Rite de passage
Cédric aimait son sous-sol. Ses parents lui avaient aménagé une chambre pendant qu’il cherchait du travail. Il y avait une salle d’eau, une kitchenette, des toilettes indépendantes. Il n’en sortait jamais, si ce n’est pour racheter de la bière chez l’Arabe du coin. Il n’éteignait jamais son ordinateur ; chaque fois que son père faisait irruption, il cliquait à la hâte sur l’icône du site de recherche d’emploi Indeed. C’était toujours la même page qui s’affichait : son père faisait-il semblant de l’ignorer ?
Il avait des dizaines amis. Tous s’aimaient, ou plutôt se likaient. Ils s’écrivaient sur le forum, échangeant émoticônes, plaisanteries laconiques, lieux communs de leur génération, avec leur orthographe phonétique et leur syntaxe désarticulée. Il n’en avait jamais rencontré aucun. Plus que jamais, l’être était détaché de son enveloppe physique. Le monde matériel ne servait plus qu’à satisfaire les besoins essentiels. Comme la 1664 de l’Arabe du coin, par exemple.
Comme les vieux de Jacques Brel, il allait du fauteuil au lit, et du lit au fauteuil. Mais c’était le fauteuil de son ordinateur. Un vrai fauteuil de gamer, extorqué à ses parents (stupéfaits) lors d’un dernier Noël. « Mon nom est Personne » aurait pu être sa devise : élève médiocre, ignoré des filles, peu populaire auprès de ses camarades, il n’avait brillé dans aucune activité périscolaire : ceinture orange au judo, blanche au karaté, incapable d’accorder son violon, il avait peur à cheval. On avait essayé les scouts, les colonies de vacances : toujours à l’écart, obnubilé par son smartphone.
Son monde, c’était celui des signes lumineux de son écran--géant. Là, il était quelqu’un. Là, il avait de vrais amis. Car Cédric, en vertu d’un don inexplicable, caracolait dans le top ten des joueurs de World of Murder. Ce qui lui donnait accès au forum VIP dudit jeu. Les gamers les plus prestigieux, c’étaient le Cyclope, l’Hydre de Lerne, le Minotaure des temps modernes. De fabuleuses légendes couraient sur eux. On disait qu’Untel n’était autre qu’Elon Musk, que tel autre était un authentique tueur en série, que le troisième avait infiltré le jeu pour recruter des droneurs pour le Mossad—d’autres prétendaient, au contraire, ne voir dans ces héros mythiques que bots et autres algorithmes ; pour eux, tout était faux, la jeunesse s’immolait, par désespérance, à de vils marchands d’addictions.
C’était sur le forum VIP qu’il avait rencontré son mentor, au pseudo alléchant de DarkV666. Les premiers niveaux du jeu étaient faciles. On commençait par une petite vieille, ça se faisait en quelques clics, il fallait juste descendre préalablement son molosse, avec une barre de fer cachée au dessus d’une armoire, faute de quoi on se faisait dévorer et c’était game over. Après ça devenait plus coton, on se fritait avec des gardes du corps, des kick ass girls, des snipers, des orcs holographiques. Ouvrir telle porte détonait de la dynamite, il fallait recommencer à zéro ; il avait frôlé l’épilepsie, une nuit, fou de rage, bloqué au niveau huit : ça finissait toujours par la même explosion, mais jamais au même endroit ; puis un canard grinçant ricanait tandis que game over clignotait en lettres flash.
Il avait toujours mal aux yeux, la pupille dilatée, les paupières rougies, des larmes coulaient parfois.
N’importe, il s’était bien amusé. Il en avait tué, des hommes, des femmes, des monstres, des chiens, des petites filles même. Au niveau sept, il avait éventré à la hache un couple en plein coït. Ils étaient beaux, ils étaient nus, ils ahanaient, ils gémissaient, ils râlaient de plaisir. Lui ressemblait à Brad Pitt, elle à Scarlett Johansson. Les murs de leur villa ruisselaient de sang. Avec sa carte graphique et sa CPU dernier cri (autres cadeaux de Noël), on s’y croyait. Bien fait pour eux.
