Deuxième rencontre — Crok la Chenille
La forêt des champignons géants
Après deux jours de marche ou de vol, pour Baou, la compagnie atteint la forêt des champignons géants. Lipo, fidèle à son caractère, ronchonne : il est épuisé, il a faim, les journées sont trop chaudes, les nuits trop froides. Cela amuse Baou, qui le relance à chaque fois qu’il se tait.
— Mais comment supportes-tu ses plaintes ? demande Lipi en riant.
— Oh, tu sais, je n’ai parlé à personne depuis des saisons. Sa litanie est comme une douce mélodie à mes oreilles.
Tous éclatent de rire, même Lipo, pris au dépourvu.
Le soir tombé, ils installent leur bivouac dans une clairière d’herbe douce, bordée de noisetiers. Lipo grimpe sur le dos de Baou et, en vol, fait pleuvoir des noisettes fraîches sur Gaspie et Lipi. En dix minutes, la récolte est abondante, et le festin peut commencer.
La bouche pleine, Lipo réussit encore à grommeler :
— Avec du miellat, ce serait meilleur…
À ces mots, Baou s’envole brusquement et disparaît derrière les arbres. Lipo, inquiet, demande :
— Ai-je dit quelque chose de mal ?
Le suspense ne dure pas. Baou revient bientôt, portant un rayon de ruche dégoulinant de miel. Il le dépose devant Lipo.
Ému, il n’ose y toucher.
— Alors ? Ce miel ne t’attire pas ? Tu préfères vraiment le miellat ? demande Baou avec un sourire.
— Oh que non ! répond Lipo en se précipitant sur Baou pour le remercier chaleureusement.
— Décidément, pense Gaspie, Baou est un cadeau inespéré pour notre groupe et notre quête.
Le lendemain, le groupe avance avec précaution dans la forêt des champignons géants. Elle s’étend comme un océan de piliers blancs et vivants. Les chapeaux forment une voûte impénétrable qui filtre la lumière en teintes vertes et pourpres.
L’odeur du mycélium imprègne tout, l’air est moite et lourd. Çà et là, des fleurs odorantes et colorées attirent l’œil. Mais derrière cette beauté se cache une sauvagerie millénaire. Alors que Lipo s’approche d’une fleur charnue aux pétales translucides et aux effluves sucrés, un son strident retentit. Aussitôt, la fleur se rétracte, son parfum disparaît. Tous les regards se tournent vers l’origine du cri. Au pied d’un champignon, une pierre blanche semble bouger. Gaspie s’avance avec prudence et découvre une chenille qui les examine avec curiosité.
— Ton ami ne devrait pas s’approcher de cette fleur, dit-elle. C’est une Gueule-de-loup. Son étreinte est gluante et souvent fatale : elle dissout les chairs avec son acide. Heureusement, elle déteste les sons aigus. Oh ! Mais je manque à tous mes devoirs : je suis Crok, la chenille, pour vous servir.
Le groupe se rassemble devant Crok et chacun se présente à son tour. Après avoir expliqué la raison de leur présence, Gaspie l’interroge sur les dangers de la forêt.
— Eh bien, ils sont nombreux, répond Crok :
Les Gueules-de-loup. Vous les connaissez à présent… et aussi leur faiblesse.
Les Lianes-Sangsues. Ce sont des tiges fines qui pendent du haut des champignons. Elles paraissent inoffensives, mais s’enroulent autour de leurs proies pour aspirer leur vitalité. On les reconnaît à leurs extrémités rouges, garnies de ventouses. Leur faiblesse : elles sont fragiles, un coup d’épée suffit à les trancher. Mais elles repoussent vite, et plus nombreuses encore.
Les Champignons rêveurs. Ils diffusent des gaz argentés qui endorment pour une heure, un jour… ou pour toujours. Certains disent que, dans ce sommeil, hanté de visions, on peut voir l’avenir ou le passé. Mais mieux vaut éviter ce risque.
