Chapitre 6 Evie

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La mère d’Elisso s’ingénie à nous gâter. Pour ma part, j’ai l’impression de ne pas avoir mangé depuis une semaine, mais je me force à ne pas engloutir trop vite mon assiette, afin d’en profiter le plus possible.

Charlotte et moi nous sommes connues à l’école d’infirmières de Lyon, et sommes devenues amies dès la première année, quand nous nous sommes rendu compte que nous fréquentions les mêmes cours de boxe thaïe. Mais tandis qu’elle rencontrait Alan, un jeune docteur en fin d’études à l’hôpital, je me suis embourbée dans une relation sans valeur, ce qui m’a donné envie de quitter la France et de suivre Alan et Charlotte dans l’humanitaire. J’en avais ras le bol des médecins imbus de leur personne, trop sûrs d’eux et méprisants envers tous ceux qui ne sont pas comme eux. Cependant, je n’ai jamais lâché ce pour quoi je vis, ce qui me fait kiffer le plus : Best jump, ski de rando, parapente, j’en ai profité à chaque période de vacances. Charlotte, puis Alan sont parfois venus m’accompagner.

Alan, pour sa part, avait le projet d’intégrer l’ONG depuis longtemps, mais il a attendu que Charlotte réalise une année de formation à l’Aide humanitaire, avant de s’installer ici, en Géorgie. Tous deux sont là depuis deux mois, après avoir exercé en Croatie pendant deux ans. Me voici maintenant parmi eux. Je ne connais pas Randy Walsh, l’urgentiste allongé dans le lit de l’infirmerie, mais il est irlandais et américain, tout comme Alan, et ils sont amis d’enfance.

Lorsqu’arrive le moment du dessert, Elisso prépare un café et nous sert des gozinaki, des nougats aux noix et au miel.

Je ne peux plus tergiverser et commence le récit qui m’a amené à rencontrer Ludovic Staveski et ses deux compagnons. Charlotte m’interrompt de temps à autre pour commenter ou m’interroger sur certains détails :

« Mais quelle idée de partir seule en pleine nuit ! », ou encore : « N’as-tu donc pas eu peur lorsque M. Staveski t’a emmené sur sa motoneige à travers les bois ? », et puis : « Tu lui as volé son véhicule, tu ne pouvais pas attendre qu’il se réveille ? ».

Alan s’impatiente : « Mais cesse donc de l’interrompre, tu la questionneras après ! »

Lorsque je parviens au moment où Staveski est englouti par l’avalanche, puis sauvé par ses amis, le risque qu’il a pris me frappe en pleine conscience. Même si ce type est agaçant à tout vouloir gérer, il a fait preuve de cœur et de compassion envers des individus qu’il ne connaît pas. Je suis curieuse d’en savoir plus sur son compte. J’irai faire un tour sur internet pour voir si son nom tapé dans un moteur de recherche donne quelque chose. C’est peut-être une personnalité.

— Pour un romancier, il est courageux. Ou inconscient considère Alan avec un certain dédain qui m’exaspère, car je déteste qu’on juge quelqu’un à la va-vite.

Charlotte me connaît, et complice, elle lève les yeux au ciel pour signifier qu’elle désapprouve également le commentaire d’Alan. Comme elle l’aime, elle lui pardonne. Quant à moi, je fais profil bas, pour cette fois, car je dois faire ma place au sein de cette équipe. Je finis mon récit par notre longue descente de la montagne.

— Pourquoi n’as-tu pas été dans la cabine pour te réchauffer ? questionne Elisso.

— Je ne pouvais pas laisser Rick et Randy sans surveillance. J’ai pris leurs pouls à intervalle régulier, le choc de l’altitude les avait mis en tachycardie, à cause du manque d’oxygène, je justifie, tout en songeant que ce n’est qu’une partie de la vérité.

Je ne souhaitais surtout pas me retrouver seule avec Ludovic Staveski. Avais-je peur de sa réaction après m’être sauvée comme une voleuse avec sa motoneige ? Ou avoir failli le faire tuer dans l’avalanche ? Ou peut-être est-il si séduisant et courageux que j’ai envie de le fuir.

Je ne veux surtout pas expliquer cela à mes compagnons, et encore moins à Charlotte. Mon amie souhaite le meilleur pour moi, et elle a parfois tendance à agir comme ma mère de substitution. Je ne lui en tiens pas rigueur, mais je préfère garder ma liberté. Je prends pour prétexte d’être fatiguée et file me coucher.