Mais, sans les conseils de Dark, il n’aurait jamais été promu au niveau neuf. Et voilà que Dark l’avait amené au seuil du niveau dix, si mythique que certains niaient son existence.
Il faisait confiance à Dark et, à vrai dire, se fichait de savoir si celui-ci était un humain ou un bot. Quelle importance ? Grâce à lui, Cédric était respecté et admiré par la planète World of Murders, des millions de gamers du monde entier. Il y avait même des filles, en théorie, qui lui envoyaient des messages flatteurs. Chi lo sa ? Les cyniques pensaient que les pseudo féminins cachaient de vieux pédés, des spammeurs, des bots, la police…
Cédric s’était conformé à la lettre aux instructions de Dark, en vue de son accession au niveau dix. Et pourtant, c’était chelou : le réel « s’invitait » dans son monde, et il détestait ça. Sans doute un rite de passage emprunté à quelque antique franc-maçonnerie, une épreuve symbolique à base d’objets-fétiches, dont le sens apparaîtrait plus tard.
Il avait d’abord fallu acheter une bouteille de whisky J & B – on ne sait pourquoi, Dark exigeait cette marque. Ce n’était pas trop difficile, mais, ne voulant pas éveiller les soupçons, lui qui ne buvait que de la bière, il l’avait achetée chez Franprix, à un kilomètre de chez lui.
Dark lui avait ensuite demandé de se procurer une paire de gants noirs. Ne sachant où trouver cet accessoire suranné, il avait failli en acheter sur Internet. Un je ne sais quoi l’avait retenu, au moment de renseigner ses coordonnées et sa carte de crédit. Il avait atterri dans une boutique vintage, au fond d’une impasse. Il avait pu dénicher les gants parmi les sacs à main en croco Balenciaga, les bijoux en tocs, les imitations de carrés Hermès et les duffle-coats façon années soixante. Il avait réglé en espèces.
Puis Dark l’avait envoyé chez Ikea acheter un énorme couteau de cuisine, bien affûté. Il avait failli se tromper de ligne : il ne prenait jamais les transports publics. Il avait fallu marcher longtemps, le long d’une bretelle d’autoroute, derrière la rambarde en zinc, parmi les détritus, les chardons et les nids de poule.
La panoplie était complétée par un bas rouge plutôt opaque. Rouge comme la tête de Cédric lorsqu’il tendit la paire à la caissière du Monoprix…
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Le Parisien, 6/6/202X
L’assassin du Web enfin appréhendé
Ce retraité discret du nom de Sergio Lenzi tuait ses victimes par procuration. Il séduisait en ligne de jeunes désaxés, passionnés de jeux vidéos violents, exerçant sur eux assez d’emprise pour les convaincre de passer à l’acte. Ces derniers, souvent intoxiqués par le whisky, s’en prenaient à des victimes isolées : personnes âgées, handicapés mentaux. Lenzi, les ayant préalablement repérées, indiquait leur adresse à ces faibles d'esprit qui, hallucinés, les massacraient avec un couteau de cuisine, selon un rituel immuable et sanglant. Après chaque meurtre, l’assassin prenait soin d’effacer ses traces sur le Web et de se créer une nouvelle persona numérique.
A quelque chose malheur est bon. C’est parce que le jeune Cédric L. fut renversé par une voiture alors qu’il s’apprêtait à commettre un nouveau forfait pour le compte de l’assassin, que la Brigade Spéciale put arrêter ce dernier : l’infortuné jeune homme avait laissé sa conversation avec le psychopathe sur son écran d’ordinateur, ce qui permit à la police de remonter jusqu’à lui.
On ignore tout des mobiles de Sergio Lenzi, qui n’avait ni amis, ni famille. On n’a trouvé chez lui qu’une bibliothèque, où Gide et Dostoievski côtoyaient d’étranges romans de gare à couverture jaune.

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