Épisode 6 • L'appel de l'Alsahato

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Quelque temps après avoir sécurisé le Scorpion d'Ébène, les aventuriers s'attelèrent à une transformation audacieuse. Le bouge malfamé devint "Le Mimic", salle de spectacle et arène pour des combats à mains nues. Pendant une semaine entière, Melorin, Uthal et les autres déployèrent toute leur énergie : balayer, réparer, installer des gradins improvisés et éclairer la salle avec des torches et des lanternes. Dans les ruelles et venelles du quartier, Uthal et Mogrir, armés de leur charisme singulier, invitèrent la population au spectacle du samedi soir. Les passants s'arrêtaient, intrigués, lorsqu'ils entendaient leurs cris :

Venez voir les combats !
Les meilleurs guerriers de Pankhust s'affrontent au Mimic !
Les paris sont ouverts !

Cependant, dans un coin de la cave du Mimic, Sloum et Dain avaient trouvé quatre caisses de vieux vin frelaté. Avec une touche d'inspiration (et de folie), ils y ajoutèrent des champignons hallucinogènes : le Champimou était né. Les aventuriers éclatèrent de rire en goûtant le premier échantillon : un breuvage étrange et puissant, à la saveur surprenante, parfait pour pimenter la soirée.

Tandis que ses compagnons vaquaient aux préparatifs, Rhogar marchait seul, serrant dans sa main l'amulette des neoths. Elle était lourde de sens plus que de matière, et ses doigts en percevaient les pulsations, comme si l'objet possédait un cœur propre. Les mots de Myradel résonnaient encore en lui : « Tu nous trouveras au centre de Pankhust, à l'Alsahato. »
La vaste plaine sacrée s'ouvrit alors devant lui. De là, il embrassait toute la démesure de la cité : Pankhust, colosse de pierre et de chair humaine, cité circulaire parfaite dont les artères partaient en rayons depuis l'Alsahato et grimpaient jusqu'aux remparts, deux milles mètres plus loin. Une marée vivante de cris, d'odeurs et de couleurs bouillonnait tout autour, mais au centre, l'oasis sacrée se dressait comme un joyau de calme inviolé.
Rhogar avança, mais un grand suderon lui barra le chemin. Drapé de blanc, rehaussé de broderies d'or, le gardien portait la noblesse des temples dans ses gestes.
— Désolé, voyageur, dit-il avec solennité, nul ne peut franchir ce seuil. Ce lieu appartient aux dieux seuls.

Le drakéide hésita, puis ouvrit la main. L'amulette vibra, émettant un éclat discret. Les yeux du gardien s'écarquillèrent. Sans un mot, il s'inclina et s'effaça pour le laisser passer. En franchissant le seuil, le vacarme de la ville s'éteignit comme si le monde entier retenait son souffle. Ici, il n'y avait que le bruissement de l'eau, le chant des oiseaux, et la paix irréelle d'un autre temps. Les palmiers élancés cernaient un écrin de verdure. Le parfum du jasmin et du dattier emplissait l'air.

Rhogar déboucha dans une clairière. Là, de petites bâtisses d'adobe blanchies à la chaux reposaient comme des témoins oubliés. C'étaient, lui soufflait son instinct, les toutes premières demeures, celles que les fondateurs de Pankhust avaient élevées il y avait des millénaires. Des vestiges vivants.
Le cœur battant, il leva l'amulette et prononça les mots inscrits au revers. Sa voix sembla se répercuter dans l'air comme une onde. Quelques secondes passèrent, lourdes d'attente. Puis, une porte s'ouvrit dans l'une des humbles demeures. La lumière intérieure était douce, presque irréelle. Myradel'Rahn apparut, comme issue d'un rêve. Ses yeux irisés accrochèrent ceux de Rhogar. Un mince sourire ourla ses lèvres, mélange de chaleur et de mystère.
— Entre, dit-elle simplement.

