Chandelle éternelle

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Il reposait là, dans l'immarcescible beauté de ses dix-huit ans et c'était plus que Dean ne pouvait en supporter. Face à un fil de vie brisé, celui du temps perdait tout sens, toute valeur.

Après le brouhaha des condoléances présentées, les notes aiguës des sanglots qui s'échappaient, celles rauques des plaintes retenues, le silence était revenu dans la chapelle ardente. La lueur des chandelles n'apportait aucune chaleur à l'alcôve intimiste du funérarium, seulement une touche impersonnelle face au chagrin rugissant de Dean, une danse timide face à l'innommable détresse d'un père.

Les amis étaient venus, l'avaient maladroitement serré dans les bras ou lui avaient écrasé une poigne dure sur l'épaule avant de repartir, le cœur fermé, la tête basse. Les proches avaient pleuré et Dean les avait presque enviés. Lui dont l'âme toute entière débordait de larmes, mais dont il ne parvenait pas à se libérer. Pour l'heure, tout son être battait sous la vibration d'un tison brûlant et furieux. L'incompréhension générait davantage de colère que d'abattement, constatait-il. Le dernier à le laisser à sa peine fut le père Undav.

Quand, un moment plus tard, la porte de la salle de recueillement s'ouvrit derrière lui, Dean crût d'abord que l'employé des pompes funèbres venait lui annoncer la fermeture des locaux pour la nuit. Il ne désirait que quelques minutes supplémentaires, comme si cela devait suffire. Mais avant de s'être retourné, une odeur sauvage l'assaillit, totalement déplacée en ce lieu. Un relent d'allumettes craquées en grand nombre, presque suffocant. Du soufre, pensa Dean. Et la peur, instinctive, balaya toute autre émotion. Il se dégageait de l'homme, non, de l'intrus, corrigea Dean, une désinvolture outrancière autant dans les déplacements chaloupés dignes d'un vieux numéro à la John Wayne que dans l'attitude et ce sourire désagréable qui flottait sur un visage cireux. L'homme était grand, très mince. Ses cheveux noirs étaient négligemment coiffés en arrière, rasés à blanc sur les côtés. Ses tempes révélaient une toile de fines cicatrices grises. Il portait des lunettes de soleil où se reflétaient l'éclat des bougies, un long pardessus noir, une cravate assortie sur une chemise d'un blanc douteux. De la poussière s'était accumulée sur les épaules de l'imperméable et Dean ne put s'empêcher de se demander si l'homme n'avait pas dormi plusieurs nuits dehors. Ses chaussures marquaient le carrelage de traces boueuses. D'une fange qui sentait le marécage.

 " Ou le goudron. " rectifia à voix basse Dean.

L'homme sourit de plus belle, planta son regard dans celui de Dean. S'approcha du cercueil.

 " Il n'est point de mots pour qualifier une telle perte.

 - Qui... êtes-vous ?

 - Lenny avait dix-huit ans, c'est ça ?

 - Ou... oui.

 - Triste. Incommensurablement triste. Je suis sincèrement désolé pour vous, Mr. Goretzka.

 - Vous allez vous décider à me dire qui vous êtes ? Et que voulez-vous, bon Dieu ?

 - Inutile de vous emporter, Dean. Vous permettez que je vous appelle Dean ? Quant à évoquer Dieu, où était-il quand votre fils est mort ?

 - Les voies...

 - Épargnez-moi ces fadaises. Si je tenais en cet instant ce salopard de Père Undav, je lui ferais passer le goût du sel, si vous me passez l'expression. Parce que nous savons tous les deux quelle colère vous anime. Là, maintenant et depuis toujours.

 - ...

 - Parce que je vous connais, Dean Goretzka. Les hommes comme vous sont faits d'un bois que j'affectionne tout particulièrement.

 - Bordel ! Mais vous êtes qui ?

 - On me donne tant de noms, mais en cette heure, je ne suis qu'un humble voyageur qui a eu écho de ce qui est arrivé à votre fils.

 - Mon Dieu !

Dean se signa. L'autre tiqua. L'espace d'une seconde, une onde noire lui parcourut le visage. L'éclat des chandelles dans les verres de ses lunettes de soleil s'amplifia. Ce ne sont pas des reflets, mais ses yeux. Hantés par les flammes de l'enfer. se dit Dean.

Le démon se pencha sur le velours rouge profond où reposait Lenny, huma. Il ressemblait à un cuisinier qui sent la soupe en train de cuire sur un fourneau.

 - J'ai toutes sortes d'effluves qui montent. Le métal tordu, le sang, de la cervelle aussi. Et... Oui, comme un arrière-goût de pisse également. Il semblerait que tous ne soient pas exactement morts sur le coup. Ou que leurs vessies aient lâché alors qu'ils faisaient le grand plongeon. Dieu. Dieu. Vous vous rattachez à votre sauveur, mais si ses voies sont impénétrables, comme vous le pensiez il y a encore un instant, ne sont-elles pas cruelles pour autant ? Mais s'il vous plaît de vous référer à lui malgré l'immense trahison qu'il vous a faite, je ne peux rien pour vous, Dean. En revanche, si vous écoutez la flamme qui rugit dans votre poitrine en ce moment même, je peux œuvrer pour vous. Ou du moins vous offrir quelque chose.

