A l'heure

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Et d’un coup, j’entends un bruit sur le rail. Je me rends compte que depuis que je suis sorti de la voiture, je souris, pas un grand sourire, mais le sourire d’une personne qui sait ce qui va se passer et vit enfin le moment présent.

Il ne doit plus être très loin maintenant. À cette vitesse, les kilomètres doivent défiler.

Je reste allongé encore en espérant qu’on ne me voit pas. Mais lancé à trois cents kilomètres heure, il ne doit pas s’arrêter en quelques mètres.

Le moment arrive, je me redresse et m’assieds en tailleur, faisant claquer douloureusement mes genoux.

À l’origine, j’avais prévu de me mettre debout, les bras écartés avec les sangles aux pieds, fixés aux traverses, pour éviter que je me dérobe à un moment de faiblesse.

Mais là, pas de sécurité, alors position tailleur. Dans cette position, même un vieux de cent ans irait plus vite que moi à se lever. Dans tous les cas, le résultat sera le même.

Le choix de cette fin n'est pas anodin. J'aurais pu choisir un pont au-dessus de l'Allier, ou les médocs — j'en ai un stock. Mais je voulais qu'on s'en souvienne. Que quelqu'un, quelque part, rentre chez lui ce soir-là et regarde ses petits problèmes différemment.

Je vois enfin le train. Il doit être à environ un kilomètre. Il va vite, il se rapproche. D’un coup, j’entends un bruit énorme : le klaxon du train retentit. Le chauffeur a dû me voir. À cette vitesse, il n’arrivera pas à freiner à temps.
La peur m’envahit, je commence à douter, tout va vite, trop vite, dans ma tête. Puis, je pense au conducteur. J’ai de la peine pour lui. Dans une vingtaine de secondes, il me percutera. Il n’y est pour rien, il n’a rien fait de mal. Je suis désolé, sincèrement.
Je remarque que ce n’est pas un TGV Lille/Paris, c’est un Thalys qui arrive. Le Thalys est rouge foncé.

20 secondes, je me dis qu’assis en tailleur, je vais passer sous le nez de la motrice et me faire passer dessus par les wagons, je n’avais pas prévu ça. Je ne sais pas pourquoi, je me lève d’un bond, jamais je ne me suis levé aussi vite ! 15 secondes.
Je suis bien à l’heure au rendez-vous avec mon amie. J’ai toujours détesté arriver en retard. Je n’ai plus peur, je la connais. Cette amie, je la côtoie tellement souvent en pensée depuis des années.

10 secondes. J’entends le crissement des freins du train, 9, 8, 7 (des images me viennent en tête, mon école primaire, la caserne où j’ai effectué mon service militaire), 6, 5 (la maison de mon enfance, aux dessins animés du mercredi après-midi, à la console, à ma mère), 4, 3…

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