— Bien sûr, me confirme Charlotte, tu as besoin de repos. Demain, c’est dimanche, tu n’as donc pas à te soucier de la tournée.

— Merci, bonne nuit à tous, dis-je, soulagée de pouvoir me retrouver seule pour repenser à tout ce qui vient de se produire.

— Elisso, savais-tu que Staveski vivait dans cette cabane de chasse ? interroge Charlotte, tandis que je suis sur le point de sortir du salon.

Je reste un instant en suspens afin d’entendre sa réponse.

— Oui, mais je n’ai pas eu affaire à lui. On dit qu’il circule dans les villages afin de recueillir des récits d’antan. Lui et son grand-père sont revenus ici pour les vacances, lorsque Staveski était adolescent.

Je m’éclipse doucement, sans avoir rien appris de plus. Je ne devrais pas penser à Ludovic, mais j’ai besoin de faire le tri dans toutes les émotions qui m’ont traversée.

Le lendemain matin, il est neuf heures quand j’émerge d’une nuit réparatrice. Alors que je petit-déjeune d’un café et de tartines dans la cuisine, Charlotte vient s’enquérir de mon état.

— Tout va bien, rassure-toi, lui dis-je d’une voix encore ensommeillée, avec un brin d’impatience, car son côté maternel m’agace.

Elle sait pourtant que j’ai le réveil difficile !

— Je ne suis pas la seule à me préoccuper de toi, m’annonce-t-elle, avec un grand sourire. Devine qui a appelé ce matin ?

Comme je ne réponds rien, elle enchaîne :

— Ludovic Staveski ! Il demandait de vos nouvelles à tous les trois, mais il a insisté pour savoir en particulier comment tu vas.

Je hausse les sourcils, étonnée. Ludovic se soucie de moi ? Charlotte doit en rajouter un peu pour me taquiner.

— Si tu as dormi, et mangé correctement, détaille mon amie.

Je ne sais pas trop quoi faire de ce qu’elle me rapporte, alors je continue de petit-déjeuner comme si de rien n’était.

— Il est plutôt bel homme, non ? poursuit Charlotte avec sa franchise coutumière. Je crois que tu lui plais.

Je réprime un hoquet.

— Je ne crois pas, je rétorque. Je ne suis pas son genre.

— Pourquoi dis-tu cela ?

Oui, il est sublime, genre viking sur le pied de guerre. C'est totalement impossible qu’il s’intéresse à moi, brune, petite et quelconque. Charlotte devrait le savoir. Et puis, je pensais qu’elle voulait me caser avec Randy Walsh, l’ami d’Alan ? Mais elle continue, l’air de rien.

— Il a insisté pour prendre de tes nouvelles, aussi je l’ai incité à venir vérifier par lui-même. D’autre part, pour les remercier, je l’ai convié, lui et ses copains, à manger une raclette samedi prochain. Il a accepté et transmet l’invitation.

Un instant de panique me gagne à l’idée de devoir le revoir en public, avant d’avoir eu le temps de m’excuser pour mon attitude stupide chez lui le lendemain du crash. Je n’avais pas à voler cette motoneige, car de toute évidence il m’aurait accompagné comme promis. Je m’en veux de ne pas l’avoir cru sur parole. Je suis trop impulsive, je le sais. Ludovic Staveski est un homme avisé, il l’a prouvé en préparant le matériel adéquat pour tirer d’affaire nos accidentés. Moi, je n’ai pensé qu’à foncer, au mépris du danger.

— C’est une bonne idée, je réponds à mon amie, qui capte aussitôt mon manque d’enthousiasme.

— Ça n’a pas l’air de te faire plaisir, tu fronces tes sourcils, remarque-t-elle. Soit tu t’en veux de t'être précipitée, soit il te plaît et tu ne sais pas comment gérer ça.

Charlotte est très perspicace et impitoyable quand il s’agit de deviner ce qui me perturbe. Elle peut me cuisiner des heures, aussi je coupe court à ce dialogue que je viens à peine d’avoir avec moi-même et change de sujet, car je n'ai pas envie d'y réfléchir. Je demande, le plus innocemment possible.

— Comment vont nos deux blessés ?

Charlotte me jette un coup d’œil qui me dit que cette discussion est loin d’être finie. Mais, ouf, elle accepte de réorienter la conversation.

