Virtua - 19 mai 2016

21 minutes de lecture

La rue était bondée. Un flux dense et compact de parents se déversait sur le trottoir, bousculant tout ce qui se trouvait entre eux et leur progéniture. Ils attrapaient les enfants par la main et se précipitaient sur le parking après un bref « comment s'est passé ta journée ? », afin d'éviter tout embarras de voiture. Le premier jour de la rentrée des classes était un vrai parcours du combattant qui avait de quoi traumatiser ceux qui n'y étaient pas encore habitués. Les autres connaissaient les lois de cette jungle et ne s'embêtaient pas à tergiverser ; le tout était de foncer dans le tas avec un air assuré.

Sophie était de celles qui n'avaient pas encore pris le coup de main. Elle préféra attendre l'apaisement de la tempête pour rejoindre son véhicule. Cela lui permit d'interroger sa petite fille de six ans sur son premier jour d'école. Elle avait l'air ravi ; les enfants quittent leurs parents en larme et ceux-ci les retrouvent avec le sourire. L'adaptation incroyable de la jeunesse ! Sophie était rassurée.

– On rentre, Lily ? fit-elle doucement à sa fille, constatant avec soulagement que la rue s'était dégagée.

La jeune femme se dirigea vers sa Peugeot grise. Elle attacha soigneusement Lily à l'arrière et démarra ; le moteur fit quelques caprices ; il avait un peu rouillé – la voiture était restée dans le garage pendant toutes les vacances d'été. Finalement, une fumée de mauvais augure s'en échappa.

– Une révision semble nécessaire... s'inquiéta Sophie en réglant son rétroviseur.

Sophie aspira dans sa paille en fronçant les sourcils, alors même que son gobelet était vide, ce qui produisit un son désagréable. « Je deviens paranoïaque... » pensa-t-elle en ouvrant le couvercle pour remuer le reste de glaçon. Elle s'était arrêtée au fast-food pour faire plaisir à Lily et attendait que celle-ci finisse de s'amuser à l'aire de jeu. « N'ai-je pas déjà vu cet homme-là quelque part ? » Depuis plusieurs jours, Sophie se sentait constamment épiée ; elle avait remarqué un individu étrange qui la suivait un peu partout. Il était assis à une table voisine. Il portait une casquette de supporter et de fines lunettes rectangulaires qui rendaient son visage sérieux, ainsi qu'une tenue de sport bleue, quelconque, qui lui permettait de se fondre parmi la foule. Néanmoins, cela en faisait une personne remarquable quand on le croisait souvent. Elle se demandait si son ex-mari n'avait pas envoyé une sorte de détective privé, pour trouver un prétexte afin de récupérer la garde de Lily. Il ne l'obtiendrait pas de cette manière en tout cas.

Soudain, l'homme disparut. Sophie en fut stupéfaite ; elle n'avait pourtant cligné les yeux qu'une seconde à peine. Quand était-il parti ? « Je deviens paranoïaque...» répéta-t-elle en cherchant l'homme dans la salle. Il n'était plus là. La jeune femme ne prêta pas attention à cet incident qu'elle mit sur le compte de la fatigue. Mais, elle avait tort de sous-estimer son instinct ; tout cela était le prélude à affaire des plus étranges.

C'était une petite maison à un étage que les arrières grands-parents de Sophie avaient acheté dans le temps et que son père n'avait pas eu le cœur de vendre. Elle avait son petit jardin bétonné et sa terrasse à l'ombre, clos par des haies sombres et bien taillées. Son toit était en ardoise et ses murs avaient été peints en blanc après la rénovation, pour camoufler les vieilles poutres qui en jaillissaient par endroit et les recoins jaunâtres de certaines pièces. Le garage était accessible par une unique pente que la voiture devait grimper avec effort. Le véhicule crachota de plus belle dans la montée et le moteur tempêta de manière saccadée.

