V

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5 janvier 1946

À la vitre de la porte, le lettrage blanc avait eu le temps de sécher.

Dans l'air persistait encore l'odeur de peinture fraîche, mais rien de désagréable.

C'était aujourd'hui que Cooper avait inauguré son bureau. Un grand pas pour lui. Peut-être un saut dans le vide, mais il en avait besoin.

Voilà des heures qu'il attendait, et toujours personne n'était passé le voir. Le téléphone noir qui trônait sur sa vieille table était resté muet, lui aussi, malgré une opération publicitaire consistant en des tracts et des affiches collées aux quatre coins de la ville.

Norman T. Cooper, Investigations : Venez vous confier à qui vous écoutera.

Dans sa poche, son carnet était vierge, son stylo flambant neuf. Dans son cendrier, quelques cigarettes écrasées fumaient encore. Aux murs trônaient des cadres chinés chez l'antiquaire du coin. Pour habiller un peu, s'était-il dit. Pour faire sérieux.

Qu'il se soit improvisé privé du jour au lendemain, ce détail-là, les gens n'avaient pas besoin de le savoir.

Qu'il l'ait fait pour elle, même chose.

Sur son bureau, un bac à dossiers contenait une seule chemise. Le nom de son épouse y figurait.

Aux quelques articles de presse relatant son décès, il avait ajouté des photos prises par ses soins. Des clichés de la rue où elle avait trouvé la mort, des prises de vue des immeubles environnants. Sous tous les angles et par tous les temps.

Un rapport du médecin légiste faisait également partie des éléments conservés. Rien d'anormal n'avait été remarqué : aucun signe de violence, aucune trace de médicament ou de drogue.

<< Pas un suicide, pas un suicide. >>

Alors il restait ses propres notes, ses hypothèses, ses théories.

Plusieurs mois étaient passés sans qu'il puisse mettre le doigt sur un début de piste. Rien de sérieux, en tout cas. Cooper en devenait fou.

Tapotant son paquet de cigarettes, il amena l'une de ces tiges empoisonnées à ses lèvres et l'alluma.

Sa femme, qui en détestait l'odeur jusqu'à la nausée, avait réussi à lui faire promettre de ne plus jamais fumer. C'était avant son départ pour l'Europe. Il avait accepté, car il l'aimait. Et il s'y était tenu.

Désormais, ça n'avait plus d'importance. Chacune de ces saloperies le rapprochait d'elle, c'est comme ça qu'il voyait la chose.

Cooper fit les cent pas, pensif. Avait-il fait le bon choix ? Était-il réellement capable d'aider les autres, lui qui parvenait tout juste à s'aider lui-même ?

Quelqu'un toqua et fit trembler le carillon de l'entrée. Cooper se redressa à la hâte, écrasant son mégot dans le cendrier.

Du revers de la main, il repassa sa chemise.

Une femme d'une quarantaine d'années fit son apparition et lui adressa les politesses d'usage. Ses vêtements étaient chics, sa coiffure et sa manucure impeccables. Elle était belle, distinguée. Un peu perdue. Elle avait dû frapper à sa porte sur un coup de tête.

Si cette dame a besoin d'aide, elle aura certainement de quoi payer, pensa-t-il.

Alors qu'avait-il à perdre ?

— Norman T. Cooper, enchanté. Que puis-je pour vous ?

La dame répondit d'un ton hésitant :

— Eh bien voilà, monsieur Cooper, j'ai vu vos affiches. Peut-être pourriez-vous m'aider. Je crois que mon mari me trompe.

Cooper observa sa première cliente, se voyant déjà filer le mari volage des heures durant. Il soupira.

Mais bon. C'était un début.

— Vous avez frappé à la bonne porte, madame. Asseyez-vous.

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19 juin 1956

Cooper était assis sur le rebord de sa baignoire. Complètement nu, il contemplait son corps. Les cicatrices, les plaies encore vives, les ecchymoses virant au noir. Cette chair qu'il voyait vieillir et que chaque obstacle marquait de plus en plus.

La buée avait envahi sa petite salle de bain, son visage dans la glace n'était plus qu'une silhouette floue.

Épuisé, il avait pris son temps pour rincer sous l'eau brûlante la poussière et la cendre qui lui collaient à la peau. Le sang aussi. Dans le siphon, l'eau grise striée de rouge tournoya longuement avant de disparaître.

Bon débarras.

Passant sa main le long de son épaule, la douleur lui arracha une grimace. Ce dernier coup de bélier contre la porte de la cave lui avait sauvé la vie, au prix d'une clavicule en morceaux. Dans chacun de ses membres restaient gravés les événements des dernières heures.

