2,2 secondes  Épilogue 

4 minutes de lecture

Pierre Lascar ne parait pas ses quatre-vingt-cinq ans. Sa tête toute ronde, peu ridée et sa calvitie prononcée lui confèrent une physionomie d’ecclésiastique. Dans une soutane, il ferait un abbé tout à fait crédible. Pourtant, son regard, gris comme une lame de couteau, trahit la réelle perversité de son âme dépravée. Simon se rend à pied devant l’hôtel particulier où demeure notre bonhomme. Il sonne et s’adresse au portier :

« Je me présente, Simon Duval, du ministère de la Culture, j’ai un message important à remettre en main propre à M. Pierre Lascar. »

Bien sûr, nous comptons sur la curiosité de ce dernier pour qu’il se montre. Dès qu’il apparaîtra dans notre champ de vison, il me suffira d’une demi-seconde pour prendre possession de son esprit. Si le reporter du Phare se fait passer pour un envoyé du ministère de la Culture, ce n’est pas gratuitement. Le nom d’un haut responsable de ce portefeuille est apparu dès le début de notre enquête sur la pédo-criminalité sévissant aux environs de Grasse dans les décennies précédentes.

Désormais, en possession de la psyché de Lascar, je rends son autonomie à Simon, il saura exactement quoi faire de la première lettre que je commence à faire écrire à notre victime. La seconde, destinée à ceux qui trouveront son cadavre, restera dans la poche intérieure de sa veste. « Adieu Simon, et merci pour ton aide ! Je ne pense pas que tu m’entendes, mais en tout cas, ma pensée est sincère. »

Lascar, entre autres avantages, bénéficie d’un chauffeur particulier à qui je confie ma dernière adresse.

Nous avons une petite heure de route, je suis extrêmement mal à l’aise dans le corps du meurtrier de ma Colombine. J’essaie d’évaluer son poids. L’homme est un peu enrobé, pas très grand... Nous voilà devant la porte de mon immeuble. Je renvoie le chauffeur, ce n’est pas nécessaire qu’il attende. Mes pas résonnent dans le hall javellisé. J’appuie sur la touche du huitième étage. Dans un grincement de câbles mal graissés, le vieil ascenseur se met en branle. J’attends le cognement sourd qui se produira immanquablement au niveau du cinquième étage, ensuite, il y aura un long couinement jusqu’au huitième. Dans le miroir de la cabine, j’observe le visage défait de Lascar, il a l’air ahuri du type qui se demande ce qu’’il fait là. Il ne comprend pas... Pas encore. Parmi les nombreux graffitis qui ornent notre réduit, j’en remarque un nouveau, au marqueur rouge, à hauteur d’enfant : « Tu ne perds rien pour attendre ! » Message vengeur écrit à destination de qui ? La menace d’un gamin brutalisé ?

L’ascenseur s’arrête dans une plainte déchirante, les portes s’ouvrent enfin. Je suis devant la porte de mon appartement. Je soulève un coin du paillasson, la clef est bien là, Laura s’est parfaitement acquittée de sa tâche. Je passe la main dans la poche de la veste, la lettre est toujours présente. Tout est en ordre, nous allons pouvoir passer à l’action, mon Lascar !

Je traverse l’appartement encore meublé, je me dirige vers la salle de bain, je monte sur la balance électronique. À quelques centaines de grammes près, le vieux criminel pèse le même poids que moi. La formule de l’IA sera parfaitement respectée. J’ouvre la fenêtre du salon, il fait beau. C’est une belle journée pour mourir. Je m’assois, plus exactement, j’assois Lascar sur le rebord de la fenêtre, ses mains se crispent sur l’encadrement. Sous ses pieds, l’abîme semble vouloir l’aspirer. La panique l’envahit, son rythme cardiaque s’affole, il sait qu’il va sauter alors que tout son être refuse cette fatalité.

Ses jambes deviennent lourdes comme du plomb, irrémédiablement, il se sent attiré par le vide... En bas, des enfants jouent sur le parking, il se raidit pour ne pas basculer. Tout cela, je le vois en détail par ses yeux écarquillés, son regard plonge sans repère, hypnotisé par le gouffre qui s’offre à lui, il lève la tête vers le ciel... Cherche-t-il un ultime secours divin ? Dans la pureté céleste, une silhouette pâle lui apparaît, un regard bleu, immense et limpide le fixe comme un insecte épinglé par l’entomologiste. Aucune compassion dans ce regard vengeur, juste une sommation : saute ! Maintenant !

Dans la tête de Pierre Lascar, tout se désagrège. Une force irrépressible le saisit par les pieds et le tire vers le néant. Alors débute pour le criminel, la longue chute vers le trottoir. Je revis en témoin, mon propre suicide, ma mort atroce, dont il fut indirectement responsable. Je sais ce qu’il va subir au terme de sa descente... Il tournoie sur lui-même, comme pour fuir le diabolique regard bleu azur qui le crucifie...

Il descend en détaillant chaque étage, il voit Tartruffe et Misty, endormis l’un contre l’autre, il observe Mme Gisèle essayant de garer sa vieille Ford, il reluque la bicyclette de M. Hernandez, solidement attachée sur sa terrasse... Il voit tout ça, il a prodigieusement le temps...

Pierre Lascar est en train de vivre les deux plus longues secondes de sa vie, et bien sûr, les dernières.

Avec le sentiment d’avoir exécuté une juste sentence et l’esprit serein, je quitte les lieux du drame. Sans passer par les limbes, je file à la vitesse de la pensée vers notre petite clairière. Là-bas, assise sur l'arbre mort, ma petite colombe m’attend en compagnie de deux jolies chouettes effraies.

— Laura et Simon vont se marier, m’apprend Colombine, les chouettes sont invitées également !

FIN

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire Bruno Jouanne ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0