– On est arrivé ! s'exclama Sophie en secouant légèrement Lily qui s'était endormie dans son siège.

La petite ouvrit les yeux comme un nouveau-né, qui ne sait ni où il se trouve, ni ce qui se passe. On aurait dit un ange qui se réveillait ; son visage rond et rose, ses boucles dorées qui se rebellaient au-dessus de sa tête, le petit filet de bave qui témoignait d'un sommeil profond... Aussitôt détachée, Lily se précipita dans la cour, à la recherche du chat ; il était souvent dans le jardin, ou allongé dans le sofa, ou peut-être encore aux pieds d'un arbre ; elle allait être occupée pour le reste de la journée !

Quant à Sophie, elle se réfugia dans le salon, loin de tous ses soucis. Elle pouvait se reposer une heure environ, puis elle ferait le repas de Lily (celle-ci n'avait rien mangé au fast-food, comme d'habitude, et s'était contentée de jouer) ; aujourd'hui, elle était bien trop fatiguée pour s'acquitter des tâches ménagères ou de quoi que ce soit. Elle travaillait à la mairie, s'occupait des papiers administratifs, mais surtout des cartes d'identité et des passeports. Puisque les municipales approchaient à grands pas, quelques « volontaires » avaient été réquisitionnés pour aider aux préparatifs, dont Sophie.

La jeune femme expira, comme pour évacuer le stress de sa journée, puis sortit des cartons rangés au-dessus d'un meuble et les renversa. Des centaines de paquets de trente-deux et cinquante-quatre cartes s'éparpillèrent sur le sol. Sophie avait un drôle de hobby ; elle aimait faire des châteaux de cartes. Au fil du temps, elle avait accumulé tellement de cartes que, si elle devait toutes les utiliser, son château dépasserait certainement le plafond de la maison ! Bien sûr, elle n'était jamais arrivée jusque-là. Elle se détendit les épaules et ouvrit les paquets à côté d'elle, étala les cartes et commença la pyramide avec adresse et dextérité.

Construire un château de cartes est comme façonner la vie de ses propres mains ; il faut de la patience et de l'habilité, relever les cartes qui tombent, les replacer au bon endroit, poser des bases solides pour atteindre le sommet. Mais ce qui est le plus similaire, c'est que dès les premières cartes posées l'une contre l'autre, on sait qu'elles s'effondreront ; pourtant, on essaie de faire la pyramide la plus grande possible et on en oublie que tout ce travail est éphémère pendant un moment.

Sophie avait déjà fait plusieurs étages. Elle entendait le tic-tac redondant de l'horloge et savait que le temps filait rapidement ; elle devrait bientôt faire la cuisine. Lily avait sûrement trouvé le chat et devait être dans sa chambre avec lui. La jeune femme avait encore un peu de temps devant elle ; cet entraînement quotidien lui servirait lors du tournoi de château de cartes organisé par la mairie. Elle y participait chaque année et arrivait toujours en haut du classement, ce qui lui valait l'admiration - non désagréable - de ses collègues.

Soudain, alors qu'il y avait déjà cinq étages de faits, une sonnerie retentit. Sophie eut un faux mouvement et sa pyramide s'écroula en un souffle ; tout un travail ravagé. Autant dire qu'elle n'était pas ravie. Elle se dirigea vers le couloir d'un pas lourd et las ; quelqu'un attendait devant la porte.

– Qui est-ce ? demanda-t-elle en entrouvrant légèrement le battant.

– Euh... Excusez-moi ? répondit une voix tremblotante.

Sophie sursauta en apercevant le visiteur. C'était l'homme au survêtement bleu, toujours muni de sa casquette et de ses lunettes. Elle voyait son visage pour la première fois ; il avait un nez fin et un peu tordu, des yeux étirés et courbés par des cernes noirs ainsi que des lèvres bien dessinées. Son corps trahissait une certaine nervosité par des mouvements saccadés et répétitifs. Sophie voulut refermer la porte le plus vite possible, mais l'homme la retint de son pied :

– A-Attendez !