La peur et l'incompréhension, marquées au fer.

L'espoir aussi, lorsqu'il parvint enfin à s'échapper, remontant la 22e en boitant. Sans un mot, sans croiser personne, il était retourné à sa tanière comme un animal blessé.

La buée se dissipa lentement et Cooper put s'observer un peu plus nettement dans le miroir, plongeant son regard dans celui de son reflet.

Il était en vie. Et la douleur, d'un certain côté, il l'avait acceptée. Elle était la preuve que tout ceci était réel.

Pas une vue de son esprit, pas un délire fiévreux. Une réalité difficile à cerner. Mais une réalité malgré tout. La crasse et les ombres, les cris, l'enfer à quelques pas de lui, dans cet escalier de mort. Il l'avait vécu.

Une douleur beaucoup plus intense frappa l'arrière de son crâne, comme si la lame glacée d'un poignard avait pénétré sa peau. Cooper se leva et se pencha vers le miroir, essayant tant bien que mal de discerner la blessure qui le faisait souffrir. Du bout des doigts, il frôla la base de sa nuque.

Ce n'était pas une coupure.

Il ne s'était pas blessé en tombant, quelques heures plus tôt. Quelqu'un avait marqué dans sa chair, sans doute à l'aide d'un couteau, un symbole qui ne lui était que trop familier : un rectangle aux quatre coins traversé de flèches.

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Enfiler des vêtements propres lui prit un certain temps. Chaque geste lui avait demandé un effort qu'il ne pensait pas être encore capable de fournir, mais la découverte de cette marque raviva en lui l'ignoble sentiment de malaise qu'il avait ressenti dans cet immeuble. Dès lors, il eut le sentiment que le temps pressait.

<< Noah… >>

Ajustant sa cravate, Cooper retourna dans son salon et chercha son manteau du regard. Ce dernier n'avait pas bougé, il était resté là où il l'avait jeté, à même le sol.

Il fouilla au fond de ses poches et trouva rapidement le vieux carnet de Williams. C'était peut-être là qu'il trouverait quelque chose. Un indice, une réponse, ou plus de questions encore.

Une cigarette allumée en équilibre contre le verre froid du cendrier, Cooper posa le manuscrit sur sa table basse et s'installa face à lui. Il se dégageait de ce vieil ouvrage aux feuillets ternis par l'usure quelque chose d'étrange. Mais à ses yeux, ce n'était plus l'œuvre d'un fou. Ni celle d'un pauvre type, comme il se plaisait à l'appeler jusque-là.

Ce petit carnet était devenu son unique clé, celle qui pourrait l'aider à ne pas finir comme son auteur.

Cooper inspecta méticuleusement chacune des pages. Les mots, les dessins, les détails insignifiants. Et il prit des notes, beaucoup de notes.

À l'horloge, les heures défilèrent et la journée prit lentement fin sans même qu'il s'en rende compte. Les rues se vidèrent, paisibles et inconscientes. La lune, au dehors, inonda le salon d'un voile bleuté, mais Cooper ne s'arrêta pas.

Certains concepts revenaient inlassablement dans la rhétorique de Williams. Outre ses accès paranoïaques, il avait consacré de longs paragraphes à la description de rêves étranges qu'il faisait régulièrement. L'ancien professeur s'y trouvait le plus souvent seul, perdu au milieu de décors en putréfaction et incapable de trouver une issue. Seule une entêtante logorrhée lointaine l'accompagnait, dans une langue qu'il ne connaissait pas.

Accompagnant les mots, il y avait aussi ces dessins, petits, grands, toujours les mêmes. Ce rectangle traversé de flèches.

La vision de ce symbole réveilla sa blessure derrière la nuque. Une douleur si aiguë qu'elle obligea Cooper à fermer les yeux. Ce qu'il vit dans la nuit, les paupières closes, n'était ni une vision, ni un souvenir : c'était une intrusion.

Le rouge du ciel d'abord, un rouge profond et épais, palpable, visqueux. Puis ces tas de chats éventrés aux regards vitreux, baignant dans leurs propres entrailles.

Cooper voulut rouvrir les yeux, il n'y parvint pas. La douleur se fit plus intense encore. Il gémit.

Du bout des doigts, il jura pouvoir sentir le grain des murs en ruine, suintant leur bile noire.

Et ces plaintes se mêlant en murmures, comme si plusieurs voix désaccordées tentaient de prononcer la même phrase sans y parvenir. Des voix d'adultes, des voix d'enfants.

La douleur derrière sa nuque explosa.

Il rouvrit les yeux en suffoquant. Ses mains tremblaient.