— Et bien, Randy est réveillé et se sent bien mieux. Il se repose dans sa chambre. Ricky a repris connaissance ce matin. Encore quelques jours et ils seront rétablis. Ils ont eu de la chance que seul le pilote soit inconscient. Randy a tiré Ricky à l’arrière de la cabine et a fabriqué une toile de tente avec des couvertures de survie, puis il s’est collé à Ricky et a installé d’autres couvertures sur eux.

— Sait-on pourquoi ils ont survolé la frontière plutôt que de faire route vers ici ?

— Randy dit que le pilote a mal estimé les distances à cause de la tempête. Nous en saurons plus quand nous questionnerons Ricky. Pour l’instant Alan a formellement interdit qu’on l’interroge, il doit vraiment reprendre des forces.

— Bien sûr.

Notre conversation s’interrompt, car nous avons un visiteur. Charlotte sort pour l’accueillir et j’entends qu’elle le conduit vers le cabinet médical. Puisque nous sommes dimanche et qu’il n’y a pas de tournée, je suppose qu’il s’agit soit d’une urgence, soit de quelqu’un qui se sent seul et vient bavarder sous prétexte de se faire soigner un bobo. Cela arrivait souvent lorsque je travaillais à Lyon. Les gens éprouvent parfois tant de solitude qu’ils utilisent un problème de santé mineur pour avoir un peu de compagnie. Les infirmières effectuent aussi un boulot social, c’est bien connu.

Je sors à la suite de Charlotte, car j’ai envie d’admirer le panorama comme le soleil s’élance dans le ciel. La tempête d’avant-hier a laissé une importante couche de neige, je vais faire ma première sortie à ski de randonnée cet après-midi. Je sais que je dois me reposer, mais la vie est trop courte pour que je reste enfermée par ce beau temps.

Notre maison médicale est établie dans une vieille ferme en pierre rénovée. À quelques pas de là se dresse une tour également en pierre, vestige fortifié d’une époque antérieure. Nous sommes situés en bas des trois hameaux d’Ouchgouli, qui s’étalent le long de la rivière Ingouri, qui actuellement n’est guère plus qu’un ruisseau congelé. Une centaine de mètres en dénivelé nous sépare du village le plus élevé, caché dans les replis des ondulations du terrain. La vallée se déverse du nord au sud-ouest en déclivité douce. Vers le sud, j’aperçois la chaîne de montagnes qui nous isole du reste de la Géorgie.

Tout est en teintes de blanc et de gris autour de moi, la neige, les toits d’ardoises, les pentes boisées de feuillus dénudés qui font face aux prairies d’alpage. Seul le vert des sapins vient rompre ce nuancier de façon sporadique, sur quelques versants éparpillés dans le paysage grandiose. Je respire profondément. Je suis heureuse d’être ici. Loin de Lyon, loin de la civilisation, libre de faire ce qui me plaît !

Je retourne à l’intérieur, et néglige le bazar qui s’est accumulé cette semaine pour écouter de la musique. Le linge attendra plus tard. Je déteste ranger, alors je fais le service minimum dans l’espace personnel qu’est ma chambre. J’allume ensuite l’ordinateur, pour trouver des infos sur Ludovic. Le moteur de recherche indique trois romans policiers à son actif, vendus en ligne par Amazone et la Fnac. Je parcours les résumés, ne sachant trop s’il me plairait de les lire. Je préfère les livres de Bit-lit.

Après une investigation plus poussée, je me rends compte qu’il n’y a aucun indice sur Staveski lui-même. Il a signé quelques articles pour des journaux de sport extrême, mais à part cela, rien sur sa vie privée. Même pas une interview.

Mais songer à Ludovic ne sert à rien, je ne veux pas me retrouver à imaginer des choses qui n’ont pas lieu d’être. Je me rends au salon, car je pense y trouver Randy. Il est endormi, affalé sur le canapé. J’ai le temps de le détailler. C’est vrai qu’il est plutôt bel homme, comme me l’a décrit Charlotte de long en large, la semaine dernière. C’est un géant brun-roux à la peau pâle et une carrure de rugbyman, des fossettes creusées dans ses joues pour le rire, et des sourcils broussailleux qui surmontent un front large. J’ai l’impression de contempler une personne du passé, un de ces anciens Gaulois au visage néandertalien. Sa barbe de poils courts, entretenue, lui donne l’air d’un érudit. Quand il est éveillé, ses yeux marron chocolat brillent d’intelligence. À comparer avec Ludovic, qui me renvoie l'image d'un baroudeur, je sais tout de suite lequel des deux m’attire le plus.

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