– Est-ce que vous me suivez ?! s'époumona Sophie, incrédule face à l'audace de cet étranger.

– Vous... Vous aviez remarqué... ? regretta-t-il d'une voix soudainement toute petite.

– Qui vous envoie ? Mon ex-mari ?

– N-Non ! Ce n'est pas ce que vous croyez... Je...

L'homme sortit de sa poche une ventoline et aspira un grand coup, les mains secouées de tremblements. « On dirait qu'il a Parkinson », s'étonna Sophie. Elle le laissa entrer car il lui semblait qu'il faisait une sorte de crise, ce qui l'inquiétait. Elle lui proposa d'aller dans la cuisine au bout du couloir, pour s'asseoir. L'individu se calma après quelques minutes :

– P... Pardon d'arriver comme ça, j'étais un peu nerveux...

– Qui êtes-vous ? Cela fait quelques jours que je vous vois partout... J'hésitais même à appeler la police !

– Je... Je suis Stan et je fais partie du comité scientifique, chargé de réparer les erreurs et les problèmes liés à la science...

Sophie leva un sourcil. Comme elle le pensait, cet homme n'était pas tout à fait net. Même si l'air avec lequel il parlait était sérieux, elle n'avait jamais entendu parler de ce genre de comité. Elle croisa les bras, s'adossa à la fenêtre et examina le personnage avec appréhension.

– Qu'est-ce que vous me voulez exactement ? dit-elle d'un ton sec.

– N... Nous avons remarqué des irrégularités dans votre encéphalogramme, ce qui nous fait penser que vous êtes atteinte d'une maladie sérieuse au cerveau...

L'homme ne gesticulait plus et semblait s'être repris. Il affichait un air grave qui faisait presque peur à la jeune femme.

– Je ne comprends pas, dit-elle avec une expression d'hébétude, je n'ai pas fait de test, je n'ai même jamais fait d'encéphalographie !

– C'est assez compliqué... J'ai peur que vous ne soyez pas prête à l'entendre, mais le temps presse...

L'homme se leva et rangea la ventoline dans sa poche. Il se frotta le visage, puis commença à faire les cents pas en silence ; il cherchait ses mots.

– En réalité, vous n'êtes pas vraiment ici. Vous vous trouvez dans les locaux du comité scientifique, sous notre surveillance ; vous êtes dans un coma artificiel généré par un appareil qui contrôle les ondes cérébrales. Tout ce que vous vivez ici, n'est que pure illusion... Une illusion provenant de cet appareil qui vous maintient endormie.

Sophie ouvrit la bouche, ahurie, puis la ferma. Elle l'ouvrit de nouveau, croyant dire quelque chose, mais aucun son ne sortit. « Qu'est-ce que c'est que ce charabia ?» bougonna-t-elle en son fort intérieur. Elle s'approcha lentement du téléphone fixe ; il n'y avait qu'une chose à faire : appeler des agents pour emmener ce gentilhomme se faire aider dans un établissement adéquat. Son expression dut la trahir car l'homme sembla prit de panique :

– J... Je sais que vous me prenez pour un fou ! et c'est normal ! Mais je vous assure que tout ceci est vrai ! Ce monde n'est pas réel, il est simplement une création de votre propre cerveau, sous l'impulsion de fausses indications neurologiques... Seulement, il semble que vous ayez contracté une maladie dans la réalité, qui risque de vous être fatale ! Vous devez...

C'en était trop.

– Allez-vous-en !

Sophie demanda brutalement à l'homme de sortir, le poussant presque sur le pallier. Celui-ci obtempéra, résistant tout de même avec velléité, mais préférant ne pas avoir d'ennuis. Il resta un instant devant la porte, désemparé :

– Vous êtes en grave péril... !

