Le Diagnostic
Le silence du laboratoire de Grandfort n’était jamais total. Il y avait toujours ce bourdonnement sourd des serveurs quantiques, un ronronnement qui ressemblait à celui d’une ruche qui ne s’arrête jamais vraiment de fonctionner. Jacob Leroy aimait ce bruit. C’était le son de la réalité qui se maintenait, qubit après qubit. Son travail au SSDT – le Service de Surveillance des Données Temporelles – consistait à être une sorte de concierge du système. Il nettoyait les défauts, les échos, ce qu’on appelait le « bruit de fond de Landauer ». Il ne s’ennuyait jamais ; et s’il s’ennuyait, c’était uniquement dans le cadre d’une maintenance.
Ce 10 avril 2126, le terminal de Jacob afficha une anomalie. Ce n’était pas un pic d’énergie habituel, mais une chaîne de caractères qui s’assemblait avec une précision chirurgicale au milieu du chaos binaire. Elle indiquait :
Jacob L., ne laisse pas Léa te faire du mal.
Jacob se figea. Il regarda autour de lui, dans l’immense salle vide baignée d’une douce lumière artificielle et des serveurs bourdonnants. Une plaisanterie de Miller ? Non, Miller était en congé depuis deux semaines et ne rentrerait pas avant lundi. Un piratage ? Impossible, le réseau du SSDT était le plus sécurisé qui soit, fonctionnant évidemment en circuit fermé. Il relut la phrase. Léa. Il ne connaissait aucune Léa. Le message resta là, brûlant sa rétine, avant de s’évaporer dans la routine de nettoyage automatique du système. Jacob rentra chez lui ce soir-là avec une boule au ventre, une paranoïa sourde qui lui faisait scruter chaque visage dans la rue.
Six jours plus tard, un mardi, le destin frappa sous la forme d’un freinage brusque à bord du bus 42 menant au campus. C’était une journée pluvieuse et grise, le genre de journée où les précipitations habituelles du mois entier se déversent en quelques heures.
Jacob empruntait régulièrement la ligne 42. Surtout lorsque la météo ne permettait pas à un cycliste de rester sec en se rendant au bureau – et, accessoirement, lorsqu’il manquait de motivation. Jacob était perdu dans ses pensées, comme à son habitude. Enfin, pas tout à fait. Depuis presque une semaine il ne pensait plus qu’à une chose : « Jacob L., ne laisse pas Léa te faire du mal. ». Ces mots résonnaient en boucle dans sa tête. Il ne savait que faire de cette phrase. Il songeait à l’oublier. Après tout, il s’agissait probablement d’une simple coïncidence. Sur Terre, il y avait beaucoup de Jacob L. Peut-être même qu’il existait un second Jacob L. au sein même du campus. Bref, il s’était décidé à classer définitivement cet incident comme artéfact d’une défaillance.
Soudain, le bus vira trop vite à l’angle de la rue des Marronniers. Jacob, cramponné à sa barre, fut brusquement projeté en avant. Une femme le percuta de plein fouet, perdant l’équilibre dans un rire étouffé par la surprise.
Elle dégageait un doux parfum entre le jasmin et la pluie. Son visage était encadré par de somptueuses boucles brunes légèrement désordonnées. Son regard semblait s’excuser pour tout le chaos du monde.
— Je suis désolée ! Je crois que vos côtes ont servi d’airbag, lança-t-elle en se redressant maladroitement.
— Ce n’est rien, balbutia Jacob, le souffle court. Vous ne vous êtes pas fait mal ?
— Non, tout va bien.
L’inconnue laissa quelques secondes s’écouler avant d’ajouter :
— Je m’appelle Léa. Léa Mortigo.
Le nom résonna comme un coup de tonnerre dans le crâne de Jacob. Léa. La femme du message. Elle était là, solaire, vivante, absolument charmante. Il s’était déjà décidé à ne pas tenir compte du message – et cette rencontre charmante le conforta. Ils entamèrent la conversation et finirent par convenir d’un rendez-vous pour dîner le soir même.
Malgré l’attirance mutuelle immédiate, au fil de la journée, un mur de glace se dressa dans l’esprit de Jacob. Il était tiraillé entre le désir de connaître cette Léa, et ce message d’avertissement qui résonnait dans sa tête.
