Dans n’importe quelle autre cité, en me voyant me traîner dans les rues avec un cadavre en travers de l’épaule, les autorités auraient protesté, horrifiées. Mais à Banhani, personne ne lève le petit doigt pour m’arrêter. Soit nous avons graissé la patte de ces miliciens, soit c’est parfaitement normal pour eux. Je ne sais plus vraiment : nous avons – ou plutôt j’ai, puisque c’est moi qui me charge de presque tout dans cette organisation, à part récolter les lauriers – soudoyé tant de monde que c’en devient difficile de suivre, même pour moi, la première de la classe.
Je pousse la porte du hangar, et décale l’étagère pour arriver dans la pièce secrète. Ganesh est là, assis sur un pouf, seul. Il me fixe d’un regard dur et sévère. Ses yeux glissent sur le corps de Meh et sa colère redouble, flamboie rageusement au cœur de ses pupilles sombres. Je devine que les gardes de tout à l’heure ont déjà expliqué la situation. Au moins, je n’aurais pas à le faire moi-même – étaler mon échec serait pour moi extrêmement humiliant.
L’Éléphant ne va ni me renvoyer, ni me tuer : il a trop besoin de moi pour ça. Mais il va me faire comprendre qu’il est très, très déçu de moi.
Il me tend un couteau – lame vers lui, manche vers moi –, et déclare :
- Taillade-toi.
Je saisis l’arme sans discuter. C’est moi qui était en charge des prisonniers, cette nuit. Je l’ai mérité.
La première plaie court depuis ma pommette, dévale mon cou, et s’arrête juste au-dessus de mon cœur. La deuxième part de mon omoplate gauche et rejoint le droit en dessinant des serpentins entortillés sur mes épaules. Deux blessures, une pour chaque fille échappée. Mais ce ne doit pas lui sembler suffisant, puisqu’il ajoute :
- Taillade-toi.
J’obéis. Le couteau se fraie un chemin entre mes côtes, et laisse un sillon couleur grenat entre chacune d’entre elles. Quand je tombe à genoux, il se penche vers moi, et me susurre à l’oreille, sournoisement douceâtre, avec un sourire carnassier dans la voix :
- Encore.
Il se redresse et me regarder tracer, trancher, taillader encore et encore, comme il me l’a ordonné, des arabesques de chair dans ma peau brun doré, jusqu’à ce que le monde devient rouge, baigné de sang et de fièvre, et que des points noirs danse devant mes yeux. Mon cœur bat n’importe comment – trop vite, trop fort, puis trop lentement. J’ai froid. Je grelotte. Mes dents claquent alors qu’il fait chaud.
Je suis la plus rapide, la meilleure, la première de la classe, et tellement, tellement forte, que même quand le sang me recouvre et me noie, je ne m’arrête pas.
Je crache du charbon gluant et lèche mes plaies tel un animal blessé.

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