Chapitre 19 - L’éclipse de sable

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/!\Avertissement : La passion se consume. Ce chapitre 19 contient des scènes érotiques détaillées, destinées exclusivement à un public majeur et averti /!\

La nuit éternelle des Profondeurs ne changea pas, mais l’atmosphère du palais de la Maison Xarann, elle, avait basculé.

Le Hall des Plaisirs avait été ouvert, révélant une salle immense saturée de vapeurs d’opium et de parfums musqués. Des soieries pourpres et noires pendaient du plafond, créant des alcôves intimes et mouvantes pour la noblesse dépravée des Maisons Xarann et Zyl-Vara. La musique n'était plus qu'un battement de tambour sourd, lent, hypnotique, qui finissait par se synchroniser avec les cœurs affolés des participants.

Agonie, la nouvelle Kélissar de la soirée, trônait sur une estrade basse, une coupe de vin drogué balançant au bout de ses doigts. Uphek se tenait à ses côtés, silencieux et imposant, maître d’orchestre invisible de cette débauche. Agonie distribuait ses bénédictions comme on jette des braises sur de la soie, marquant les invités partiellement dénudés qui rampaient jusqu'à elle. Ses lèvres avaient été fardées d’un noir profond, un onguent à base de venin d’arachnide conçu pour décupler les sens érogènes de ceux qu’elle effleurait d’un simple baiser sur le front.

Au bout d’un moment, le défilé des courtisans s’estompa. La résistance d'Agonie aux encens vola en éclats lorsqu’elle se mit debout. Son sang battait trop fort. Elle vida son vin d’une traite et, alors qu'elle s'apprêtait à se détourner, ses phalanges effleurèrent délibérément la main lisse et froide du Dissonant.

Elle projeta un murmure mental, un ronronnement vibrant de luxure, directement dans le crâne de la créature.

« Tu vas me faire croire que tu peux résister à ça ? »

Le contact fut bref, mais pour Uphek, il résonna comme une onde de choc. Ses yeux orange se baissèrent sur Agonie, brillant d’une lueur trouble et carnassière.

« Résister ? » sa voix mentale coula dans l'esprit de la Nyxide, lourde, sombre, chargée d'une faim absolue. « Pourquoi ferais-je une chose aussi vulgaire, alors que le chaos est si... invitant ? »

D’un mouvement fluide, il projeta une ombre psionique autour d'eux, créant une faille aveugle dans la perception de la salle. Pour le reste du monde, ils étaient toujours immobiles sur l’estrade. En réalité, ils reculaient déjà vers une alcôve privée dissimulée derrière une lourde draperie de velours.

Dès qu’ils furent à l’abri, la retenue d'Uphek vola en éclats. Il la plaqua fermement contre la paroi de roche, son corps immense l'écrasant presque, la piégeant entre la pierre et sa présence irréelle. Ses mains d'albâtre encadrèrent le visage gris de la Kélissar avec une possessivité féroce.

— Tu as le goût du poison, Agonie, murmura-t-il, fasciné par la marque noire et luisante sur sa bouche. Et tu sais que je suis immunisé contre tout... sauf contre toi.

Il abaissa son visage, pressant l'amas de ses tentacules sensitifs contre les coins de ses lèvres, absorbant la neurotoxine à même sa peau. L'effet fut foudroyant : une vague de chaleur psionique explosa entre eux, une étreinte mentale si puissante qu'elle fit vibrer l'air confiné de l'alcôve. Agonie haleta, électrisée par le froid de la roche dans son dos et la fournaise dans son esprit. Elle préférait cet Uphek-là, dépouillé de sa courtoisie.

— Au diable cette foutue salle, souffla-t-elle, le souffle court. Je vais faire en sorte que tu ne m’oublies jamais…

Ses mains glissèrent sur le torse dur du Dissonant, arrachant les sangles de sa tenue cérémonielle avec une hâte furieuse. Elle plongea son visage au creux de ses appendices musculaires, cherchant d'instinct le nerf le plus sensible, celui que sa magie violette mettait en surbrillance dans son esprit. Elle l’embrassa avec une faim animale, ses lèvres s'écrasant contre la chair froide, tandis que ses ongles noirs s'enfonçaient profondément dans le dos de son amant, cherchant à le marquer. Le grand corps d’Uphek se cambra violemment sous la griffure.