 - C'est un marché que vous me proposez ? En échange de mon âme ?

Le voyageur fit un bruit de bouche absolument détestable, comme quelqu'un qui salive devant un plat appétissant après une longue traversée du désert. Ou comme Hannibal Lecter quand il évoque à Clarice Starling comment il a dégusté un foie accompagné de fèves au beurre et d'un excellent chianti. Puis il rit :

 - Non, Dean, je ne veux pas de votre âme. La moisson a été assez bonne aujourd'hui, si j'ose dire. Cinq gosses qui finissent au fond d'un ravin, voilà qui est amplement suffisant pour une journée de récolte.

 - Que voulez-vous, alors ?

 - Au final, en dépit de toute la colère et de toutes les émotions que l'on peut ressentir en ces moments, ce qu'on voudrait par-dessus tout, c'est vivre encore un instant avec celui que l'on vient de perdre. Non ?

 - ...
 - Non, Dean ?

 - Ou... oui !

 - Bien. Très bien même. Voilà qui fait plaisir à entendre.

 - Qu'attendez-vous... ?

 - En échange, je me contenterai de votre silence. Et puis... Nul n'a besoin de connaître notre petit arrangement. Mais il est déjà tard, Dean et je n'aime pas conclure des accords aux petites heures de la nuit. Ça fausse la donne, je trouve. Vos esprits étriqués ont tendance à imaginer certaines idées dans le noir. Faisons ça, Dean, revenez me voir demain avant minuit. Sinon, j'emmenerai votre garçon sans que vous puissiez le serrer à nouveau dans vos bras.

Le Diable s'approcha du père. L'odeur des allumettes brûlées parut emplir tout l'espace. Ce n'était plus des flammèches qui dansaient derrière les lunettes, mais de véritables brasiers. Il saisit le bras de Dean. Lorsqu'il était enfant, un molosse l'avait mordu si sauvagement que les médecins avaient craint de ne pouvoir lui sauver le bras. L'étreinte du démon était pire. C'était comme se retrouver dans la mâchoire d'un requin ou écrasé par une dalle de béton.

 " Essayez de me baiser la gueule, Dean, et c'est toute votre famille que j'entraînerai en enfer. Et je vous laisserai là, sur le carreau. Pour très longtemps. "

Il relâcha sa griffe et Dean poussa un gémissement plus de soulagement que de douleur. Et, comme il était venu, il disparut. Il laissa dans son sillage les relents poisseux de marécage, de soufre. Il sifflotait :

 " Tic-tac, tic-tac, Dean. Tic-tac, tic-tac... "

Son rire persista bien après qu'il n'eut quitté la salle. Ou peut-être vibrait-il encore sur le cœur de Dean. Enfin seul, il se recueillit sur la dépouille de son fils. Quelques instants de plus en sa compagnie, pouvoir lui dire à quel point il l'aimait là où il ne pouvait exprimer ses sentiments qu'à l'ombre qui pesait, lourde, dans sa poitrine. Et au vide qui l'entourait maintenant. Alors oui, quelques heures supplémentaires, il pouvait les accepter. À un prix raisonnable, qui plus est.

La nuit chavirait quand il quitta le funérarium. Rester en présence de Lenny ne l'aidait pas à se décider. L'air tiède qui entrait dans la cabine de son pick-up en lui fouettant le visage lui apportait ce semblant de réflexion qu'il attendait. Mais y avait-il la moindre lumière dans la violence immédiate d'une vie arrachée ?

Un étrange silence régnait chez lui quand il revint chez lui. Ce lieu de partage était devenu en une seconde un mausolée de sanglots étouffés, de vide incommensurable. Dean monta à l'étage. Samantha dormait profondément, un tube de somnifères ouvert près de la lampe de chevet restée allumée. En revenant dans la cuisine, il ouvrit l'un des placards de la cuisine, celui auquel il n'avait plus touché depuis des années. Le Glenfarclas 15 ans d'âge était toujours là, son ambre dansait paresseusement dans la lumière de la hotte, comme une invitation à un peu de réconfort. Du baume pour les cœurs meurtris, même si Dean savait pertinemment quel démon se cachait sous le goulot. Longtemps, il resta face à son verre, le faisant tournoyer entre ses doigts. Une averse blanche mouillait les carreaux quand on frappa à la porte. La créature de la nuit revenait-elle pour le harceler ? Une voix l'appela :

 " Dean, c'est le père Undav. Est-ce que tout va bien ? Si vous m'entendez, j'ai besoin de vous parler. Dean ?

Pourquoi leur prêtre lui rendait-il visite à cette heure ? Ou était-ce un subterfuge du démon ?

