11.
Après une balade de retour silencieuse, mais étonnamment agréable, Léandre propose à Sarah de s’installer sur la terrasse afin de profiter du doux soleil de novembre pendant qu’il prépare le déjeuner.
— Tenez, dit-il en lui tendant un petit carnet à spirales vert et blanc, c’est le journal de Henry.
Sarah hausse un sourcil, surprise.
— Henry tenait un journal intime ?
— Je crois que je l’ai toujours connu. Il l’emmenait partout, en toutes circonstances.
Le regard de Léandre se perd un instant vers l’horizon, voilé par une nostalgie douloureuse.
— Vous l’avez lu ? demande Sarah, hésitante.
Le sourire de Léandre se crispe légèrement.
— Pas en entier. Je n’ai pas eu le courage d’aller jusqu’au bout. Henry était…
Il s’interrompt.
— Dites-le, insiste doucement Sarah. J’ai besoin de l’entendre.
Il inspire profondément, cherchant ses mots.
— J’ai eu de nombreuses relations, certaines sérieuses, d’autres moins. J’en suis souvent sorti meurtri. Mais Henry… Henry était différent. Il était mon âme sœur, littéralement. Il devinait mes envies, mes besoins, mes humeurs. Ses mots, ses gestes, étaient des pansements pour n’importe quelle blessure.
Le silence s’installe, seulement troublé par le clapotis régulier des vagues contre la digue au loin.
— Comment avez-vous pu supporter cette… situation ? finit par demander Sarah, la voix tremblante.
Léandre serre les lèvres.
— Comme je vous l’ai dit, vous et Henry étiez déjà mariés lorsque nous nous sommes rencontrés. Au début, je ne comprenais pas comment il pouvait vivre ainsi. Je lui ai souvent lancé des ultimatums et à chaque fois, il me promettait qu’il allait vous parler. Mais il ne l’a jamais fait…
Sarah baisse la tête, la gorge serrée.
— C’est justement ce qui me fait douter de ses sentiments, murmure-t-elle.
— Vous vous trompez, répond calmement Léandre. Il ne voulait pas vous faire souffrir, c’est tout.
— Et comment pouvez-vous en être si sûr ?
Sarah se lève et s’accoude à la rambarde, à côté de lui. Le vent marin soulève quelques mèches de ses cheveux tandis qu’elle observe l’horizon. Le ciel, d’un bleu laiteux, se pare de traînées blanches.
Léandre soupire, sa voix basse est grave :
— Je m’en veux encore de l’avoir tant rabroué. J’ai fini par comprendre que l’amour qu’il vous portait était différent de celui qui nous unissait. Au risque de vous blesser, Henry était homosexuel.
Les mots frappent Sarah de plein fouet. Elle inspire bruyamment, déstabilisée, les doigts crispés sur la rambarde.
— Vous me semblez bien sûr de vous, lance-t-elle d’un ton dur, plus par surprise que par colère. Pourquoi votre relation aurait-elle été plus légitime que la nôtre ?
Son visage s’est empourpré, ses yeux brillent d’une colère mêlée de chagrin. Léandre, lui, reste impassible, le regard perdu vers la mer.
— Ce n’est pas ma faute s’il ne vous en a jamais parlé, répond-il calmement. Lisez son journal et vous comprendrez.
Sans ajouter un mot, il regagne la maison.
Sarah reste figée, le regard vide. Ses pensées tourbillonnent, se heurtent, se contredisent. Elle refuse de croire à cette vérité, ou peut-être craint-elle d’y croire trop vite. Ses yeux se posent alors sur le petit carnet vert et blanc. Après un long soupir, elle le prend entre ses mains et s’installe sur un transat. Elle le caresse un instant du bout des doigts, hésitante, avant de l’ouvrir au hasard.

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