Et Rhogar franchit le seuil, abandonnant derrière lui la réalité ordinaire du monde. Son cœur manqua un battement. Ce qu'il croyait être une masure de terre crue s'ouvrit devant lui comme une voûte infinie. Le monde bascula. Il n'y avait ni murs ni plafond discernables : le sol se perdait dans des miroitements translucides, et d'en haut, les étoiles brillaient comme si le ciel s'était coulé à l'intérieur d'un coquillage de cristal. Le moindre geste envoyait des reflets tournoyer, des filaments de lumière qui semblaient hésiter entre devenir poussière ou devenir souffle. Rhogar porta une main à son front, chancela. Son corps pesait tantôt le poids d'une montagne, tantôt celui d'une plume. Ses sens lui échappaient, sa perception se brouillait comme dans un rêve fiévreux.
— Respire... murmura Myradel, sa voix douce comme l'eau qui s'écoule sur une pierre polie.

Elle leva une main diaphane et une onde argentée jaillit de ses doigts. L'air se fit stable autour de Rhogar, les repères se fixèrent. En une seconde, l'équilibre lui revint.

— Qu'est-ce que... par les racines de la terre... où suis-je ?
— Dans notre demeure, répondit Myradel avec un sourire qui n'appartenait pas tout à fait à ce monde. Pas une maison, mais un demi-plan. Une bulle tissée hors du temps, créée par notre nature.
Rhogar essaya d'avaler sa salive.
— Un demi-plan... Je crois que j'en ai entendu parler, mais jamais je n'aurais pensé en fouler un.

Un silence étrange s'installa. Pourtant, au loin, dans les hauteurs mouvantes de cet espace irréel, Rhogar entendit comme un chant... un chant dissonant, chaque note tirée à contresens du temps. Myradel inclina légèrement la tête, comme si elle écoutait un murmure que lui seul ne pouvait percevoir.
— Arkalith nous rejoint.

Un instant plus tard, une silhouette se détacha du firmament et descendit lentement, comme s'il marchait sur un escalier invisible tracé dans le ciel. Arkalith'Enor, le chronomage, se posa devant eux, vêtu de ses drapés translucides qui palpitaient au rythme d'un souffle invisible. Dans ses mains, il tenait des fils de lumière brisés qu'il renouait patiemment, comme un artisan raccommode une tapisserie déchirée.
— Le tissu du temps se déchire, dit-il, sa voix résonnant plus dans l'esprit que dans l'air.
Ses yeux, emplis d'un éclat froid, se fixèrent sur Rhogar.
— Le Nexus Gardien de Kaor'Rak n'est plus. La rupture a provoqué des déchirures que je peine à contenir. Chaque fil que je répare se défait plus loin.
Rhogar serra les poings.
— J'ai vu des fragments de temps... et ces squelettes qui luttaient comme à rebours de nous. Est-ce cela, le signe de la fracture ?

Arkalith hocha lentement la tête.
— Oui. Quand le flux est brisé, les choses vivantes et mortes se meuvent contre elles-mêmes. La vie devient inversion et la mort convulsion.
Myradel posa une main légère sur l'avant-bras de Rhogar.
— Et c'est pour cela que nous t'avons fait venir. Le fragment que tu portes n'est pas une relique anodine. C'est une pièce de l'ennemi, la pièce d'un échiquier qui nous oppose. D'un côté, les neoths et de l'autre nos ennemis ancestraux, les Écorcheurs de Temps.
— Les Écorcheurs de Temps, repris le drakéide, songeur.
Arkalith poursuivit, plus grave encore :
— Si les Nexus Gardien sont neutralisés, le démon reprendra ses forces. Déjà, je sens ses griffes sur le bord du temps.
Rhogar déglutit, l'amulette pesant soudain plus lourd dans sa poche.
— Alors, ce n'est pas seulement Pankhust qui est menacée... mais tout ce monde.
Myradel l'observa, ses yeux brillant comme deux lacs traversés d'éclairs.
— Oui. Et c'est toi, Rhogar, qui as touché le fragment. Tu es lié aux Écorcheurs désormais.
— Mais... de quoi parlez-vous ? Je ne suis pas sûr de vous comprendre.
— Commençons par le début. Il y a des milliers de cycles, nous avons enfermé Achronos, le Dévoreur d'Instants, dans une cage hors du monde. Sept Salles Sacrées, les Nexus Gardiens, veillent sur son sommeil. Ce cristal que tu détiens, le fragment de l'Inversée, est un poison forgé par des mains mortelles. Il perce les veilles des Nexus et dévoile leurs pairs, il attire l'œil de l'Ennemi.

