Rouge de Mars
Le lendemain, dans le sas d’accès de la plateforme d’atterrissage de la Cyber Corp, Julia Cire attendait cigarette à la main. Quand elle eut fini sa clope, elle l’écrasa avec la pointe de sa chaussure. Puis à travers le portique vitré, elle jeta un rapide coup d'œil sur un vaisseau de grande taille, gris anthracite avec des ailes courtes inclinées en V. Avant de sortir, elle observa que de rares rayons solaires illuminaient l’ensemble de la cité. Elle s’avança vers le sarcophage le plus proche, l’ouvrit et enfila une combinaison.
À l’intérieur de l’astronef où une hôtesse l’accueillit.
— Bienvenue chez Spatiale Compagnie, lança-t-elle le sourire aux lèvres.
Julia ne lui répondit pas, car sa mâchoire se contracta à cause du froid extérieur et elle se contenta d’un simple hochement de tête. Dans la cabine passager, quatre hommes l’attendaient dont Silver Master qui lui fit une remarque désobligeante sur l’odeur nauséabonde de sa cigarette. Indifférente à sa remarque, discrètement, elle s’assit sur un large fauteuil cyan. Les trois autres ne lui prêtèrent non plus guère d’attention. Elle se perdit à observer jalousement les formes généreuses du corps de l’hôtesse. Un instant plus tard, la voix de l'hôtesse s’annonça de nouveau.
— Afin de ne pas perturber le voyage, veuillez ne pas boire ni manger pendant le trajet. Vous avez à disposition des cubes d’acides aminés afin de combler ce manque. En espérant que vous fassiez un bon vol parmi la Spatiale Compagnie.
La voix de l’hôtesse retentit de nouveau :
— Nous allons bientôt décoller, tenez-vous bien au fond de vos sièges.
Les propulseurs de l’astronef l’avaient fait décoller à la verticale. Quand il fut à 65 pieds, l’engin manœuvra à 180° et s’envola en direction d’épais nuages gris pinchard et y disparut à travers. Quand il pénétra dans la haute atmosphère, une traînée blanchâtre se forma au niveau des ailes. Le pilote activa les propulseurs ioniques pour percer l’exosphère lunaire. Pendant son ascension, la pointe du museau et les ailes de l’appareil commencèrent à s’embraser d’un rouge de mars. Le vaisseau subit des secousses, mais rapidement il se stabilisa et se retrouva hors du champ d’attraction lunaire.
Un module à gravitation s’était structuré autour du cockpit qui avait été conçu pour que son équipage n’éprouve pas l’apesanteur. L’astronef s’envola à trente-cinq fois la vitesse du son et se retrouva rapidement à proximité d’une base spatiale nommée Hermès. Elle était stationnée à mi-chemin entre la Terre et son satellite. Cette infrastructure ressemblait à un immense gratte-ciel en ellipse nacré. Sa hauteur culminait à trois kilomètres de long et de quelques centaines de mètres de large.
Du vaisseau ils pouvaient y distinguaient de multiples ouvertures. Hermès était un point de ravitaillement stratégique de la flotte spatiale. De nombreux vaisseaux allaient et venaient à travers un immense portail de forme rectangulaire. Chacun de ses angles était alimenté par une source d’énergie propre créée à partir d’une matière exotique, communément, appelée l’héliophasite.
Après vérification des protocoles de vol, le pilote opéra un large détour pour contourner Hermès. Et à proximité du portail, un immense cargo en sortit. L’astronef se retrouva face à l’un des plus grands vaisseaux créés par l’homme. Sa différence de taille impressionnait toujours autant son pilote qui annonça fièrement.
— Bonjour à tous, ci-dessus vous allez apercevoir l’un des titans de la Spatiale Compagnie et d’après mes informations, il est en provenance des Lunes de Saturnes.
Victor Locke jeta un coup d’œil vers son hublot et ne vit qu’une partie immergée de ce monstre spatial.
— Impressionnant ! On dirait qu’il sort du néant. C’est une sacrée technologie qu’ils ont là. Et dire que si on n’avait pas fait la découverte de l’Héliophasite nous en serions encore aux longs trajets spatiaux…
Locke était le seul à observer l’impressionnante taille de ce titan. Silver patientait, les paupières fermées et, sur sa joue un léger rictus se dessinait. Julia le remarqua et aussitôt se mit à songer au jeune Parker. Puis le pilote s’annonça de nouveau.