Les Champignons Éclateurs. Massifs, leurs chapeaux gonflés explosent au moindre contact en un nuage de spores jaunes corrosives, qui brûlent la peau et attaquent les poumons. Leurs tiges vibrent légèrement avant l’explosion.
— Voilà les périls les plus graves, conclut Crok avec un large sourire. Je peux vous accompagner et réduire les risques, si cela vous sied. Je ne vais pas très vite, mais dans cette forêt, la vitesse est une ennemie de la prudence.
Gaspie n’hésite pas une seconde et le groupe, avec un nouvel allié, s’enfonce dans la forêt. En chemin, Crok s’adresse à Gaspie :
— Je ne crois pas que les Naines soient responsables du vol chez les Rousses.
Décidément, pense Gaspie, ce voyage vers leur domaine ne fait que confirmer leur innocence. Mais alors… qui a pu commettre un tel acte ?
— Écoute, poursuit-il, je suis très vieux, et, toute ma vie, j’ai entendu la nature : le vent, la pluie, les plantes, tout ce qui respire. Depuis quelques mois, les éléments parlent d’une menace des temps anciens revenue : les Skias.
— Les Skias ? souffle Gaspie.
— Oui. Ce sont les maîtres de la duplicité, de l’illusion et surtout de la discorde. Leur seul but : asservir le monde. Ils sèment la guerre entre les nations. Quand celles-ci sont affaiblies, ils reviennent avec leurs armées de mercenaires et d’esclaves pour prendre le pouvoir. Ils ne sont guère nombreux, à peine cinq cents, selon les archives de la nature. Mais ils ont déjà asservi six peuplades de la vallée de l’Ubayèrie : cela représente une armée d’un million et demi d’insectes et de créatures. Ce n’est rien comparé aux quinze millions d’individus que comptent les grandes colonies — Rousses, Naines, Géantes, Rouges, Charpentières, Feuillus, Sauteuses, Pharaon… Mais prise isolément, chaque colonie est vulnérable.
Soudain, dans un bruit étouffé, le sol se dérobe sous les pas de Lipi. Il disparaît en quelques secondes.
— Par les anciens ! s’écrie Crok, livide.
Un Puits-Mâchoire… Je les croyais disparus depuis des siècles !
— Quoi ?! Hurle Lipo. Qu’est-ce que cet endroit horrible ?! Comment puis-je aider mon frère ?!
— Une seule solution : plonger dans le trou sans être vu par la plante. Mais ce n’est pas possible actuellement, précise-t-il, tous ses sens sont en alerte. Une fois à l’intérieur, contourner ses rangées d’épines acérées et trancher sa tige principale, d’un bleu éclatant. Cependant, pas de précipitation, nous avons largement le temps pour élaborer un plan : les Puits-Mâchoires gardent leurs proies vivantes un ou deux jours pour les rendre plus… digestes. Notre odeur les incommode, elles ont besoin de nous laver avant de nous consommer.
Lipo tremble, prêt à se jeter dans le gouffre puant de moisissure, mais Gaspie le retient.
— J’ai une solution, dit-elle. La reine m’a confié un artefact. Il peut me rendre invisible et me protéger des épines. Crok, montre-moi le chemin.
— Attends la nuit, conseille Crok. Le Puits-Mâchoire est moins actif dans l’obscurité. Il faudra passer totalement inaperçue, sinon ses épines se refermeront et il sera trop tard.
Les heures s’écoulent, longues et pesantes. Lipo, prostré, tourne en rond au bord du gouffre tel un derviche sans musique. Enfin, la nuit tombe sur la forêt des champignons géants. Gaspie se tient prête. Elle serre l’artefact dans sa main. La bague vibre, comme si elle pressentait le danger. Elle prononce mentalement le mot : Eskinor.
Son corps se brouille, se dissipe. En un instant, elle devient une ombre translucide.