« C'est... brûlant, » transmit-il dans une pensée saturée d'euphorie charnelle, pénétrant son esprit avec la même brutalité qu'elle profanait son corps. « Continue. Ne t'arrête pas. Consume-moi. »

Mais l'air s'alourdit soudainement d'une électricité statique sèche, étouffante. Les cheveux blancs d'Agonie se mirent à flotter. La friction charnelle devint littéralement abrasive. Du sable fin, brillant comme de l'or et brûlant comme des braises, commençait à ruisseler de leurs pores emmêlés, transformant l’alcôve humide en une véritable fournaise.

Le plafond de pierre disparut de la vue d'Agonie. Les bruits moites de l’orgie furent tranchés net, remplacés par le sifflement infernal d'un vent aride.

Elle se tenait seule, nue, au milieu d'un océan de dunes noires sous un ciel d'encre absolue. Devant elle se dressait une ziggurat colossale, antique et majestueuse. À son sommet vibrait le Miroir Sans Tain. Une voix masculine, colossale et sépulcrale, résonna directement dans la moelle de ses os :

« L'ARGILE EST PRÊTE. VIENS. »

— L’Argile ? demanda-t-elle, perdue dans cette immensité suffocante.

Contemplant ce paysage écrasant, elle sentit le sable d'or virevolter autour d'elle, caressant sa peau avec une chaleur divine. La voix portait l'odeur de la pierre brûlée et de l'encens antique, une présence colossale dont elle ne pouvait encore saisir le nom.

« Guidez-moi jusqu’à vous ! Marchez dans mes rêves, je serai réceptive. Montrez-moi la fissure qui descend dans les Abysses. »

« L'Argile... c'est ce que tu deviendras entre mes mains, » répondit la Voix avec un amusement sombre et impitoyable.

Le sol trembla. Le sable noir se fendit en une ligne droite parfaite, une cicatrice incandescente plongeant dans les profondeurs insondables de la terre.

« Suis la brûlure. Elle est ta boussole. »

La vision implosa.

Le retour à la réalité matérielle fut brutal. Agonie rouvrit les yeux, haletante, le corps couvert de sueur et d'une fine pellicule de sable doré bien réel. Uphek, repoussé par la violente décharge mystique du Dieu exilé, s'était effondré contre la paroi, ses tentacules fumants légèrement, les yeux écarquillés par le choc.

C'est alors que le lourd rideau de velours, rongé par l'érosion surnaturelle du désert, tomba en poussière.

Maya, une Kélissar rivale, se tenait là, flanquée de deux gardes d'élite. Elle pointa un doigt tremblant de jubilation vers cette scène d'hérésie absolue.

Agonie, désormais marquée d'une cicatrice violette pulsante sur la joue, réagit avec la vivacité d'un cobra. Dans un mouvement fluide, elle arracha une dague à sa cuisse, la projeta en plein visage du premier garde, et tendit sa main libre vers Maya.

Une magie inconnue déferla dans ses veines. Ce n'était pas la magie de la Mère-Vorace, mais une marée brute, ancienne et dévastatrice. L'air hurla autour de ses doigts, la réalité se plissant sous une pression atmosphérique insupportable. Un arc électrique massif, d'un violet d'améthyste et de noir pur, déchira l'espace. Le choc percuta Maya de plein fouet. Il n'y eut pas un cri : la prêtresse fut littéralement vaporisée, pulvérisée en une pluie d'éclats d'os calcinés et de brume écarlate qui repeignit le mur.

Agonie regarda sa main, tremblante de cette puissance obscène, et lâcha un juron. La voix de la Déesse s’était tue dans son esprit, remplacée par le silence vertigineux de l'Apostasie.

Elle s'adressa au garde survivant, pétrifié et maculé des viscères de sa maîtresse.

— Va ! Raconte ce que tu as vu. Dis-leur tout. Si tu me suis, tu subiras le même sort. Et si quelqu’un lui fait le moindre mal...

Elle désigna Uphek au sol, ravalant les larmes de rage qui montaient à ses yeux de verre.

— ...Je reviendrai. Et la Maison Xarann ne sera plus qu’un vague souvenir douloureux dans l'histoire d'Anthracite.

Elle pivota et s'engouffra dans un passage secret dissimulé derrière la roche.