Rhogar sortit le fragment de sa besace. Il luisait faiblement et les neoths, immobiles, parlaient d'une voix qui semblait traverser le temps.
— Comment ce fragment de l'ennemi a-t-il pu se retrouver dans le Nexus ? demanda Rhogar, les écailles frémissantes d'inquiétude.
Myradel inclina sa tête auréolée de glyphes mouvants. Sa voix, cristalline et multiple, emplit l'espace :
— Les Écorcheurs possèdent mille masques. Leurs ombres s'infiltrent dans les cités, leurs serments corrompent les faibles. L'éboulement de Kaor'Rak n'a pas été ignoré : l'écho en a atteint l'Ennemi. Dès lors, il lui a suffi d'un souffle... et quelques agents discrets ont porté le fragment de l'Inversée jusque sous vos pieds, à l'abri des regards mortels.
Rhogar serra le poing, son souffle rauque résonnant dans la salle.
— Ils ont agi vite. À peine une ou deux semaines se sont écoulées entre l'effondrement et notre venue.
— Et c'est là le signe le plus redoutable, ajouta Arkalith. L'Ennemi veille, tendu comme un arc. Sa vigilance est extrême, et son réseau d'influence, vaste. Rien n'échappe à ses serviteurs. Chaque fissure, chaque murmure devient une porte pour son venin.

Un silence s'abattit, seulement troublé par les volutes d'étoiles qui s'élevait en spirales dans l'air figé.
— Hem, je suis bien attristé de l'entendre, mais qu'y puis-je ? dit sobrement Rhogar, Je ne suis qu'un humble druide drakéide. Mes compagnons et moi-même n'avons pas le début de votre... puissance, de vos moyens.
— Rhogar, nous ne pouvons agir car nos mains, nos esprits, nos êtres sont liés au Sceau qui retient Achronos. Si nous frappons, nous nous dissolvons. Mais vous, voyageurs du plan matériel, vous êtes libres. Vous pouvez courir où nous ne pouvons que regarder. Les Écorcheurs de Temps sont déjà à l'œuvre. S'ils corrompent les six autres Nexus, les chaînes céderont et Achronos reviendra, hier, aujourd'hui et demain. Alors, ni pierre, ni chair, ni souffle ne résisteront.

Rhogar avait du mal à emmagasiner cette quantité d'informations abstraites. Devant sa perplexité, la neoth se dirigea vers une petite commode ouvragée et plongea sa main dans un tiroir. Elle retourna à Rhogar et lui pris la main pour y déposer une nouvelle amulette.
— Prends ceci, c'est une pierre d'appel. Nous lui répondrons et nous viendrons. Peu importe où et quand.

Franchir à nouveau le voile du demi-plan pour se retrouver dans la douceur parfumée de l'oasis fut pour Rhogar comme tomber d'un rêve éveillé. Il inspira profondément, emplissant ses poumons de l'air chaud et parfumé de l'Alsahato. Le grondement lointain de Pankhust, ses cris de marchands, ses sabots ferrés, lui revinrent aux oreilles comme un choc brutal après le silence irréel des neoths. Ses mains tremblaient encore. Dans sa paume, la pierre gravée d'éonglyphe irradiait de lueurs fines, presque vivantes, comme si chaque trait renfermait le souffle d'un millier d'âges. L'amulette, lourde et familière, pendait à son cou, mais la pierre semblait battre au rythme de son cœur.

Ses pas résonnaient étrangement, lourds, comme si chaque foulée l'éloignait d'un rêve qu'il n'aurait peut-être jamais dû toucher. Ses yeux se levèrent vers les murailles colossales de Pankhust, et pour un instant il se sentit infiniment petit, prisonnier de deux mondes : celui des mortels grouillant dans les ruelles et celui, impalpable, que les neoths lui avaient entrouvert.