 - Dean, je vous en prie, écoutez-moi. "

Pointait sous les mots une urgence évidente et non le jeu trompeur du Diable. La main de Dean tremblait quand il saisit le pommeau. Il appuya fort sur le métal pour tenter de résorber une peur au-delà de la simple superstition. C'était la terreur atavique des mystères qui se tapissent dans les ombres de l'autre côté du seuil de la perception. S'il ne chassa pas l'angoisse, il trouva assez de courage pour ouvrir.

Il régnait dans les yeux bleus du prêtre une folie qui tranchait terriblement avec son calme habituel. Ses cheveux mouillés par la pluie étaient ébouriffés et un chaume gris de barbe lui mangeait la moitié des joues.

 " Je peux ? demanda-t-il d'un doigt vers l'intérieur des Goretzka.

 - Bien sûr.

Le père franchit le seuil, s'avança. Il remarqua la bouteille de whisky sur la table de la cuisine. Dean bredouilla :

 " Je n'ai même pas touché à mon verre.

 - Ce soir, je ne vous jugerai pas. Et je crois que j'aimerais vous accompagner.

 - Qu'est-ce qui vous amène si tard chez moi ?

 - Je voulais prier pour vous, Dean, mais j'ai ressenti un trouble immense dans mon recueillement.

 - Je...

 - Dean, avez-vous reçu de la visite après mon départ ?

 - Je...

Il aurait pu garder le silence comme le lui avait intimé le démon, mais ce poids lui écrasait la conscience, broyait sa foi. Se taire revenait à lui ouvrir les portes d'enfers cauchemardesques, d'infinies visions d'horreur.

 - Oui. Un homme est venu quand je me suis retrouvé seul avec Lenny.

 - Vous le connaissiez ?

 - Non. "

Dean raconta tout. Il retranscrit avec une étonnante facilité la rencontre gravée dans sa mémoire, aussi nette qu'une brûlure à l'acide. Le père Undav hocha la tête à de nombreuses reprises avant de vider son verre d'un trait.

 " Où est Samantha, Dean ?

 - Partie pour dormir jusqu'à demain midi. Elle a pris des calmants.

 - Cela me semble préférable. Je peux vous en prendre un autre ?

 - Bien sûr.

Le scotch effaça toute trace d'hésitation dans la voix du prêtre, mais elle prit des accents chevrotants.

 - Je vous prie de m'excuser, Dean, je vais devoir me montrer particulièrement direct. Car le temps nous est compté.

 - Je crois que je ne suis plus à un choc près, mon père.

 - Personne n'est prêt à une telle révélation, si vous me passez le terme.

 - Venez-en aux faits.

 - ... C'est... c'est le Diable qui est venu pour prendre l'âme de Lenny, Dean. J'en suis désolé.

Dean but deux longues gorgées de Glenfarclas, regretta aussitôt son geste. Sept ans d'abstinence totale pour replonger par une nuit tiède de mai. Mais le père avait raison, il est des nouvelles qui ne laissent d'autres choix que l'alcool.

 - Pourquoi mon garçon ? C'était un bon petit gars.

 - Le Diable est un cueilleur. S'il peut subtiliser une âme au Tout-Puissant, il ne se prive pas. Il rôdait certainement dans le coin quand Lenny nous a quittés et il s'est juré à l'emmener avec lui.

 - Mon Dieu !

Il y avait quelque chose de cajoleur dans les reflets froids qui dansaient dans la bouteille.

 - Ne croyez pas que nous ne puissions rien faire, Dean.

 - Vous voulez prier en espérant que Satan passe son putain de chemin ? Ce serait comme tirer avec un pistolet à grenailles contre un train de marchandises pour l'arrêter.

 - J'ai autre chose à vous proposer.

 - Quoi donc ?

 - Ceci.

Il sortit des rouleaux de cire blanche de sa besace.

 - Vos bougies pour la messe ?

 - Elles sont bien plus que ça. Ce sont des chandelles d'éternité.

 - Qu'est-ce que c'est ?

 - Ce sont des cierges consacrés. Les esprits qui se situent dans leur éclat s'en trouvent protégés.

 - Et du coup, prisonniers.

 - Fatalement. Mais Lenny serait à l'abri du Diable.

 - Et s'il lui vient l'idée de souffler la flamme ?

 - Je crains que nous ne soyons contraints de veiller sur votre fils, Dean.

 - Une charge d'éternité pour sauver une âme. Et le temps agit en sa faveur. Il nous faut agir vite.

 - Je retourne à la paroisse récupérer le maximum de ces cierges. Je vous rejoins au funérarium. Je crains aussi que nous ne devions repousser les obsèques de votre fils. Du moins, le temps de trouver une solution plus pérenne.

 - En existe-t-il une ?

 - Je l'ignore, Dean. Je dois filer. À tout à l'heure. "

Une aube aux reflets de cendres mouillées se levait, aussi lente qu'inexorable. La colère du combat remplaçait les larmes du chagrin. Une question heurta l'esprit de Dean. Combien de temps pouvait durer une telle confrontation ? S'il était de bonne consistance de par son métier sur les chantiers, pouvait-il en dire autant du père Undav ? Mais avait-il le choix ?

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