— Souviens-toi du chemin, murmure Crok derrière elle. Avance de trois pas vers la gauche, glisse entre deux crocs végétaux, puis le long de la paroi où la sève verdâtre suinte…
Gaspie progresse. Autour d’elle, des rangées d’épines s’ouvrent et se referment comme les dents d’un monstre endormi. Plus bas, l’odeur de chair digérée est écœurante. Dans une alvéole, elle aperçoit son frère : Lipi, suspendu par des filaments visqueux, le Puits-Mâchoire l’a enveloppé dans un cocon translucide partiellement rempli de liquide. Sa poitrine se soulève faiblement : il vit encore. Au centre de la fosse, la tige bleue palpite comme un cœur démesuré.
Elle lève sa lame pour la trancher… quand un grondement terrible résonne. Les parois se contractent, les épines frémissent, une lueur jaune s’allume au fond.
— Gaspie ! Attention ! Il se réveille ! hurle Lipo depuis la surface.
Le Puits-Mâchoire s’anime. Ses crocs claquent comme des lames, ses épines fouettent l’air. Invisible, Gaspie bondit, mais déjà, la plante resserre son calice. L’artefact s’embrase dans sa main. Un mot éclate dans son esprit : Shirudo.
Aussitôt, une fine pellicule argentée enveloppe son corps. Les épines se brisent contre cette armure magique qui repousse leurs assauts. Revigorée, Gaspie fonce vers la tige bleue, palpitante comme une flamme au cœur des entrailles végétales.
Sa lame s’élève une nouvelle fois…
Le Puits-Mâchoire renforce sa défense. D’un spasme violent, il éclate une paroi de son bulbe. Des jets de sève brûlante jaillissent, éclaboussant tout. La chaleur brûle Gaspie à travers sa protection. Elle roule au sol et bondit pour éviter d’être engloutie par le liquide corrosif. Alors que le flot disparaît au fond du puits, la créature éructe. Les plaintes des centaines de malheureux qu’elle a dévorés au fil des siècles se répercutent dans son cratère, comme un écho venu d’outre-tombe. Ces gémissements s’insinuent dans l’esprit de Gaspie, cherchant à l’égarer :
— Abandonne… Tu ne peux pas vaincre… Rejoins-nous… nous sommes en paix… heureux…
Sa tête se met à tourner. Elle hésite. Ces voix, douces et envoûtantes, l’invitent à renoncer. Une senteur exquise s’élève, caressant ses sens et renforçant cette illusion de félicité. Devant ses yeux, des images se dessinent : des rivières claires, des cascades scintillantes, des champs en fleurs où résonnent des chants lointains. Tout l’appelle au repos, à un abandon mérité. Son corps s’alourdit, ses paupières s’abaissent. La tentation de s’assoupir devient irrépressible…
Mais elle serre les dents. Le regard fixé sur son frère prisonnier, elle hurle :
— Jamais ! J’arrive, Lipi !
Elle arrache un bourgeon phosphorescent de la paroi et le lance dans la gueule géante de la plante. Une lueur illumine un bref instant l’intérieur du monstre, révélant une série de vaisseaux ligneux convergeant vers la tige centrale. Gaspie court, saute de nervure en nervure, esquivant les claquements meurtriers des filaments. Chaque bond la rapproche du cœur bleuté. D’un saut désespéré, elle atteint enfin la tige, affermit sa lame et tranche de toutes ses forces.