Pendant leur premier dîner, il l’observa comme un démineur observe un colis suspect. Elle riait de ses blagues, parlait de ses études en biologie, et Jacob se demandait : « Où est le piège ? Est-elle une espionne industrielle ? Une manipulatrice envoyée pour me détruire ? »
Pourtant, rien ne vint confirmer ses craintes. Léa était la bonté même. Jacob finit par se convaincre que le SSDT avait fait une erreur statistique. Une coïncidence de noms. Une autre Léa, un autre Jacob L., une autre histoire.
Au fil des mois, Léa devint une présence aussi indispensable que le bourdonnement des serveurs de Grandfort. Elle n'était pas seulement charmante ; elle possédait une curiosité contagieuse pour tout ce qui vivait. Jacob se rappelait un dimanche après-midi où, dans le jardin partagé de son immeuble, elle s'était mise à soigner un rosier agonisant avec une patience de chirurgienne. Elle lui expliquait, les mains dans la terre, que chaque cellule possédait une mémoire et une volonté de persister. Ce jour-là, en la regardant, Jacob avait presque oublié le SSDT. Comment une femme si dévouée à la vie pourrait-elle être la source d'un quelconque mal ?
Trois ans passèrent. Jacob et Léa étaient désormais le couple que tout le campus enviait. Ils avaient emménagé dans une petite maison avec un jardin soigneusement entretenu. Jacob était heureux, presque totalement apaisé, jusqu’au matin du 10 avril 2129.
Ce dimanche-là, il était de garde à l’université. Le café était froid, le ciel gris. Un nouveau signal apparut sur son moniteur. La même netteté. La même froideur.
Jacob, si tu ne m’as pas écouté, il n’est pas trop tard… Léa te fera souffrir et tu ne t’en sortiras pas.
Cette fois, le doute ne fut pas une vague, mais un tsunami. Jacob ne pouvait en parler à personne. Le secret défense entourant le SSDT était absolu. S’il parlait de ces messages, il risquait la prison, et pire, il risquait de perdre Léa. Après une longue journée, il rentra chez lui, hagard, et la regarda dormir. Il chercha dans son téléphone, fouilla ses emails en cachette, guetta la moindre faille, le moindre signe de trahison. Mais il ne trouva que de l’amour. Ue patience infinie pour sa timidité et son silence.
Il se fit une promesse : il serait plus fort que ces messages. Il ne la laisserait pas lui faire du mal car il contrôlerait leur avenir. Il demanda Léa en mariage en juin. Un acte de défi contre l’avenir.
Ce défi, Jacob le portait comme une armure, mais elle était lourde. Malgré leur complicité, le second message avait instauré un écho parasite dans son esprit. Parfois, alors qu’ils dînaient en riant, il s'égarait dans le reflet des yeux de Léa, cherchant une ombre, un mensonge, une trahison latente que la machine aurait détectée avant lui. Il lui arrivait de se réveiller en pleine nuit, l'observant dormir dans le silence de leur nouvelle maison, terrifié par l'idée qu'elle puisse être un facteur de risque qu'il n'avait pas encore identifié. Il l'aimait avec une fureur désespérée, comme si chaque instant de tendresse était un territoire gagné sur une catastrophe imminente.
Le bonheur dura six ans. Six ans de mariage sans un nuage, ou presque. Jacob n’avait plus jamais reçu de message intriguant. Il avait fini par classer ces deux alertes dans la catégorie des défaillances techniques dans le système mais aussi dans sa propre mémoire. Il n’y songeait même plus. Ils parlaient d’avoir un enfant, de transformer la chambre d’amis en nurserie.
Puis, en janvier 2136, Léa commença à tousser. Ce qui semblait être une grippe printanière se mua en une fatigue dévastatrice. Le diagnostic fut sans appel : une défaillance auto-immune rare, foudroyante. Aucun traitement, aucune technologie de ce siècle ne pouvait inverser le processus.