Elle déboula dans ses quartiers privés, verrouillant la lourde porte d'un geste fébrile. Sa tenue de voyage et son arbalète légère l'attendaient. Au loin, étouffée par l'épaisseur cyclopéenne des murs, la grande corne d'alarme de la Maison commença à sonner. Le cri de l'hérésie se répandait déjà comme une traînée de poudre.

Agonie se changea avec une célérité enragée, troquant la soie de son titre de Kélissar pour un cuir sombre et souple. Ses pieds, encore habitués au marbre lisse des palais, se glissèrent dans des bottines de marche renforcées, prêtes à mordre la poussière des cavernes sauvages.

Avant de partir, son regard s'attarda sur la robe magnifique que le Dissonant lui avait conjurée. La seule pensée qu'une autre Matrone puisse s'emparer de ce présent après son départ lui était insupportable. D’un geste sec de sa dague, elle découpa la jupe pour l’enrouler solidement autour de sa taille. Elle arracha la manche asymétrique, assemblant le reste du tissu noir et nacré pour s’en faire une capuche improvisée. Elle lacéra les lambeaux restants avec une rage jalouse et protectrice, se refusant à en laisser la moindre fibre intacte derrière elle. Enfin, elle entoura ses poignets des bandelettes imprégnées de l’aura psychique d’Uphek, et enroula la dernière lanière autour de la poignée de sa lame sacrificielle.

Ce tissu n’était plus un vêtement ; c’était l’unique relique d’un amant blasphématoire, un lien charnel avec celui qu’elle abandonnait au chaos de la cité.

Elle fixa un carquois de carreaux empoisonnés à sa cuisse gauche et bourra son sac de provisions, y glissant une dizaine de savonnettes et un peigne en os nacré. Un instant, elle s’arrêta net, frappée par l’absurdité de ces objets de coquetterie face à l’abîme mortel qui l’attendait. Mais il était trop tard pour reculer. Son cœur saignait, déchiré par une agonie qui portait enfin son nom.

Elle projeta un dernier message mental vers l’obscurité, une bouteille à la mer lancée dans l’esprit du Dissonant :

« Tu avais raison… ce n’était peut-être pas qu’une simple alchimie viscérale entre nous. »

Il n'y eut pas de mots en retour. La distance, ou peut-être l'état d'Uphek après la décharge divine, rendait la télépathie complexe impossible. Pourtant, une sensation brève mais d'une intensité dévastatrice traversa l'esprit de la fugitive. Ce n'était ni de la douleur, ni de la peur. C'était une vague de satisfaction froide, une reconnaissance pure teintée d'une fierté possessive. Une image floue lui parvint : celle d'une statue de glace, parfaite et immobile, qui se brisait enfin de l'intérieur pour libérer un brasier violet.

Puis, le lien se tendit à l'extrême et devint silencieux. Un mur psychique de survie s'était levé là-haut, ou bien l'entité avait sombré dans l'inconscience.

Ravalant ses sanglots et ses angoisses, Agonie ne laissa pas aux bruits de bottes précipitées dans le couloir le temps de la rattraper. La trappe de pierre, dissimulée sous une dalle amovible du parquet, se referma au-dessus d'elle avec un déclic inaudible, au moment même où sa porte volait en éclats sous les coups de boutoir des gardes.

Elle était seule.

Dans l'obscurité totale du corridor secret, l'odeur de l'encens fut instantanément balayée par celle, âcre et minérale, de la poussière millénaire. Le couloir s'étirait devant elle comme une gorge étroite plongeant vers les entrailles du monde. La cicatrice violette sur sa joue pulsait désormais avec la précision d'une boussole, une chaleur impérieuse qui semblait tirer sur une laisse invisible à mesure qu'elle s'enfonçait dans les profondeurs. Elle progressa rapidement à travers les collecteurs inférieurs, là où les eaux usées des grandes Maisons rejoignaient les eaux mortes du Lac d'Onyx.

Devant elle, les tunnels de maintenance s'ouvraient enfin sur l'immensité des cavernes sauvages. Le tumulte d'Anthracite n'était plus qu'un murmure mourant dans son dos. Devant, il n'y avait que le noir absolu et cette brûlure sur son visage qui lui indiquait une direction unique : vers le bas.

Toujours plus profond. Vers les Abysses.

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