Chapitre 22
Je sais qu’on apprend aux petites filles à ne pas suivre un inconnu n’importe où, mais je suis obligée de transgresser cette indication pour le bien de l’enquête. Je monte avec Ingels dans sa voiture.
Il m’ouvre la portière côté passager et la referme une fois bien installée. Rencontrer un vampire d’un certain âge a au moins des avantages. Il a gardé ses habitudes de gentleman à travers les époques. On est loin de ceux qui ne tiennent même plus la porte lorsqu’on est juste derrière eux.
Il s’installe côté conducteur et démarre la voiture. Il fait partie de ces vampires qui ont accumulé les richesses au cours des années de vie. Sa voiture sportive au siège chauffant et parfaitement lustrée et bien loin du fourgon aussi à son nom.
Je pourrais m’habituer à cette chaleur. Elle me rappelle un peu la chaleur que m’offre Silas lorsque nous sommes ensemble. J’espère que tout se passe bien de son côté. Je l’ai laissé avec les siens donc j’ose penser que tout va bien, même s’il s’est habitué à vivre seul.
Je reviens dans l’instant présent lorsque je me rends compte qu’Ingels me fixe du regard. S’il est plus concentré sur moi que sur la route, il va provoquer un accident. Et pas besoin qu’il ne se pose trop de questions sur moi.
— À quoi pensez-vous ? me demande-t-il.
Trop tard, il va falloir ruser.
— À mon clan, enfin, ancien clan. Nous étions nombreux. La sensation d’être au milieu des siens va me manquer.
— Mais tu ne seras pas seule, me rassure-t-il. D’autres vampires n’attendent plus que de rencontrer leurs nouveaux frères et sœurs.
— Et ils sont où ?
Ingels me jette un regard. Je n’arrive pas à déterminer s’il apprécie mes questions ou si au contraire elles le dérangent.
— Je possède plusieurs propriétés en et hors de la ville. Mes vampires sont, pour l’instant, disséminés un peu partout, mais je compte bien tous vous réunir au même endroit.
— Hors de la ville ? Ça risque de nous couper du monde. Les ravitaillements seront compliqués et très réduits…
— Sauf s’ils sont déjà sur place, complète-t-il en me montrant ses dents.
Je ne peux que me dire que c’est l’information que j’attendais. Il vient de me confirmer que les enfants étaient bien en dehors de la ville dans une de ses propriétés, cela ne peut que correspondre à Rive-Sud.
Même si j’ai eu l’information que je cherchais, je ne peux pas m’enfuir de ce rendez-vous avec Ingels. Il se douterait de quelque chose et pourrait déménager les enfants avant qu’on intervienne chez lui. Et si j’essayais de courir, il me rattraperait sans soucis. Je n’oublie pas qu’il est bien plus vieux que moi et a donc bien plus de pouvoir et de puissance. Je dois continuer à jouer le jeu jusqu’à avoir une issue crédible.
— Et où on va là ? je lui demande.
— Dans une boîte de nuit dont j’ai entendu parler.
Je ne comprends pas trop pourquoi on a quitté le Night Phantom pour rejoindre une autre boite qui sera sûrement moins à l’écoute des vampires. Je le laisse nous emmener, mais reconnais peu à peu la route qu’il emprunte.
Dans ce coin-là, il n’y a pas mille et une discothèques, au contraire même. Elles se battent en duel. L’une des seules qui se trouve dans le coin est le Hollow. La boîte d’Harold, celle où j’aime bien aller. Celle où la musique est toujours bonne. Celle où presque personne ne fait attention à mes yeux. Celle ou Harold travaille.
J’espère que ce n’est qu’une coïncidence qu’on prenne cette direction.
Je me mure dans un silence jusqu’à ce qu’on arrive à quelques pas du Hollow. Il n’y a plus aucun doute à présent. Il m’y emmène.
— Qu’est-ce qu’on fait ici ? je lui demande alors qu’il m’aide à m’extirper de sa voiture.
La nuit est douce, la chaleur est un peu plus fraîche aujourd’hui que les jours passés. Le ciel est parsemé d’étoiles alors que la lune éclaire la route autant que les réverbères de la rue.
Ingels me propose son bras et je le prends pour ne pas le froisser.
— Avant de présenter un vampire au reste du clan, je m’assure que celui-ci est bien déterminé à nous rejoindre.
J’essaie de rester impassible, mais ce début de phrase m’inquiète. Je ne relève rien et le laisse continuer alors que nous pénétrons à l’intérieur de la boîte.
La musique électro-pop envahit mes oreilles. Si en temps normal, je me faufilerai rapidement jusqu’à la piste de danse pour profiter du son. Je tente de compartimenter mes pensées pour rester concentrer sur Ingels.
Je savais déjà quand je venais seule qu’un vampire au milieu d’humains exaltés et à moitié saoul pourrait rapidement tourner au carnage, alors deux vampires. Je ne sais pas encore ce qu’Ingels attend de moi, mais je m’attends au pire ici.
