Chapitre 1
Imene
- Non, je ne l’ai pas en stock.
Mon interlocuteur me dévisage, les sourcils froncés et les lèvres pincées.
Je viens de passer dix minutes à lui expliquer que le Doliprane et l’Efferalgan, c’était exactement pareil. La même molécule, le même dosage, et surtout, le même effet.
Mais au vu de son expression, ma réponse ne lui convient clairement pas.
- Je peux vous le commander pour demain, si vous y tenez…
- Non, me coupe-t-il aussitôt. Tant pis, j’irai dans la pharmacie d’à côté !
Je marque une pause.
Puis je porte la main à ma poitrine.
- Ouch. Vous me brisez le cœur, là.
Il s’immobilise une seconde, surpris, avant de souffler un rire malgré lui. Je le regarde ensuite s’éclipser de l’officine, me laissant seule devant la montagne d’articles que je dois ranger.
Je réprime alors un soupir. Je sais que je ne peux pas me plaindre : conseiller sans être écoutée, ça fait partie du métier de pharmacien. Je trouve ça simplement frustrant, après trois années à étudier d’arrache-pied à la faculté.
Et pourtant, me voilà encore à bosser la veille de ma rentrée en quatrième année. Mes amies me trouvent complètement folle. Elles n’arrêtent pas de me répéter que je devrais profiter, au lieu de gâcher mes derniers jours de liberté.
Sauf que c’est plus fort que moi. Je n’arrive pas à arrêter.
L’argent joue, évidemment. Il me permet de céder à mes envies impulsives sans avoir à dépendre de qui que ce soit ni à me justifier. Mais ce n’est pas ma principale motivation. En toute honnêteté, ce qui m’anime le plus, c’est la perspective de pouvoir apprendre mon futur métier. La théorie est nécessaire, certes, mais elle ne remplacera jamais l’expérience unique du comptoir.
Je dépose les boîtes de tisanes sur l’étagère. Des effluves de camomille me montent au nez, m’enveloppant immédiatement dans une bulle intime. Je ferme les yeux un instant, savourant ce calme apaisant.
- Imene ?
Je rouvre les yeux, sursautant presque.
- Oui, madame Assouad ?
Ma patronne surgit depuis l’arrière-boutique.
- Tu comptes dormir ici ? me lance-t-elle, une main sur la hanche.
Je me retourne pour lui faire face.
- Possible, avec la camomille que je viens d’inhaler !
Elle éclate d’un rire franc et je souris aussi.
- Plus sérieusement, reprend-elle en ajustant ses lunettes sur l'arête de son nez. Il est dix-neuf heures passées. Tu peux rentrer.
Déjà ?
Décidément, je ne vois vraiment pas le temps défiler.
- D'accord, répliqué-je alors. Il me reste juste quelques articles à ranger et...
- Imene, m'interrompt-elle doucement. Je m'en occupe. Rentre chez toi.
Une chaleur se répand dans ma poitrine.
Madame Assouad a toujours été comme ça. Tendre, empathique et attentive – loin des clichés qu’on attend d’une titulaire d’entreprise. Je l’ai compris dès mon entretien d’embauche. Je me souviens encore de sa toute première question ; elle m’avait demandé si j’avais des besoins particuliers. Je lui avais répondu que non, je n’avais pas de pathologie – mis à part une anémie. Elle avait alors souri, puis m’avait expliqué qu’une hémoglobine basse, ça méritait quand même qu’on y fasse attention. Dès le lendemain matin, un tabouret était installé derrière le comptoir.
- Merci, finis-je par murmurer.
Elle écarte mon remerciement d’un léger revers de la main, et je troque ma blouse contre ma veste en jean, prête à affronter l’air tiède de la soirée d’été.
* * *
À peine rentrée, une odeur de poivrons dans de l’huile d’olive m’accueille. J’enlève mes chaussures, défais mon voile et rejoins la cuisine à l’étage. Ma mère est affairée devant la poêle, si concentrée qu’elle ne m’a pas remarquée.
- Ça sent bon !
Elle suspend aussitôt son geste et se retourne vers moi.
- Imenou ! s’exclame-t-elle en me prenant dans ses bras.
- Maman… je ne peux plus respirer !
- Oh, pardon !
Elle me relâche et j'inspire une grande goulée d'air.
Le frétillement des poivrons reprend dans la sauteuse. Elle se détourne pour les remuer, et j’en profite pour m’installer à la table.
- On mange quoi ?
- De la patience, benti.
Sa réponse me fait glousser.