« C'est cela... » maugréa Sophie. Si dans les prochains jours elle était de nouveau suivie par cet homme, elle irait voir la police. Peut-être devait-elle déjà le signaler ? Avec de pareils délires, il était un danger pour les autres et pour lui-même ; pourquoi ce genre de situations n'arrivait qu'à Sophie ? La jeune femme préféra lui donner une chance et espérait qu'il ne reviendrait pas encore avec son discours insensé. Avec toute cette histoire, elle en avait oublié l'heure du repas ! Lily avait certainement faim.

La fin de la semaine arriva rapidement. L'atmosphère était de plus en plus tendue à la mairie ; les élections avaient lieues le week-end prochain et tout le monde avait les nerfs à vif. En revanche, Sophie se sentait de nouveau légère depuis qu'elle n'était plus suivie ; elle avait bien surveillé ses arrières et l'individu semblait s'être volatilisé. Tout était redevenu paisible et ordinaire dans la petite bourgade.

Comme elle le pensait, Sophie dut prendre rendez-vous chez le garagiste le vendredi ; sa voiture avait de plus en plus de mal à démarrer et le jour précédent elle avait craché une fumée noire qui n'était décidément pas normale. Elle demanda un examen et se rendit au garage le plus proche de chez elle, après avoir laissé Lily à une baby-sitter.

La jeune femme attendait depuis un moment. Elle avait laissé tomber les magazines qui n'avaient que l'automobile pour sujet et jouait avec une mèche de ses cheveux. Une odeur d'huile de moteur croupissait dans l'air et obligeait Sophie à respirer par la bouche.

– M'dame, vous avez bien fait de venir nous voir !

Sophie sursauta et se releva brusquement. Elle tendit la main pour saluer l'homme qui se présentait à elle, mais se rétracta en apercevant les grosses mains pleines de suie du garagiste. L'homme portait un débardeur qui laissait entrevoir des bras musclés et un short tâché de noir qui ne cachait pas sa pilosité. Il avait un visage joufflu et dur, accentué par un double menton carré.

– On a vérifié le moteur, et il semble que l'un des joints ait un p'tit problème... L'huile et l'eau ont commencé à se mélanger, vous auriez pas pu continuer longtemps !

– V-Vraiment ? s'étonna Sophie, méfiante. V... Vous pouvez faire quelque chose ?

– Oui... Il suffit de changer la pièce...

– Quel en est le coût ?

– Cela peut aller de quatre cents à cinq cents euros.

Sophie resta bouche bée. Elle n'était pas sûre d'avoir bien entendu :

– Mais... Il n'y a pas autre chose à faire ?

– Si, acheter une nouvelle auto ou un autre moteur...

Sophie retomba de tout son poids sur la banquette et se prit la tête dans les mains. Les réparations étaient trop coûteuses pour elle. Comment allait-elle faire pour se rendre au travail ou conduire Lily à l'école ? Elle n'allait tout de même pas débourser cette somme pharaonique ! Peut-être demander à son ex une avance, mais alors il exigerait des intérêts et lui ferait remarquer son incapacité à gérer ses propres soucis. Cependant, il n'y avait pas d'autres solutions ; elle se retrouverait dans le rouge pour les prochains mois.

Sophie tapa du pied un seconde fois. Jean roula les yeux et se racla la gorge.

– Pour l'argent, c'est d'accord, mais je n'ai pas le temps de conduire qui que ce soit cette semaine... Tu vas devoir te débrouiller...

Son ex-mari était un peu plus dégarni au niveau du cuir chevelu depuis leur rupture ; il avait aussi prit du poids et s'était laissé pousser une petite barbe. Il habitait toujours le minuscule appartement en périphérie du centre-ville, qu'ils avaient loué ensemble quelques années auparavant. Rien n'avait véritablement changé, au grand regret de Sophie, qui avait toujours espéré une évolution de sa part. Le revoir lui donnait presque des migraines.