Un soupir abominable secoue le gouffre : un cri végétal, rauque et profond, qui fait vibrer toute la forêt des champignons géants. Les épines s’écartent spontanément, les lianes deviennent rigides comme de la pierre, et, tout à coup, un flot de sève bleue gicle, submergeant la fosse dans un roulement sourd. Peu à peu, les gémissements s’estompent. Les voix, qui n’étaient que plaintes et supplications, se transforment en un chœur doux et apaisé :
— Merci, Gaspie… Merci de nous avoir délivrés de cette malédiction qui avait dévoré nos corps et emprisonné nos âmes…
Une autre voix s’élève, plus claire, comme portée par le vent de la sève en cascade :
— Depuis des siècles, nous errons dans les ténèbres. Tu as brisé la malédiction. Nous ne connaissions plus ni repos ni silence… Aujourd’hui, tu nous rends la paix.
D’autres murmures suivent, multiples, pareils à des prières psalmodiées :
— Que ton nom demeure dans nos mémoires…
Le Puits-Mâchoire collapse lentement, tel un gouffre souterrain. La gangue qui retenait Lipi éclate, et son corps glisse doucement sur le sol. Essoufflée, couverte de sève brûlante, mais victorieuse, Gaspie se précipite pour le rattraper. Il ouvre faiblement les yeux, un rictus au coin des lèvres, et il exhale dans un souffle :
— Je savais… que vous viendriez me chercher…
Lipo, les larmes aux yeux, bondit aussitôt dans la fosse. Ils ne sont pas trop de deux pour sortir Lipi évanoui du Puits-Mâchoire, désormais silencieux et inerte. Après l’avoir délicatement posé au sol, sur un tapis d’herbe douce et fraîche, Gaspie sent une grande lassitude l’envahir. Elle doit rapidement s’asseoir pour ne pas tomber : son corps et son esprit ne la soutiennent plus. À son côté, Lipo et Crok discernent le malaise qui la frappe ; ils la déposent délicatement près de Lipi. Frère et sœur s’endorment bientôt dans une léthargie profonde que la compagnie espère régénératrice.
Baou commence à dresser un camp de fortune. Crok, après avoir examiné les deux blessés, décrète qu’ils auront besoin d’au moins vingt-quatre heures de repos avant de reprendre la route.
— Je connais la magie utilisée par Gaspie, annonce Crok. Elle est puissante, mais elle puise également sa source dans l’essence vitale du porteur de l’anneau de Voile. J’ai eu le temps d’analyser les changements dans la nature quand Gaspie a activé son artefact. J’ai reconnu la puissance de la larme de lune combinée aux runes anciennes dissimulées dans cette bague magique. Ce repos indispensable lui sera favorable.
Après une nuit et une journée d’attente, entrecoupées de collations rapides, mais revigorantes, les deux amis se lèvent enfin. Lipo, tenaillé par l’angoisse, a passé ce temps dans un silence rare — un record pour lui. Lipi, déjà debout, s’active avec énergie : la tragédie du Puits-Mâchoire ne semble avoir laissé aucune séquelle sur lui.
— Alors, Gaspie, comment te sens-tu ? demande Crok, le regard inquisiteur.
— Tout va bien ! répond-elle. Nous pouvons donc
reprendre notre conversation, interrompue par cet incident malheureux provoqué par le Puits-Mâchoire.
— Est-il mort ? demande Gaspie, avec un reste de crainte au souvenir de la féroce bataille.
— Plus ou moins, répond Crok. Il est mort en apparence, comme une plante fanée, mais au plus profond de ses racines, je sens sa force vitale, faible, mais toujours présente. Il finira par repousser — dans six mois, dix ans ou plus. Mais c’est inéluctable. Et heureusement, poursuit Crok, cette plante est dangereuse, certes, mais sais-tu qu’elle a plus de cinq mille ans ? Ses congénères ont connu le monde d’avant la Grande Révolution. Toute chose dans la nature a sa place, et cela doit demeurer ainsi si l’on souhaite vivre en harmonie. Crok se tourne vers Gaspie :
— Maintenant, écoute. Je vais te parler de la menace suprême que les Skias font planer sur le Monde. Mais avant, tu dois connaître ces entités maléfiques.
Autour d’eux, Baou, Lipi et Lipo se rassemblent, attentifs au récit de Crok.
