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On sentait, à la voir de près, que sa mère avait été belle. Un reste dans ses traits nous apprenait qu’un jour ils furent d’une extrême finesse, d’une parfaite harmonie (que Zeus se fût métamorphosé en taureau si elle n’eût habité les villes !). Jusqu’au moment où, inexorablement, la ligne de ses hanches se révolta dans un mouvement de marée : tantôt elle ressemblait à un 8, tantôt à un O, tantôt à une espèce de U. Ses seins tombèrent sans que sa libido en fît autant, le drame. Des larmes aussi, et en nombre, surtout devant le miroir sur lequel elle ne tombait plus que par accident (s’y voir volontairement et son moral serait définitivement perdu). Et dans la graisse que voici, elle demeurait avec un grossier mascara sur des cils qui n’existaient presque plus. La beauté est un monde trahi, écrit Kundera, trahi par le temps qui passe à folle allure, aurait-il dû ajouter. À présent, le temps s’est arrêté ; mais elle est vieille à présent, grosse et pleine de rancune. Les hommes, certains d’entre eux, ne pouvaient plus s’y attacher sans qu’elle ne fût obligée de parler un peu, ce qui ajoutait à sa rancune, ce qui diminuait encore plus les occasions de plaire. Alors qu’avant jamais elle n’eût à parler pour séduire qui que ce fût : son visage et le corps que l’on concevait sous sa robe suffisaient amplement. C’est quand ses amis ne lui parlèrent plus de sa beauté sans systématiquement lui parler du passé et des jours heureux qu’elle comprit, elle comprit que dorénavant elle devrait parler pour être regardée.

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