La jeune femme soupira et s'en alla. L'un de ses deux soucis était réglé. Pourtant, elle était toujours saisi par un mal de tête infernal ; certainement la manifestation de son anxiété. Elle prit le bus pour rentrer chez elle ; elle pouvait l'emprunter pour se rendre sur son lieu de travail, mais pas pour déposer sa fille. Il ne lui restait qu'une option : la nounou.

Béa était une femme d'âge mûr qui ne rechignait pas devant une tâche difficile. Elle avait de l'énergie à revendre et les enfants l'adoraient ; alors même qu'elle s'occupait de toutes les familles du quartier, elle accepta sans hésitation la demande de Sophie. Elle emmènerait et récupérait Lily tous les jours à neuf et seize heures. La jeune femme fut soulagée. Cette situation durerait le temps des réparations, comme elle l'expliqua à la baby-sitter.

Tandis que Béa racontait une anecdote, comme elle le faisait souvent, Sophie fut prise de vertige. Elle se tint le front et remarqua que ses mains étaient moites.

– Sophie ? s'inquiéta Béa en voyant le visage de la jeune femme devenir de plus en plus blême.

Ses tempes tambourinèrent et un son strident siffla dans ses oreilles. Soudain, le sol se déroba sous ses pieds et Sophie perdit connaissance, s'écroulant au sol. Elle avait fait un malaise.

Lorsque Sophie ouvrit les paupières, elle entendit des voix s'exclamer. Des silhouettes difformes dansaient au-dessus d'elle, une lumière blanche lui brûlait les yeux et elle avait la sensation d'avoir dormi deux jours sur un rocher, tellement son dos et ses membres la tiraillaient. Elle reprit bientôt ses esprits et comprit qu'elle se trouvait alité dans une chambre d'hôpital. C'est vrai, elle s'était évanouie ; c'était la première fois que cela arrivait. Était-ce du au surmenage de ces derniers jours ?

– Bonjour madame, chuchota un docteur vêtu d’une blouse blanche en s'approchant du lit, comment vous sentez-vous ?

Sophie eut un peu de mal à répondre ; ses pensées étaient embrouillées et désordonnées. Le docteur sembla troublé et prit des notes sur un petit calepin.

– Excusez-moi docteur, s'essouffla Sophie, ma fille...

– Ne vous inquiétez pas, la nourrice s'est occupée d'elle. Vous êtes restée sans connaissance pendant une journée entière...

La jeune femme eut les larmes aux yeux. Elle se sentit tout d'un coup encore plus fatiguée ; une journée de travail à récupérer, c'était difficile. Mais elle fronça les sourcils en constatant l'expression grave du docteur.

– Que se passe-t-il ? l'interrogea-t-elle en se redressant.

– Je... Je suis vraiment désolé... répondit-il en déglutissant.

Il y eut un silence. Ce silence qui signifie tout, qui exprime à lui seul le drame qui va tomber, le voile qui se lève et annonce la fatalité. Ce silence insupportable que les médecins déprécient. La voix du docteur dérailla :

– N-Nous vous avons fait passer des examens après votre perte de connaissance... Nous avons décelé une tumeur logée dans la partie pariétale de votre cerveau... Malheureusement, nous ne savons pas combien de temps il vous reste... Peut-être quelques mois... Une opération serait vraiment risquée... Vous...

Sophie eut un haut le cœur. Elle resta figée, incapable de réagir face à la nouvelle. Elle pensa pourtant à beaucoup de choses en cette fraction de seconde ; elle se remémora tout ce qu'elle avait prévu de faire à noël, l'an prochain, l'été qui venait, puis elle pensa à tout ce qu'elle voulait voir sa fille accomplir, ses rêves, ses projets... Tout ce qu'elle croyait un jour atteindre s'envolait. Mais elle ne le réalisait pas réellement ; cela viendrait plus tard. Tout d'abord, le déni. Ce n'est qu'une fois le médecin sorti de la chambre, promettant de revenir, que le destin s'abattit en un éclair foudroyant sur la vie de Sophie. Son regard était vide, perdu, noyé par les dernière parole du docteur.

