Evoquer Marcel Pagnol
La playlist est enclenchée : la Valse d'Augustine, chef-d'oeuvre sublime composé par le maître Vladimir Cosma. Je bascule en 1990, je suis au cinéma et j'en prends plein la vue. Les collines, le Garlaban, la voix chaude et chantante de Jean-Pierre Darras et les cigales qui envahissent notre espace de spectateurs. Je suis captivée par la Gloire de mon père "toutes les deux, il les a tuées toutes les deux"; sur grand écran, c'est tellement puissant.
La toute-puissance paternelle qui me fait dire, toujours aujourd'hui, alors que j'entame ma 20 année d'enseignement à l'école primaire, que je me sens l'âme d'une Joseph Pagnol. Même si les conditions du métier ont changé, ma foi est intacte, à l'image de cet instituteur humble et passionné, patient et cadrant, bienveillant et intemporel.
Le château de ma mère, autre souvenir : un professeur de collège, classe de 5ème, qui nous fait la lecture. Petit clin d'oeil, il a l'accent chantant des Provençaux et la lecture n'en est que plus savoureuse. L'extrait qu'il nous lit ? Les mésaventures du Petit Paul, qui, s'ennuyant tout seul, joue à pincer la cuisse dodue de la petite soeur, trois fois, et la fait pleurer. Jusqu'au moment où il est pris sur le fait et qu'on découvre que la douce et gentille Augustine n'est pas que douceur et gentillesse.
C'est la première fois que je lis le nom de Shakespeare, bien avant de découvrir Hamlet et Roméo et Juliette.
Je tomberai sous le charme de Nathalie Roussel, avec cette scène si jolie où Marcel l'oblige à retirer ses bottines pour enfiler des espadrilles. Et la terreur de cette maman devant la grille qui reste fermée, devant le garde méchant et le molosse qui aboie.
Un film vu aussi sur le grand écran du cinéma, avec des vrais moments de tendresse qui font mouiller les yeux. les 13 desserts à la Noël, et Joseph qui rappelle "on ne perd jamais une occasion de s'instruire".
Pagnol, c'est aussi "Jean de Florette " et "'Manon des Sources", bouleversante histoire sur fond de non-dits. Le jeu tellement fort et puissant des acteurs et de la belle Emmanuelle. Et puis cette musique qui transperce le coeur et fendille l'âme. Quelle histoire, quelle tragédie, quelle histoire de vie ! Avec ce désir secret de se dire : "à force de le regarder, de lire l'histoire, ils vont bien finir par se rendre compte de leur erreur". L'envie de dire au "Papet" : hey couillon, intéresse-toi un peu à l'histoire de cet homme et tu pourras le serrer dans tes bras. Ah oui, ça voudrait dire : plus de tragédie... En attendant, un harmonica résonne dans ma tête, mélodie lourde et chargée de tant de malheurs, comme le parfum d'un autre duel "il était une fois dans l'Ouest". Quand sept notes de musiques teintées d'harmonie, sous la baguette d'un génie s'élèvent au-dessus de l'âme humaine...
Et puis dernièrement, printemps 2022, l'immense bonheur de pouvoir retourner dans les salles de cinéma. Une joie si vaste de découvrir l'adaptation du Temps des Secrets. Christophe Barattier qui nous livre un petit bijou de tendresse sur l'amitié et les relations au sein de la famille.
Cette si belle entrée en matière avec le dos un peu voûté d'un Pagnol vieillissant, marchant dans ses chères collines, quelle magnifique idée. Et puis ce petit Marcel plus aussi petit qui grandit et qui s'affanchit, qui fait ses premiers pas sur les chemins du coeur et des sentiments, quitte à semer ressentiment et plaie au coeur. L'excellente interprétation de Guillaume de Tonquédec : la toute-puissance paternelle touchée à l'âme par les propos de son fils.
Merci Mr Pagnol.

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