Quand enfin il retrouva les ruelles animées et les façades gorgées de soleil, un parfum de pain chaud et d'épices le happa à nouveau dans le réel. Ses compagnons devaient déjà l'attendre. La silhouette familière du Mimic, cette taverne dissimulée dans les remugles de la cité, se dessinait au détour d'une venelle. Rhogar s'y dirigea, tenant fermement contre lui la pierre et l'amulette, comme deux promesses lourdes de sens. Il poussa la porte du Mimic, les rires de ses amis buvant le Champimou et la fumée des lampes à huile l'assaillirent. Là, enfin, il pouvait reprendre souffle... mais dans le secret de son esprit, l'écho du demi-plan des neoths vibrait encore.

Une nuit, alors que les préparatifs se poursuivaient, les gardes postés aux points stratégiques interceptèrent une silhouette rôdant dans l'ombre. Une jeune femme aux cheveux noirs, élégamment vêtue mais furtive, se présenta.
— Je m'appelle Salma, dit-elle d'une voix douce mais tranchante. Ancienne serveuse de Korba... et espionne de la Main d'Ébène.
Elle releva une manche et leur montra le tatouage d'une main noire aux doigts dégoulinants de sang. Les aventuriers échangèrent un regard.
— On se souvient très bien de toi, petite humaine, grogna Uthal.
— Que veux-tu ? cracha Dain, les sourcils froncés.

Salma leur expliqua calmement : la prise de force du Scorpion d'Ébène, l'assassinat de Korba et surtout la vente des lingots d'obdurium avaient fortement contrarié les affaires de la Main d'Ébène, la mafia locale. Leur hiérarchie militaire stricte ne tolérerait pas ce genre de défi.
— Vos jours sont comptés, prévint-elle, avant de disparaître dans les ombres.

Sloum demeura immobile un long moment, scrutant les ombres mouvantes comme si elles recelaient déjà une menace. La Main d'ébène... Le nom seul suffisait à faire frissonner les comptoirs et trembler les tavernes mal famées. Une mafia à l'organisation froide et militaire, où chaque chef portait le titre de Capitaine d'Ombre. Leur sceau était une main noire tatouée à même la chair, une marque de crainte plus que de loyauté. Ils infestaient les docks, les entrepôts et les arrière-salles de Pankhust, extorquant leur dû à coups de menaces ou de gourdins. Sloum connaissait leur réputation. Comme membre de la Ligue des Vents Sereins, il avait déjà entendu leurs noms dans les murmures des routes commerciales. Ses contacts les redoutaient tous : on pouvait traiter avec des brigands, négocier avec des contrebandiers... mais on ne marchandait pas avec la Main d'ébène.

Un pli soucieux barra son front. Il se tourna vers ses compagnons et vers les gardes proches :
— Écoutez bien. Si la Main rôde par ici, il faut s'attendre à des yeux dans chaque recoin et à des couteaux dans le noir. Pas de gestes inutiles, pas de bravade.
Puis, sans plus attendre, il s'attela à la tâche. Ses doigts agiles disposèrent des pièges simples mais efficaces : un fil tendu sous une fenêtre, une pointe dissimulée dans l'ombre d'un couloir, une clochette prête à sonner la moindre intrusion. Il connaissait trop bien les habitudes des espions et des assassins pour laisser le hasard décider. Sloum leva enfin les yeux vers ses amis, et un bref sourire, mince et froid, se dessina sur son visage :
— Qu'ils viennent... Nous serons prêts.

S'ils étaient observés, nul ne le sut car aucun des pièges ne fut déclenché et Salma, ni aucun autre roublard, ne se montra. Deux jours plus tard, ce fut le grand soir. Le Mimic ouvrit ses portes et le public commença àaffluer : quelques dizaines de curieux, dont un couple de nobles venu pour s'encanailler avec leur garde du corps. L'atmosphère était électrique. Uthal, Mogrir et Rhogar prirent place dans l'arène. Le sable luisait sous la lumière des torches et vibrait déjà des cris d'une foule chauffée à blanc. Les paris s'échangeaient à la hâte, les voix s'élevaient : certains misaient sur la brutalité du demi-orc, d'autres sur la férocité de l'homme-loup. Presque personne ne croyait aux chances du drakéide, jugé trop frêle face à ces deux montagnes de chair et de muscles.