Après quelques minutes allongée, à fixer le plafond blanc, Sophie se souvint de ce que l'homme étrange lui avait dit. Avec un peu de recul, c'était une prémonition que ce fou avait vociféré. Qui était-il, un devin ? Pour la première fois, elle se pencha sur ses propos avec attention. Une illusion ? C'est lorsque l'on touche le fond que l'on se met à croire à ce qui n'est pas croyable ; même les délires les plus irrationnels peuvent devenir une source d'espoir. Qu'avait-il dit déjà ? Que ce monde n'était pas la réalité ? Sophie serra les poings ; pourrait-elle revoir cet étranger ?

Soudain, une voix retentit dans la pièce.

– Bonjour...

Sophie ouvrit des yeux ébahis. L'homme à la casquette se tenait devant elle. Quand était-il entré ?

– B...Bonjour, Stan, c'est ça ?

– Oui...

L'homme avait l'air plus détendu que la dernière fois. Il s'assit tranquillement sur une chaise, à côté du lit, et plongea son regard dans celui de Sophie.

– Vous me croyez ? demanda-t-il avec douceur.

– Je ne dirais pas cela... Mais vous avez réussi à m'intriguer... Comment saviez vous... que... j'étais malade ?

Stan inspira profondément. Il se gratta le menton et vérifia qu'il avait l'entière attention de la jeune femme.

– Après tout, vous ne pouvez pas vous enfuir ni me mettre à la porte cette fois-ci, nous avons notre temps... Je dois commencer mon histoire depuis le début, à vous de croire ou non ce que je vous dis... Sachez que cela ne change rien aux faits.

« Il y a quelques années, un homme, un scientifique renommé, annonça à l'humanité qu'il allait révolutionner notre monde. Personne ne savait sur quels projets il travaillait ; il s'était isolé dans les montagnes et n'en sortait jamais. Plus tard, on apprit en relisant ses notes, que son objectif était de créer un nouveau monde : à notre sens il souhaitait devenir dieu. Pour cela, il avait fabriqué une machine qui plongeait les utilisateurs dans une sorte de coma artificiel. Elle stimulait également des impulsions électriques dans certaines zones particulières du cerveau ; ainsi, nos sens étaient faussés et notre perception de la réalité déformée. Mais l'homme mourut sans dévoiler ses résultats ni comment il voulait fabriquer un autre univers ainsi...

« Nous découvrîmes avec horreur les travaux qu'il avait effectués dans sa retraite ; étant incapable de trouver les sujets adéquats, il avait séquestré des dizaines d'hommes et de femmes, et les gardaient prisonniers dans un profond sommeil. Cela expliquait diverses disparitions étranges sur lesquelles la police avait travaillées. Ces personnes n'avaient aucune conscience d'être sujets à cette expérience, c'étaient de vrais cobayes humains ! Nous, le comité scientifique, avons immédiatement été offusqués de cette découverte, qui passait outre notre éthique, et avons tenté de réanimer les victimes. Nous avons étudié ses recherches ; le scientifique avait réussi à stimuler une réalité fictive dans l'esprit des sujets, contrôlant leurs cortex sensitifs. Mais cela n'avait aucun sens, il échoua dans ses derniers objectifs ; ses carnets devenaient de plus en plus incompréhensibles et il paraissait délirer. La vieillesse l'emporta, laissant ses désirs inassouvis.

« Le comité décida de sauver les cobayes ; nous débranchâmes deux des appareils, souhaitant libérer les victimes du coma. Malheureusement, le choc fut tellement brutal qu'ils ne le supportèrent pas ; leur cerveau et leur organisme cessèrent de fonctionner à la minute où ils furent déconnectés. Nous fûmes abasourdis par ce que nous avions fait, nous sentant extrêmement coupables. Nous devions trouver un autre de moyen de sauver les victimes.