— Nous allons entrer dans quelques secondes dans le portail « non euclidien », tenez-vous près, cela peut secouer et provoquer des hauts le cœur. Entrée dans son aire dans trois, deux…
L’astronef pénétra lentement dans ce portail aux allures d’un trou noir. Le temps de ce transfert était bref. En effet, le vaisseau traversa des millions de kilomètres en seulement quelques minutes. De l’autre côté, il sortit progressivement du passage. La planète Mars se trouvait juste en face. Pendant qu’il se dirigea vers son orbite, il croisa de nombreux vaisseaux.
L’entrée sur Mars ne fut pas aussi rapide que la sortie du satellite terrestre. En effet, l’homme avait terraformé son noyau afin de la rendre habitable, son climat se modifia et se réchauffa. Cette montée de température avait provoqué d’épais nuages chargés de pluie sur ses pôles. Cela créa une augmentation des couches atmosphériques, qui rendait sa pénétration plus difficile que sur la lune. Des averses interminables s’abattaient sur la planète et vu de l’espace la couleur rouge de mars s'estompait.
La navette se dirigea vers l’Amazonis Planitia à l’ouest du Mons Olympus où était basée l’une des gigantesques cités martiennes. Il s’agissait de Viking, son credo était « la cité de l’espoir ». Pendant sa descente, l’astronef survola la zone Tharsis Montes où s’étendait une chaîne de volcans, mais le plus impressionnant d'entre eux était le mont Olympus. Et au sommet était construit un immense observatoire. La navette filait à Mack 2, faisant défiler à haute vitesse cet incroyable panorama.
À l’intérieur du cockpit, le pilote n’avait rien à faire ou presque, l’ordinateur de bord doté de puissants calculateurs gérait tous ces paramètres d'une précision sans failles. En fait, tous les astronefs étaient commandés par des supercalculateurs quantiques. La Spatiale Compagnie avait laissé des pilotes à bord simplement pour ne pas déshumaniser les vols spatiaux. Car les erreurs de pilotage passées étaient souvent dues à l’inattention des pilotes imprudents. Une voix désincarnée résonna dans l’hearphone du pilote.
— Numéro 1235-12T ici la tour de contrôle, veuillez-vous identifier.
— Ici 1235-12T, Bob Nash matricule 78T-L, demande autorisation de percer le dôme de Viking pour un atterrissage sur la base aérospatiale, Arisa.
— Bien reçu, permission accordée, diminution protectrice du dôme, zone B-237.
Le pilote n’eut toujours à rien faire, l’ordinateur de bord prit le contrôle, diminua l'activité des propulseurs, jusqu’à atteindre les 214 nœuds. Cette vitesse était nécessaire afin de passer le dôme de protection, car si l’appareil passait en dessous de la barre des 190 nœuds, l’engin pourrait s’écraser dessus.
Quand l’astronef s’engagea à travers le dôme doré, le paysage changea. Des champs agricoles s’étendaient à perte de vue. Puis, des drones escortèrent le vaisseau, qui était devenue systématique et ainsi évitait tout type d’intrusion pendant l’affaiblissement du dôme. Lorsqu'il termina de survoler la zone agricole, une forêt luxuriante s’étendait sur quelques kilomètres. Elle encerclait la cité.
À l'horizon des gratte-ciels s'étendaient à perte de vue, mais un seul dominait : Arisa la base aérospatiale.
Dans le compartiment, tous les passagers s'étaient endormis, la lumière s’intensifia lentement et une brève musique classique se fit entendre suivie d’une douce voix :
— Mesdames, Messieurs, bienvenue sur Viking, merci d’avoir patienté pendant ce long courrier, la température externe est de vingt-deux degrés centigrades. Les ceintures automatiques se dénoueront dans quelques instants. Spatiale Compagnie vous souhaite un merveilleux séjour sur la planète Mars.
Tous se réveillèrent après cette annonce, tous sauf André Vars qui dormait depuis le départ lunaire. Un ange passa dans le compartiment.