Les Skias
Nul ne sait vraiment quand les Skias apparaissent. Les plus anciens contes disent qu’ils sont déjà là avant la création du Monde. Leur origine demeure un mystère : pour certains, ils ne sont ni vraiment vivants ni vraiment morts, mais plutôt des ombres évanescentes créées par le mal.
Les Skias forment une peuplade asexuée. Leurs corps sont hauts, maigres et anguleux, comme taillés à la serpe, évoquant des silhouettes d’ombres pétrifiées. Leur peau — si l’on peut appeler ainsi cette surface lisse — est légèrement fumée, parcourue de reflets sombres qui semblent se mouvoir comme de la brume sous l’épiderme. Leur fragilité est trompeuse : leurs os sont aussi cassants que du verre, mais leur ruse et leur cruauté compensent largement cette faiblesse. Surtout, les Skias peuvent se défaire de leur enveloppe charnelle et devenir des ombres translucides, immatérielles, insensibles aux armes ordinaires.
Leur pouvoir le plus redouté est la métamorphose. Ils peuvent prendre l’apparence de n’importe quelle créature qu’ils ont observée assez longtemps, en imitant la voix, les gestes et même les odeurs. Mais leur imitation n’est jamais parfaite : leurs yeux caverneux reflètent toujours une part d’ombre, et leurs mouvements conservent une raideur anormale, semblable à celle de pantins de bois. Les Skias ne se contentent pas d’imiter : ils transforment certains de leurs prisonniers. Par des rituels obscurs et douloureux, ils effacent mémoire et identité, plongeant la victime dans les affres de leurs représentations. Quand elle en ressort, elle n’est plus qu’une copie de Skia, sans souvenir ni âme, condamnée à rejoindre leur peuple spectral. C’est ainsi qu’ils maintiennent leur nombre : par le vol des âmes, plutôt que par la naissance.
À l’issue de cette description exhaustive, les questions fusent de toutes parts. Dans le brouhaha, Gaspie interroge :
— Comment être certains que les Skias sont de retour ? Auraient-ils fomenté le vol du sceptre royal de notre colonie pour…
Elle se fige. Aucun muscle de son visage ne bouge, ses yeux sont fixes, flous. Trois secondes interminables s’écoulent avant qu’elle ne reprenne :
— … nous faire déclarer la guerre aux Naines ?
La compagnie, excitée par le récit de Crok, ne remarque rien. Seul ce dernier, dont le regard doux se pose sur Gaspie, semble troublé.
— Gaspie, as-tu la migraine ? demande-t-il. Un bourdonnement léger, mais continu dans les oreilles, comme un acouphène à peine perceptible ?
— C’est juste… Mais comment le sais-tu ?
— C’est un effet secondaire de l’utilisation de l’anneau de Voile.
À ces mots, Gaspie tressaille. Comment Crok peut-il connaître l’existence de cet artefact, censé être invisible à tous ?
— Le mage Orélith t’a-t-il soufflé mot des effets de l’anneau ?
Et voilà qu’il mentionne sa rencontre secrète avec le mage ! La surprise laisse place au trouble et à la méfiance.
— Qui es-tu précisément, Crok ? demande Gaspie, sur la réserve.
— N’aie crainte, Gaspie. Je connais très bien le mage de la colonie des Rousses, qui fut, il n’y a pas si longtemps, un de mes disciples.
Abasourdie, Gaspie peine à comprendre. Comment le mage le plus puissant de la colonie, voire du Monde, aurait-il pu être son disciple ? Qui est donc cette chenille à l’apparence frêle, dotée d’un savoir illimité ?