« Plusieurs années s'écoulèrent ; nous avions progressé mais le problème était toujours là. Les cobayes vieillissaient dans leur fausse réalité et nous ne pouvions l'arrêter, mais nous avions un moyen de surveiller leur vie et leur état ; nous avions mis au point une machine jumelle à celle qui générait le coma, afin de connecter une deuxième personne au même univers. Cette personne pouvait alors entrer dans le monde imaginé par l'un des sujets, pour rapporter des observations et ainsi faire avancer le travail du comité. Ces hommes étaient nommés les inspecteurs, et étaient chargés de la protection des victimes ; celles-ci ne devaient se rendre compte de rien. Je suis l'un de ces inspecteurs ; et vous êtes la personne dont j'ai la charge.

« Vous êtes dans le coma depuis plusieurs années déjà. Vous alliez bien, je vous surveillais de loin avec la plus grande discrétion, jusqu'au jour où nous avons détecté une anomalie dans vos scanners. Nous nous sommes rendus compte qu'une tumeur s'était développée dans la partie arrière de votre cerveau. C'était une première pour nous. Nous avons estimé qu'il était impossible de vous opérer alors que vous étiez dans ce coma. C'est pourquoi j'ai fait une tentative d'approche, au début de cette semaine, afin de vous faire sortir de votre sommeil. Nous pensions que le choc serait peut-être moins brutal de cette manière, que vous pourriez vous en sortir, car le temps était compté. Évidemment, vous avez réagi comme tout le monde l'aurait fait ; mais maintenant, nous espérons que vous allez écouter notre proposition... Nous pouvons vous sauvez dans la réalité, à condition que vous l'acceptiez. »

Les nuages formaient des vagues d'ombres sur les murs de la chambre. La fenêtre entrouverte laissait passer une brise légère qui soulevait les rideaux ternes de l'hôpital. L'histoire de Stan était ahurissante ; elle avait tout d'un scénario de science-fiction. Néanmoins, Sophie était prête à y croire. Après tout, que lui restait-il ? Tout était vide. Il n'y avait plus rien, plus rien que la certitude de disparaître bientôt. Pourquoi ne pas se laisser entraîner, même si c'était pour se rendre compte au final que tout ceci était les divagations d'un fou, pourquoi ne pas tenter de survivre ?

Stan était parti, refermant la porte avec douceur. Il avait dit qu'il reviendrait, lorsque Sophie aurait pris une décision, assez tôt pour ne pas compromettre la santé de la jeune femme dans le cas d'une opération ; le temps était précieux. Il l'avait abandonné à ses réflexions embrouillées.

La journée touchait à sa fin. Les rayons du soleil ne pénétraient plus dans la pièce froide et en faisaient un endroit encore plus sombre. Sophie ne remarquait même plus la lumière ou l'obscurité. Elle ne remarquait plus rien. Ses pensées étaient rivées sur ce que lui avait dit Stan.

Soudain, la porte s'ouvrit brusquement. Elle crut que c'était lui qui revenait.

– M... MAMAN !

Sophie ouvrit de grands yeux. Lily se précipita vers sa mère et l'étreignit de toutes ses forces. Le visage de la petite fille était humide, plein de larmes, ses joues bouffies étaient d'un rose plus vif que d'ordinaire. Béa était là aussi ; elle avait un air de profonde tristesse.

– Lily...

– M... Maman... ! T-Tiens ! Le docteur m'a dit que tu es malade... Je vais t’aider à te soigner !