Personne n’osait parler, mais Michel Mark secoua l’épaule de son collègue endormi. Il grogna, mais ne se réveilla point. Ce qui fit ricaner les deux autres hommes.
— Mais qu’est-ce qu’il a ? questionna Julia Cire aux autres.
Personne ne lui répondit sur le moment.
— Mais vous allez me parler à la fin ! insista-t-elle.
Michel et Victor la regardèrent avec un regard oblique.
Allons, allons, calmez-vous donc, messieurs ! trancha Silver.
Julia haussa les épaules en jetant à son tour un froid. Le vaisseau atterrit en provoquant une secousse, cela réveilla André Var émergeait qui émergeait de son long sommeil, en balbutiant des termes confus. Il se frotta les yeux et s’aperçut qu’il était épié par ses collègues et dit en grognant :
— Oh, ça va ! Foutez-moi la paix !
Les trois hommes rirent gras pendant un bref instant, mais leur sérieux reprit le dessus.
— Mais arrête d’avaler ces somnifères pendant les trajets spatiaux, à force tu vas y passer, souligna Victor avec un brin d’ironie.
— Pff, mais qu’est-ce que tu me racontes encore toi, ajouta-t-il agacé.
Sous les yeux moqueurs de ses collègues, il soupira. L’hôtesse entra toujours souriante, elle demanda si tout s’était bien passé, tous lui répondirent « sans aucun problème », sauf Julia Cire la laissant dans la plus grande ignorance. Enfin, l’hôtesse ouvrit le sas et chacun sortit dans le calme et la bonne humeur ou presque... À l’extérieur, ils furent escortés par trois robots agents de sécurité qui les attendaient à proximité d’une large limousine électrique noire métallisée.
Ces trois agents de taille normale étaient vêtus de costumes gris. Tous avaient des visages similaires avec des traits grossiers et de longs cheveux cuivrés. Le groupe se dirigea vers un véhicule. Julia entra la première, suivie par ces collègues. Le véhicule partit de la plateforme d’atterrissage pour se diriger vers un tunnel.
André Var n’arrêtait pas de bailler et dérangeait Julia installée à sa gauche. Victor rompit le silence qui pesait dans l'habitacle.
— J’ai bien peur que trois agents ne suffisent pas à nous protéger contre une éventuelle attaque…
Les deux agents lancèrent simultanément le même regard.
— N’ayez crainte monsieur, nous avons été programmés à des conditions extrêmes, notre entraînement nous a conditionnés au-delà de la simple protection. Aussi, pour des raisons de sécurité, nous ne voulions pas attirer l’attention sur vous. Pour cela, nous nous excusons d’avance d’être si peu nombreux, expliqua le robot assis à la droite de Silver.
— Et à ce propos, où est Omega ? questionna Victor.
— Oméga est sur une autre mission, lança Silver à son employé.
— Ah bon, et laquelle ? interrogea-t-il.
— En ce moment, il surveille le programme Vécra.
— Tiens donc, quelles sont les raisons de cette surveillance ? répliqua Michel Mars.
— En réalité, l’opératrice a repéré un défaut de conception, une chose qui n’était pas prévue.
Silver laissa un court instant avant de reprendre pour se racler la gorge et poursuivit.
— Un problème inattendu, comme vous savez sa nature est féminine et il s’avère qu’elle est tombée sous le charme du sujet Parker.
— Pas possible ! affirma Michel avec étonnement.
— Hé si, même les programmes de nos jours sont propices à ce sentiment complexe.
— Mais qu’a-t-elle fait au juste ? interrogea de nouveau Victor.
— Un moment, s’il vous plaît, répondit-il.
Silver demanda à l’agent installé à sa gauche de lui apporter de l’eau. L’agent s’exécuta en sortant du bar une petite bouteille et le servit.
Il porta la bouteille sur ses lèvres, but une gorgée de la boisson et poursuivit.
— C’est très simple, Vécra diminuait des fréquences électrostatiques du module à réalité dimensionnelle. Et comme vous le savez, cela contrait l’effet recherché. Mais passons, le sujet est en ce moment même en train de subir la dissociation et toute manière, Vécra…
— Excusez-nous, mais nous devons nous arrêter pour reprendre un autre véhicule, intervint l’un des androïdes.
La limousine s’arrêta. Une gare routière.

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