Jacob assista à l’agonie de Léa pendant deux longs mois. Il la vit s’étioler, ses boucles brunes perdre leur éclat, son parfum de jasmin fut progressivement remplacé par l’odeur stérile des hôpitaux. Il se sentait impuissant. Dans ses derniers jours, Léa fut transférée dans une chambre d’hôpital morne et dépouillée de toute originalité : des murs blancs, un simple lit entouré de toutes sortes d’appareils innommables, et un fauteuil pliable pour les visiteurs. Jacob restait à son chevet jour et nuit, ne s’absentant qu’en cas d’extrême nécessité.
Malgré l'épuisement, elle restait sa Léa. Lors de sa dernière nuit de lucidité, elle avait serré les doigts de Jacob avec une force surprenante.
— N'oublie pas d'arroser les rosiers, Jacob. Ils sont têtus, ils ont besoin de toi, avait-elle murmuré avec un sourire qui n'était plus qu'un souffle.
C'était cette attention aux détails vivants, ce souci de l'après, qui brisait Jacob. Elle ne s'inquiétait pas de sa propre fin, mais de la survie de ce qu'ils avaient planté ensemble. Lorsqu'elle sombra quelques heures plus tard, la chambre ne sembla plus seulement vide, elle devint un tombeau pour tout ce qu'ils n'auraient jamais le temps de voir fleurir.
Il lui tenait la main, jusqu’à ce que son pouls s’efface dans un dernier soupir.
C’est là, dans le silence de la chambre mortuaire, que la vérité le frappa comme un coup de poignard. Le mal dont l’avertissait les messages n’était pas un acte volontaire. Ce n’était pas une trahison de Léa ni un acte physique. Le mal, c’était le deuil. C’était la douleur atroce qui lui broyait maintenant la poitrine.
Le système ne l’avait pas prévenu contre elle, mais contre l’attachement qu’il aurait pour elle.
Le 10 avril 2136, Jacob se tenait sur une plage grise, face à l’immensité de l’océan. Il était l’ombre de l’homme qu’il avait été. Son téléphone vibra. Une notification s’afficha, une application expérimentale nommée TMS (Temporal Message Service) s’était activée. Il avait lui-même aidé à la développer en secret au laboratoire dès le lendemain de la mort de Léa. Il cherchait désespérément un moyen de communiquer avec le passé, de comprendre.
Il réalisa la date. 10 avril. Dix ans jour pour jour après le premier message.
Dans un accès de rage, de larmes et de désespoir pur, Jacob ouvrit l’interface du TMS. Il ne réfléchit pas. Le TMS n’était, après tout, qu’à un stade expérimental. Il laissa ses doigts courir sur l’écran, dictés par une souffrance qu’il ne pouvait plus contenir. Il voulait hurler à son « lui » plus jeune de ne jamais monter dans ce bus, de s’épargner ce calvaire, de rester seul pour rester entier.
Il tapa avec fureur : « Jacob L., ne laisse pas Léa te faire du mal. »
Puis, quelques minutes plus tard, hanté par l’idée qu’il ne s’était peut-être pas écouté, il renvoya une seconde charge de douleur : « Jacob, si tu ne m’as pas écouté, il n’est pas trop tard… Léa te fera souffrir et tu ne t’en sortiras pas. »
Il vit les barres de chargement se remplir, utilisant l’énergie stockée par les serveurs de Grandfort pour propulser ces quelques qubits à travers le temps.
C’est à cet instant, alors qu’il s’avançait vers l’eau froide, que Jacob comprit l’ironie suprême de sa vie. En tentant de se protéger, il n’avait fait que s’empoisonner. Ces dix années de bonheur avec Léa auraient pu être pures, mais il les avait vécues dans l’ombre de sa propre méfiance. Il avait été l’artisan de sa propre paranoïa.
Le message qu’il avait reçu n’était pas un avertissement divin, c’était le cri d’un homme qui avait tellement aimé qu’il en était venu à haïr la fin de l’histoire.
Jacob regarda son téléphone une dernière fois avant de le laisser glisser dans le sable. Il n’y avait plus de bruit, plus de bourdonnements, plus de serveurs. Juste le bruit des vagues qui reprenaient tout et dont il s’imprégnait. Lentement, cette mélodie s’étouffait et se tarit.
Jacob ne souffrait plus.
Son message était-il arrivé à destination ?

Annotations