La petite tendit trois paquets de cartes à Sophie. Celle-ci fut extrêmement surprise et sentit des larmes apparaître au coin de ses yeux. Elle serra encore plus fort Lily ; un doux halo de chaleur l'envahit. Cette sensation apaisante, cet émotion de gorge nouée, de ventre compressé, ce contact humain plein d'amour et de tendresse... Comment tout cela pouvait-il être irréel ? L'Homme avait donc tant besoin d'amour qu'il se devait d'imaginer, de façon authentique, même ce genre de sentiments ? Lily essuya ses larmes d'un coup de manche. Béa lui prit la main et elles sortirent toutes deux de la chambre ; l'heure des visites était terminée.

Sophie ouvrit les paquets et étala les cartes sur une tablette mobile qu'elle pouvait placer devant elle. Le soleil était complètement descendu au-dessous de la ligne d'horizon ; la lumière vacillante du plafond s'était allumée automatiquement.

– Sophie ?

Stan était revenu. Il entra en frappant. L'aube s'était déjà levée ; l'homme avait laissé à Sophie la nuit entière pour réfléchir. La jeune femme s'était paisiblement endormie, oubliant tous ses soucis par la même occasion ; son sommeil avait été très réparateur et elle se sentait sereine pour la première fois depuis longtemps.

– Vous avez pensé à ce que je vous ai dit ?

– Oui.

Stan parut soulagé. Il s'appuya contre le mur. La jeune femme se tortilla les pouces ; elle affichait un léger sourire qui éclairait son visage.

– Mais tout d'abord, j'aurais certaines questions... Je dois connaître ce monde dans lequel vous voulez me projeter...

– Bien sûr !

– Dans le monde réel, est-ce que j'ai une famille ?

– A notre connaissance, vous avez un père et une mère, effectivement...

– Lily ?

– Non, vous n'avez pas de fille...

Sophie porta sa main à sa bouche. Stan ne savait pas quoi en penser ; la jeune femme n'avait plus aucune expression – où peut-être ressentait-elle tellement d'émotion que rien n'y paraissait.

– Les garagistes sont aussi chers dans la réalité ? demanda-t-elle avec un léger rire qui se voulait être sarcastique. L'argent est-il aussi un venin ? plus sérieusement.

– Euh... Je suppose que ce n'est pas très différent...

– Est-ce que l'on meurt aussi dans ce monde ?

– Oui... Bien sûr...

Sophie esquissa un petit sourire amusé.

– En outre, vous voulez que je vive dans un monde que je ne connais pas... Qui ne me connaît pas... Vous voulez que je vive sans ma fille, sans ma vie... Je ne serais plus rien. Je dois choisir entre un monde où je risque de mourir bientôt et un autre où je mourrais également un jour... Pourquoi ? Je ne pense pas que ce que je ressente sois si irréel que cela...

Stan resta silencieux pendant un moment. Il était stupéfait mais était incapable de répondre quoi que ce soit. Sophie avait l'air si tranquille et confiant, malgré la mort certaine vers laquelle elle s'avançait et l'illusion qu'elle choisissait.

– C'est étrange... Si les hommes sont en vie aujourd'hui, c'est grâce à leur incroyable instinct de survie ; il serait normal de vouloir vivre plus longtemps et ce peu importe le prix à payer... La normalité voudrait que quelqu'un saisisse cette chance sans hésitation...

– Je ne suis pas quelqu'un... Je suis moi.

Stan parut un peu perplexe. Il eut une mine affligée et resta pensif. Si tel était son choix, il ne pouvait en être autrement. L'homme sortit de la chambre à pas lent, jetant des coups d'œil furtifs vers la jeune femme, au cas où elle changerait d'avis ; enfin, il fut certain qu'elle ne reviendrait pas sur sa décision et disparut.

Sophie s'empara de deux cartes et les apposa l'une contre l'autre. Pour la première fois, elle sentit qu’elle avait une emprise sur sa vie, elle sentit qu’elle savait quelque chose de réel. Une chose que certains n’apprennent jamais, une chose que l’on ne peut que ressentir en côtoyant la mort. La vie est la vie, même si elle est un rêve.

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