- Alors, ta journée ? enchaîne-t-elle. Ça s'est bien passé ?
- Très bien, répliqué-je sans hésiter. Il y avait peu de monde à la pharmacie.
- Ah bon ?
J’acquiesce et elle me jette un coup d’œil par-dessus son épaule.
- Mais tout de même, tu travailles beaucoup. Tu devrais lever un peu le pied.
Je porte une main à mon cœur, d'un air faussement dramatique.
- Et comment je vais me payer mes sacs Hermès ?!
Elle lève alors les yeux au ciel, avant de pousser un soupir.
- Maman, susurré-je. Je te promets que ça va.
- Si tu le dis, exhale-t-elle, visiblement peu convaincue.
- Je vais freiner avec les cours, précisé-je. Me contenter d’un samedi sur deux.
Elle reste silencieuse un instant, incorporant une poignée de sel dans son plat.
Puis elle conclut finalement :
- D’accord, benti.
Je m’apprête à changer de sujet, lorsque mon père apparaît dans l’embrasure de la porte.
- Ma pharmacienne préférée ! s'écrie-t-il.
Je souris malgré moi.
J'adore l'idée de pouvoir le rendre aussi fier grâce à mes études.
- Pas encore, papa, corrigé-je néanmoins.
- Bientôt, Insha’Allah. Tu as déjà accompli la moitié du chemin.
En effet, il me reste encore trois ans, ainsi qu'une thèse à soutenir, afin d’obtenir mon diplôme de docteur en pharmacie. On s’imagine souvent que le plus dur est derrière soi, après le concours. Mais en réalité, chaque année possède son propre lot de difficultés. Entre les cours, les travaux pratiques et les stages, le rythme ne faiblit jamais vraiment.
- C'est prêt ! déclare soudain ma mère en déposant la poêle au centre de la table.
- Du hmiss ! s'enthousiasme mon père en abandonnant sa mallette. Merci, omri !
Les joues de ma mère rosissent.
- Va... va te laver les mains, Selim ! bredouille-t-elle.
J'esquisse un sourire mutin.
- Toi aussi, Imene ! ajoute-t-elle en haussant la voix. Allez, dépêche-toi !
J'obtempère alors et suis mon père jusqu'à l'évier.
Le savon mousse, doux contre ma peau. Le même type de douceur qui subsiste depuis toujours, entre mes parents.
Ils se sont rencontrés en Algérie – pays dans lequel ils sont nés et ont grandi. Ils vivaient tous les deux dans le même quartier côtier, à Oran. Mon père la croisait régulièrement ; ils empruntaient le même chemin pour aller à l'école, ils fréquentaient le même hanout.
Sauf qu'il était trop timide pour lui parler.
Alors il lui écrivait. Des mots, des lettres, tout ce qu'il ressentait était gribouillé sur des bouts de papier qu'il glissait de manière anonyme là où il savait qu'elle passerait. Ma mère a fini par faire le lien, et c'est elle qui l'a abordé. Après ça, ils ne se sont plus quittés.
Plus tard, ils sont venus en France, sacrifiant leurs repères dans le seul but d'offrir à leurs enfants un meilleur avenir.
Au final, ils n'ont eu que moi.
Mais je crois que je m'en suis plutôt bien sortie.
* * *
Je parcours les couloirs à vive allure, à la recherche de l’amphithéâtre où doit se tenir la réunion de rentrée. J'ai beau étudier ici depuis trois ans, je me perds toujours autant dans l'immensité du bâtiment. Les murs blancs s'étirent à perte de vue, ornés de portraits d'anciens professeurs ou de savants scientifiques. Par endroits, on trouve même des bustes en marbre de certaines figures emblématiques de la pharmacie – Lavoisier, Parmentier. Ils donnent l'impression de veiller sur la faculté, un peu comme des gardiens silencieux.
Une sonnerie retentit subitement dans mon sac.
Je le fouille à la hâte, sans interrompre ma course, et décroche :
- Allô ?
- T'es où ? s'affole Aya. La présentation va commencer !
J'augmente la cadence de mes pas.
- J'arrive ! dis-je, pantelante. Garde-moi une place, s'il te plaît !
- Déjà fait, chef !
- Merci, ma vie !
- Mais active-toi quand même !
Sur ces mots, elle raccroche et je poursuis dans ma lancée. Deux minutes plus tard, j'aperçois enfin la porte de l'amphithéâtre devant moi. Je la pousse aussitôt, puis je balaie la salle bondée du regard, à la recherche d'un hijab rouge pétant.
Trouvé.