Melorin, fidèle à son rôle de maître de cérémonie, se plaça au centre de l'estrade, son luth à la main. Les premières notes jaillirent, vives, acérées comme des lames : une musique nerveuse, aux accents métalliques, emplie d'énergie brute. Sa voix, tour à tour rauque et cristalline, portait des refrains rageurs qui résonnaient contre les murs de pierre. À ses côtés, des danseuses aux voiles vifs et aux mouvements lascifs donnaient chair à ses mélodies, leurs hanches battant la mesure, leurs gestes soulignant la fureur du chant.

Le public, d'abord lascif, se laissa rapidement emporter. On frappait des mains, on tapait du pied, on reprenait les refrains comme une armée prête à déferler. Chaque cri arraché aux gorges des spectateurs faisait vibrer l'air davantage, jusqu'à ce que la salle tout entière ne soit qu'une clameur.

Alors seulement, quand la tension avait atteint son paroxysme, Melorin leva le poing et, d'une voix claire, annonça:
— Messires et gentes, Dames, riches et pauvres, voici l'heure des épreuves ! Que s'ouvrent les premiers combats !

Un tonnerre d'applaudissements et de hurlements jaillit, comme si les murs eux-mêmes allaient céder. L'arène, chauffée à blanc, était prête à voir jaillir le sang et la gloire. Melorin souffla dans un cor. Les rencontres pouvaient commencer.

Le premier affrontement opposa Uthal à Mogrir. L'homme-loup, dressé de toute sa hauteur, dépassait le demi-orc d'une tête. Ses crocs luisaient à la lueur des flammes, et son corps velu roulait de muscles tendus. Mogrir, quant à lui, serra ses poings massifs, chaque mouvement faisant saillir des veines gonflées comme des cordes.

Ils s'élancèrent l'un vers l'autre dans un grondement animal. Le sable éclata sous leurs pas. Leurs épaules s'entrechoquèrent dans un fracas sourd, et l'arène vibra sous le choc. Mogrir tenta une clé de bras, mais Uthal pivota avec la souplesse d'un fauve et le renversa d'un croc dans l'épaule. Le demi-orc hurla, se dégagea, puis envoya son poing comme un marteau. Le coup heurta la mâchoire du lycan et projeta de la salive et du sang sur le sable.

Les spectateurs exultaient. Les deux colosses s'empoignèrent de nouveau, roulant dans la poussière, frappant sans relâche. Enfin, Uthal parvint à immobiliser Mogrir sous son poids, la gueule tout près du cou de son adversaire. Le demi-orc, haletant mais fier, reconnut sa défaite en frappant trois fois le sol.

Tandis que la poussière retombait et que les cris de la foule s'apaisaient un instant, Dain et Sloum s'élancèrent dans l'arène avec l'entrain de cabaretiers improvisés. Armés de leurs cruchons ventrus, ils prirent les commandes de Champimou comme deux taverniers débordés en pleine fête de solstice. Le nain Dain, moustache frémissante et rire tonitruant, harangua les spectateurs comme un marchand sur un marché bondé, vantant les vertus hallucinatoires de la boisson d'une voix grave qui roulait comme le tonnerre. Sloum, plus agile et malicieux, virevoltait entre les gradins, servant à grands gestes et en rajoutant de son humour douteux, promettant que chaque gorgée de Champimou donnait « la force d'un ogre et les rêves d'un prophète ». Très vite, la foule se prit au jeu : les pièces tintaient, les gobelets s'entrechoquèrent, et l'arène résonnait de rires ivres mêlés aux chants de Melorin. Le Champimou devenait presque un personnage à part entière du spectacle, liant la soif du public à la soif de sang de l'arène.

Le silence tomba lorsque le drakéide entra à son tour. À côté de l'homme-loup, il semblait plus menu, mais ses yeux fendus brûlaient d'une détermination glacée. Uthal chargea avec l'élan d'un prédateur sûr de sa victoire. Rhogar esquiva de justesse, ses griffes raclant le sable. Il se jeta sur le côté, laissant passer la masse poilue qui s'écrasa lourdement contre le sol. Un rugissement monta des gradins.