Le salon était là. La table aussi, et le livret ouvert. Son petit monde étroit, les portraits de sa femme. Rien n'avait changé.

La cigarette posée s'était consumée jusqu’au filtre.

Il repensa à l'état déplorable dans lequel il avait trouvé Williams, quelques jours plus tôt dans sa cellule. Il repensa à ses mots, à son avertissement.

Puis une idée lui vint. Il était tard, mais il fallait qu'il sache.

Cooper, les jambes lourdes, se dirigea vers son téléphone et demanda au standard de le mettre en relation avec l'asile de Lockefield. Quelques secondes passèrent avant qu'un médecin de garde ne réponde, la voix endormie :

— Si c'est pour une visite, il est trop tard. Rappelez demain matin.

— Norman T. Cooper… Je suis passé vous voir il y a quelques jours. Pour interroger un de vos patients.

Silence. Seul un frottement de papier à l’autre bout du fil se fit entendre.

— Ah oui, Cooper, le détective. Vous êtes venu voir le vieux prof. Sacré numéro, celui-là.

— Je suis désolé d’appeler à cette heure-ci, mais j’ai besoin d’un renseignement. Est-ce que vous pourriez vérifier son dossier ? J’aimerais savoir si… si quelque chose a été relevé lors de son admission. Une blessure. Une marque.

Un léger soupir. Pas bon signe.

— Écoutez, monsieur Cooper… je suis pas vraiment censé…

— Votre nom ?

Le médecin hésita.

— …Harvey. Harvey Stanford.

— Harvey, j’ai besoin que vous m’aidiez. C’est important. Je ne vous demanderais pas ça sinon.

Le combiné grésilla. Harvey pesait le pour et le contre.

— Rappelez demain matin, je ne veux pas avoir d'ennuis.

Cooper poussa un soupir. Sa main se crispa sur le combiné. L'attente était insupportable. Il fallait qu'il sache.

— C'est une question de vie ou de mort, Harvey. Je ne peux pas attendre.

Des gouttes de sueur perlèrent sur son front, il avait de la fièvre.

Les secondes passèrent, le temps s'étira. Cruelle attente.

Puis la voix revint, plus basse :

— Bon… ne quittez pas.

Cooper se redressa. Dans le combiné, on pouvait entendre le jeune médecin s'affairer.

— J'ai le dossier sous les yeux.

— Harvey, qu'avez-vous pour moi ?

— Il est mentionné… une cicatrice. Au niveau du torse. Pas vraiment une cicatrice, d’ailleurs. Ils parlent plutôt de… scarification.

La gorge du détective était de plus en plus sèche. Harvey continua :

— Le compte-rendu indique une scarification au "motif anormal". Pas très médical, je sais.

Nouveau silence. Cooper relança :

— Décrivez-la-moi.

— Je… vous êtes sûr que vous voulez savoir ça ?

— Décrivez-la, Harvey.

Dans le combiné, on pouvait entendre une page se tourner.

— C’est… géométrique. Un genre de forme… encadrée. Avec… attendez…

Sa voix vacilla légèrement.

— … avec des traits qui partent vers l’extérieur. Comme des flèches.

Le sang du détective se glaça.

— Quatre ?

Un souffle à l’autre bout du fil.

— Oui. Quatre.

Cooper se fit violence pour ne pas s'effondrer sous son propre poids.

— Merci, Harvey… vous m’avez rendu un grand service.

Il raccrocha avant que la voix du médecin ne puisse le retenir.

Puis la douleur revint. Elle habitait chacun de ses muscles, battait dans ses tempes, rongeait sa chair. Sa fièvre empira. Il fallait qu'il s'assoit, vite.

Sa vue se troubla jusqu’à ce qu’il n’en reste presque rien, sinon ce regard rapide jeté au portrait de sa femme. Une seconde à peine, mais assez pour lui faire garder pied.

Se traînant, Cooper s'affala sur son canapé, s'allongeant de tout son long sur le cuir abîmé. Au dehors, la lune bleutée était toujours là, rassurante, protectrice.

Le brouillard envahit peu à peu son cerveau, il lui devenait difficile de mettre de l'ordre dans ses pensées.

Mais ce symbole… il fallait qu'il sache. Il fallait qu'il sache. Il fallait qu'il…

...Cooper s'endormit, épuisé.

Sur la commode du salon, trois portraits reposaient en silence. Pourtant, contre le mur défraîchi, quatre ombres s’étiraient.

L’une d’elles n’avait pas toujours été là.

Et, tandis que Cooper s’abandonnait, elle, demeurait éveillée.

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