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Presque toutes impressions en lui étaient étranges ; il sentait qu'en essayant de les expliquer, il risquerait de les perdre, sentait toutefois aussi qu'en ne disant rien c’était sûr alors que jamais personne ne pourrait le comprendre. Il préférait attendre — mais attendre quoi ? — en persévérant malgré tout. Ecrire des années, des heures durant au quotidien et gagner du temps, obtenir un sursis avant... Avant quoi ?

Isaac parlait de ses préoccupations à son maître qui marquait chaque fois un long silence avant de répondre, avant de révéler une vérité qu'il savait déjà parfaitement, qu'il ne pouvait cependant formuler aussi justement qu'elle le faisait toujours et comme à présent :

J’ai le sentiment que cela ne te suffirait pas qu’un être particulier, fût-ce Areve, se souvienne de toi. Et même à supposer que chacune des personnes qui t'a un jour connu conserve à jamais ton souvenir, ce ne serait toujours pas assez. Il faudrait que le monde entier conserve ton empreinte. Non pas le souvenir d’un acte que tu aurais accompli, car alors l’acte effacerait le visage, mais quelque chose de ton essence, qui soit d’une nature si excellente qu’elle survive au temps. C’est évidemment dans cet espoir que tu écris, pour restituer et immortaliser ce qu’il y a d’essentiel. Se rendre incorruptible avant que tout ne retourne à la poussière.

Il n'écoutait plus ce qu'elle disait là car la discussion prenait un autre tournant ; il réfléchissait uniquement à ce qui avait été dit. Se penchant en lui-même, et n’adorant plus que ces lieux, il se demandait si elle écrivait en voulant l'identique — témoigner de sa singularité pour échapper au règne temporel. Ou si l'obscurité, la corruption, la poussière ne représentaient finalement pas ce qui dans sa vie comme dans son écriture, trahissaient en elle la seule tentation, la tentation du Néant, et si en y succombant chaque fois, était encore possible qu'elle ne ressentît plus la culpabilité et la conscience d'une faute qu'il fallait expier. Ainsi donc : était-elle vraiment coupable ? Au moins coupable de ne plus l'être aux yeux des autres. Le disciple était très perplexe. La culpabilité même semblait avoir disparu depuis longtemps dans le grand vide qu'elle désirait ardemment... mon Dieu prenez-moi !... seulement... retrouver.

Il avait lui la tentation d'une révolution et se révoltait déjà en cherchant et en trouvant enfin ce qui n'aurait pas dû l'être.

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