Le lycan, furieux, se redressa et lança une série de coups brutaux. Rhogar para, esquiva, encaissa. Son souffle rauque se mêlait à celui de la bête, mais chaque seconde qu'il gagnait le rapprochait de l'ouverture. Enfin, lorsqu'Uthal voulut le saisir à la gorge, Rhogar plongea sous son bras et crocheta ses jambes. Le géant s'effondra, surpris. Dans un instant de stupeur, Rhogar plaqua sa main griffue sur la gorge du lycan et serra. Uthal battit le sable, reconnaissant la défaite à son tour.
Le demi-orc, blessé mais animé d'une rage nouvelle, entra de nouveau. Il fixait le drakéide avec une lueur farouche.
— Tu ne passeras pas, gronda Mogrir, sa voix roulant comme un tonnerre.

Le combat fut brutal, sans finesse. Mogrir frappait comme une avalanche, chaque coup sifflant dans l'air. Rhogar parait de ses écailles, reculait, esquivait d'un souffle. Ses mouvements semblaient minuscules face à la masse de son adversaire, mais précis comme la morsure d'un serpent. Puis, dans une fulgurance, Rhogar utilisa la force même du demi-orc contre lui. Il attrapa son poignet, pivota, et projeta Mogrir au sol avec une violence qui fit trembler l'arène. Le demi-orc, sonné, tenta de se relever, mais Rhogar s'abattit sur lui comme un faucon sur sa proie. Sa griffe s'arrêta à un souffle de la gorge de Mogrir.

Le silence se fit. Puis l'arène explosa en clameurs.

Contre toute attente, c'était Rhogar, le drakéide jugé trop frêle, qui venait de terrasser les deux colosses. Sa poitrine se soulevait dans un souffle rauque, mais son regard brillait d'une fierté farouche.

Uthal et Mogrir, encore haletants, s'avancèrent vers Rhogar. Le demi-orc saisit sa main gauche, l'homme-loup sa droite, et d'un même geste, ils levèrent les bras du drakéide, l'arrachant littéralement au sol. Entre ces deux colosses, la silhouette plus frêle du champion paraissait presque dérisoire, comme un enfant brandi par ses aînés. Pourtant, l'instant, loin d'arracher des rires, imposa le silence. Puis, comme une vague, le respect balaya la foule, qui acclama ce triomphe inattendu avec une ferveur nouvelle.

Les combats avaient tenu toutes leurs promesses : le fracas des chocs, les rugissements et l'audace des champions avaient électrisé l'arène. Le public, grisé par l'ardeur du spectacle, vida jusqu'à la dernière amphore de Champimou, ce breuvage hallucinatoire dont les vapeurs faisaient vaciller les esprits et allumaient des éclats étranges dans les yeux des buveurs. On riait, on criait, on pariait encore sur des combats déjà achevés. Malgré la modestie de cette foule bigarrée, faite de soldats, d'ouvriers et de curieux, la première représentation fut un succès éclatant, un présage encourageant pour la suite.

Les aventuriers, encore trempés de sueur et meurtris par l'effort, s'étaient retirés dans les sous-sols du mimic. Fatigués mais fiers, ils partageaient le même sentiment d'avoir accompli plus qu'une simple exhibition : ils avaient marqué les esprits. La victoire avait un goût d'ivresse, plus doux encore que le vin ou la bière, et chacun savourait en silence la gloire fragile qui s'attache aux triomphes inattendus.

Cependant, les jours suivants révélèrent que la vie dans les bas-fonds de Pankhust restait dangereuse. Des tentatives d'assassinat et des actes de sabotage furent déjoués, parfois de justesse. Même sous la protection de la Guilde des Marchands, la menace de la Main d'ébène persistait.
— On ne peut pas continuer ainsi... soupira Dain en observant la rue depuis une fenêtre du Mimic.
— Trop de regards, trop de rancunes... ajouta Melorin.

Finalement, ils prirent la décision difficile mais pragmatique : revendre le Mimic. L'aventure avait été excitante, le succès éphémère, mais la prudence l'emporta. Les rues de Pankhust reprirent leur rythme chaotique, tandis que nos héros se préparaient déjà pour de nouvelles aventures, plus périlleuses et plus grandes encore.

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