Je me dirige vers le banc situé tout en haut, à droite. Elle se décale légèrement pour me laisser m'installer à ses côtés.
- Pas trop tôt ! me lance-t-elle.
- Le meilleur pour la fin, tu connais !
Elle ricane et je laisse tomber mon sac à mes pieds, tout en reprenant mon souffle.
- J'ai raté quoi ? demandé-je ensuite, en sortant un cahier et un stylo.
- Pas grand-chose, t'inquiète. Le doyen a juste fait l'ouverture, comme d'hab.
Je cale mon dos contre le banc, rassurée.
La voix du doyen s'élève alors dans le micro. Les conversations des étudiants s'éteignent progressivement, remplacées par un silence attentif.
- Bon, vous le savez mieux que moi... mais qui dit quatrième année, dit aussi dernière année de tronc commun avant la spécialisation.
Il marque une pause, scrutant l'assemblée.
- Officine, industrie, internat... peu importe la voie que vous choisirez, vous exercerez un métier formidable.
Un murmure parcourt les rangs.
J'ai su très tôt que je voulais me diriger vers l'officine, probablement par goût pour le contact humain. Mais ce n'est pas le cas de tout le monde.
Je jette un coup d'œil vers Aya. Elle est concentrée, le regard fixe. Sa peau sombre est illuminée par la lumière de l'amphi. Son stylo reste immobile, suspendu au-dessus de son carnet, et je devine qu'elle hésite encore. Contrairement à moi, elle n'a jamais cessé de se poser la question de son choix d'orientation.
- Cette année sera particulièrement exigeante, reprend le doyen. Les cours s'intensifieront, les stages prendront une place centrale, et l'investissement personnel sera indispensable.
Autour de nous, certains hochent la tête, tandis que d'autres soupirent discrètement.
Personnellement, je ne suis pas effrayée à l'idée de devoir cravacher.
- Concernant les travaux pratiques, ils se dérouleront comme chaque année en binôme. Les listes des groupes et des duos sont déjà disponibles en ligne sur votre espace étudiant.
À peine les mots prononcés, Aya et moi échangeons un regard complice.
- T'es prête ? m'interroge-t-elle.
Je hausse les épaules.
L'année dernière m'a vaccinée. Je me suis retrouvée avec une fille qui ne savait même pas utiliser une pipette. Autant dire que ma charge mentale était à son comble.
- Allez, viens on checke, insiste cependant mon amie.
- Tu veux voir si t'es dans le groupe d'Adama, c'est ça ?
- Bah évidemment, rétorque-t-elle du tac-au-tac. Je veux surveiller mon futur mari !
Un rire franc m'échappe.
- Tu veux pas changer de crush ?
- Jamais de la vie, proteste-t-elle, les sourcils froncés.
- D'accord, d'accord, concédé-je en allumant mon écran.
Nous nous penchons toutes les deux sur nos téléphones, presque synchronisées. Dans la salle, chacun est absorbé par la même page, animé par une excitation fébrile.
- Attends, attends... marmonne Aya.
Elle plisse ses yeux, ralentit son geste.
- T'as trouvé ? questionné-je, intriguée.
- Non... mais je crois que je m'approche.
Je fais défiler la liste à mon tour, plus calmement qu'elle. Peut-être parce que je redoute moins le résultat. Ou sûrement parce que je sais déjà que, quoi qu'il arrive, je ferai avec.
- Oh non, souffle-t-elle soudain.
Mon cœur fait un bond.
- Quoi ?
Elle relève ses prunelles noisette vers moi, et m'adresse un regard de chien battu.
- Il est pas dans mon groupe.
Je retiens un sourire.
- Paix à ton futur mariage, commenté-je.
- C'est pas drôle, grommelle-t-elle. Bon, au moins je suis avec Sophie.
- Ah, ça c'est cool !
- Mouais, soupire-t-elle. Enfin, c'est pas avec elle que je vais faire un bébé.
- Aya !
Je tapote son épaule et elle s'esclaffe.
- Et toi, alors ? reprend-elle, d'une voix plus grave. T'es dans quel groupe ?
- Attends...
Je fais de nouveau défiler la liste sur mon écran, et repère finalement mon nom.
- Groupe 7.
- Et ton binôme de TP ?
Je clique sur mon nom, et cette fois, mon doigt se fige.
Je rafraîchis la page, persuadée d'avoir mal lu.
Mais non.
Sacha Pereira.
La starlette du campus.
Ce garçon qui vit une vie à mille lieues de la mienne.
Waouh. Ça promet.

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