Nous nous installons à une petite table haute juste à côté du bar. Harold est bien là, c’est toujours lui qui assure le bar de ce côté de la piste de danse.
Il m’a vu m’installer non loin de lui. Il termine de servir les cocktails en cours puis se dirige dans ma direction. Je lui adresse de gros yeux avant de lui faire un rapide non de la tête. Ça pourrait être dangereux qu’il approche tant que je ne sais pas ce qu’attend Ingels de moi.
Harold semble avoir compris mon avertissement puisqu’il part à l’opposé de son bar récupérer des verres sales laissés sur le comptoir.
— Un problème ? me demande Ingels en se tournant pour voir vers où je regarde.
— Non, aucun, je m’empresse de répondre. Je me demande seulement ce que nous venons faire ici.
— On vient recruter quelqu’un.
— Recruter un vampire ? je m’étonne.
J’ai passé plusieurs soirées ici. Si un autre vampire était un habitué des lieux, je l’aurais repéré depuis le temps. Harold m’en aurait parlé.
— Un futur vampire, me corrige-t-il.
J’ai bien trop peur de comprendre ce qu’il sous-entend par-là.
— Vous voulez que…
— Que tu transformes un humain, finit-il ma phrase.
Je déglutis. Jamais je n’aurai pensé à cette éventualité. Je m’attendais au pire à ce qu’il me demande de mordre un humain. J’aurai pu le faire. Je l’ai déjà fait plusieurs fois ici pour calmer les tendances criminelles de certains.
Transformer quelqu’un ça, je ne peux pas. C’est au-dessus de mes forces. Je ne peux enlever l’humanité d’une personne, de n’importe qui. Même à mon pire ennemi, je ne lui souhaite pas d’être transformé en vampire contre sa volonté.
— Je ne peux pas, je réponds tout simplement.
Il me regarde avec un petit sourire satisfait de celui qui s’attendait à cette réponse.
— Je me doutais que tu n’avais pas les tripes de me suivre.
— Vous ne savez pas ce que j’ai vécu ! Enlever son humanité à quelqu’un sans qu’il ne l’ait demandé est la pire chose au monde.
— Et c’est pourtant nécessaire pour en faire des vampires déterminés. Si tu as connu ça alors tu en es la preuve vivante. Tu sais mieux que quiconque que depuis ce jour où tu es devenue une vampire, ta vie a pris un nouveau tournant qui a fait de toi une personne forte, qui sait ce qu’elle veut. Tu n’en serais pas là aujourd’hui sans avoir été transformé de force.
— Mais je ne saurai jamais ce qu’aurait été ma vie sans avoir été maudite.
— “Maudite” ? Je crois m’être trompé sur toi. Il vaut mieux que je te laisse là.
Et merde, je n’y suis pas allée de main morte. J’ai complètement oublié mon personnage. Après, c’est peut-être aussi bien. Ingels veut partir, mais n’a pas de doute quant à la sécurité de sa planque pour les loups-garous.
— Un conseil ma grande, retourne dans ton clan, tu seras plus à l’abri que seule.
Sur ces mots, Ingels se lève de sa chaise et quitte le Hollow sans un dernier regard sur moi. Je m’assure qu’il est bien parti pour enfin me relâcher. Mes épaules s’affaissent et j’ai l’impression de pouvoir enfin mieux respirer. Je ne pensais pas que ça serait si stressant pour moi de l’approcher.
Je prends un temps pour respirer sur ma chaise. L’appel du sang n’est pas loin. Ma nervosité a fracturé mes remparts.
— Et si je t’offrais un verre ?
Harold pose un verre de vodka devant moi alors qu’il s’installe à la place d’Ingels.
— C’était qui ce type ? Il ne semblait pas très commode. Même pour un vampire, je veux dire.
— Un suspect, j’avoue.
Je n’ai plus aucun filtre. Parler de ma transformation avec Ingels a fait ressortir de vieux souvenirs que j’essaie d’oublier et d’enfouir depuis bien trop longtemps maintenant.
— T’as ramené un suspect d’une de tes enquêtes dans ma boîte ? s’étonne Harold.
— En toute franchise, c’est lui qui m’a ramené ici et si j’avais su que nous allions venir, je t'aurais dit de prendre ta soirée.
— Oula, c’est vraiment un mec dangereux alors ? me demande Harold soudain perplexe. Tu n’aurais pas dû l’arrêter dans ce cas ?
— Je ne peux pas m’en occuper seule, il est bien trop puissant pour moi. Mais ne t’en fais pas, il sera bientôt derrière des barreaux. Ça ne saurait tarder. J’ai eu les informations que je souhaitais alors on va pouvoir organiser l’assaut et son arrestation.
Harold approuve d’un hochement de tête.
— Fait attention à toi Lya, me dit-il avant de se lever et de retourner derrière son bar pour servir des clients qui commencent à pester de devoir attendre.

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