— Je te sens troublée, Gaspie, reprend Crok. Mais ne t’inquiète pas : les explications viendront. Nous devons avant tout gérer cet effet secondaire des runes de la bague. Sans cela, tes crises d’aphasie risquent de s’aggraver jusqu’à la paralysie. Suivez-moi. Je possède une partie du remède dans ma bibliothèque vivante des potions. Il manquera un ingrédient que nous trouverons sur le chemin de la colonie des Naines : la sève de l’arbre appelé Chôgomme. Elle est indispensable à la fabrication du baume. Il est évident que je vous accompagnerai dans votre quête : vous aurez besoin de la mémoire des anciens pour éclairer votre chemin.
À ces mots, Crok écarte une stèle blanche et révèle un escalier s’enfonçant sous terre. Le colimaçon débouche sur une salle immense, composée de rayonnages garnis d’une myriade de fioles.
— Voici mon laboratoire du savoir et des soins, déclare Crok.
La salle est vivante, frémissante au moindre son. Les rayonnages, faits de racines et de branches, se balancent comme sous l’effet d’une brise légère. Les contenants des potions, fabriqués à base de calices translucides ou irisés, diffusent une lumière douce et apaisante. Cet endroit respire, au propre comme au figuré, la quiétude, la sécurité et la beauté d’un Éden passé.
Lipo, à peine sensible à tant de splendeur et toujours pragmatique, demande :
— Dans cette multitude, y aurait-il de quoi manger ?
— J’allais vous le proposer, répond Crok. Voici toute une étagère de nourriture : sucrée, salée, liquide ou solide. Nous pourrons en emporter pour les jours à venir. Impossible de tout transporter : autant faire bombance avant le départ.
À ces mots, un large sourire illumine la face de Lipo. Sans réfléchir, il se précipite sur le récipient le plus proche, le saisit comme un trophée et avale d’une traite son contenu, persuadé qu’il s’agit d’un précieux élixir.
Un instant de silence… puis son visage se contracte.
— Par les mandibules de ma grand-mère ! C’est… c’est du vinaigre !
Il éructe bruyamment, ses joues gonflées comme un crapaud, puis se met à tousser à s’en arracher les poumons. Ses yeux se remplissent de larmes, il recrache une giclée acide qui éclabousse ses bottes, tout en battant l’air de ses bras et sautant sur place comme si ses mouvements saccadés pouvaient chasser cette acidité.
— On dirait qu’un dragon m’a craché dans la gorge ! réussit-il à articuler d’une voix étranglée.
Crok, secoué d’un rire qu’il tente en vain de dissimuler, finit par lui tendre une fiole rosée.
— Bois ça, ça calmera ton estomac avant que tu ne renverses tous mes élixirs.
Lipo saisit la fiole et l’avale à grandes gorgées, jurant entre deux hoquets qu’on ne l’y reprendra plus… avant d’oser, d’un regard suspicieux, jeter un coup d’œil au prochain récipient.
La compagnie rit de bon cœur. Après les épreuves des derniers jours, ce rire est jubilatoire, libérateur, lavant toutes les tensions accumulées.
— Lipo, ta gourmandise te perdra… soupire Gaspie, un regard bienveillant posé sur son frère.
À l’aube, la compagnie prend le chemin de la colonie des Naines. Guidée par Crok, elle traverse la forêt des champignons géants en quelques heures, sans incident notable. Seul Lipo se distingue : en satisfaisant un besoin naturel, il s’enfonce une aiguille de liane grimpante dans le séant. Les onguents de Crok font des merveilles, et il cesse vite de se plaindre, malgré les taquineries de Baou. La forêt derrière eux, Gaspie s’interroge :
— Pourquoi ne voyons-nous aucun signe de la colonie des Naines ?
— À quand remontent vos informations sur leur localisation ? demande Crok. La colonie est plus loin. Nous devons encore traverser le labyrinthe des Marais mouvants avant de la rejoindre. Mais pour l’instant, voici un Chôgomme. Je vais en prélever la sève et fabriquer ton baume. Tu devras l’appliquer sur ton front chaque matin, pendant dix jours.

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