Le dîner

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Le duc avait fait préparer un bain pour chacun d'eux.

Pour Gleymrok, elle ne sut pas ce que ça avait donné. Pour elle, ce fut autre chose.

L'eau était chaude — vraiment chaude, avec de la vapeur qui montait et une odeur de quelque chose d'herbal qu'un serviteur avait dû verser dedans. Elle s'y glissa lentement, comme on entre dans quelque chose dont on ne se souvient plus, et pendant un moment elle ne fit rien d'autre qu'être là. Le chaud qui s'infiltrait partout. Les semaines qui se défaisaient couche par couche — la boue, le froid, la route, les nuits à la dure, le bandage sur l'épaule de Gleymrok qu'elle avait refait sans en avoir les moyens, et l'odeur de tout ça, l'odeur de deux personnes en fuite qu'elle avait fini par ne plus sentir parce qu'on finit toujours par ne plus sentir ce qu'on porte.

Elle resta plus longtemps que nécessaire.

Personne n'allait entrer. C'était une chose qu'elle avait su instinctivement depuis qu'ils avaient quitté la tour — plus de gardes, plus de verrou de l'extérieur — mais son corps mettait du temps à le savoir aussi. Dans la chambre il y avait une porte fermée de l'intérieur. Dans ce couloir, le silence de Gleymrok quelque part pas loin. Et dans ce bain, pour la première fois depuis quinze ans, personne qui pouvait entrer.

Ce fut la deuxième libération. La première avait été le sang sur les pierres et la peur de ne pas savoir ce qui venait. Celle-ci était chaude, silencieuse, et n'appartenait qu'à elle.

Elle se laissa aller.

Quand elle sortit, des vêtements avaient été déposés sur le lit.

Une robe. Du rouge sombre, un corsage brodé lacé sur le devant, et en dessous une chemise blanche à manches larges avec de la dentelle au col et aux poignets. Du beau travail — pas du vêtement de voyage, pas de la laine de ferme. Quelqu'un avait gardé ça soigneusement, plié avec soin dans une armoire depuis un moment.

Freyla n'avait pas croisé la duchesse dans cette maison. Elle n'en avait pas senti la présence — pas la façon dont une maison porte la marque de quelqu'un qui y vit encore. Elle n'avait pas besoin de demander.

Elle prit la robe.

Elle lui allait, à peu près — un peu large aux épaules, un peu longue sur le devant. La duchesse devait être plus ancrée dans ses chaussures, construite différemment.

Il y avait un miroir dans le coin de la chambre. Un miroir sur pied, dans un cadre de bois sombre, légèrement incliné vers l'avant. Elle s'en approcha.

Elle ne s'était pas vue depuis longtemps. Les gardes n'avaient pas jugé utile de lui en donner un, et elle avait cessé de le demander assez tôt pour que ça devienne une habitude. Ce qui la regardait maintenant depuis le verre était une femme — ce fut la première pensée, absurde, mais réelle : une femme, pas la fille qu'elle avait été quand tout ça avait commencé.

Rousse. Des cheveux longs, ondulés, encore un peu humides, qui tombaient sur les épaules. Les yeux verts, plus enfoncés peut-être qu'avant, avec quelque chose dedans qu'elle ne chercha pas à nommer. Les traits fins — le menton, le nez, les pommettes. Un visage qu'elle reconnaissait sans le connaître vraiment, comme on reconnaît quelque chose qu'on n'a vu qu'en peinture.

Comme sa mère.

Elle n'avait pas de souvenir précis du visage de sa mère — juste des impressions, des fragments qui remontaient parfois avant qu'elle puisse les retenir. Mais le rouge, les ondulations, la façon dont les cheveux tombaient : elle le savait de quelque part, d'avant les mots. Sa mère dansait devant la cheminée et ses cheveux bougeaient comme ça.

Elle lissa le tissu sur ses hanches et s'écarta du miroir.

Du rouge. Elle n'avait pas porté du rouge depuis assez longtemps pour que ce soit presque une couleur neuve.

Pour Gleymrok, les domestiques avaient trouvé du lin — un pantalon et une chemise blanche, propres et simples. Elle ne sut pas où ils avaient cherché. Il n'était pas bâti à la même échelle que n'importe qui dans cette maison, et pourtant quelqu'un avait résolu le problème sans que personne n'en parle. La chemise tirait un peu aux épaules, les manches finissaient trop court. Ça ferait l'affaire. Il la portait avec la même indifférence qu'il portait tout.

Elle frappa à la porte du couloir avant de descendre.

Il ouvrit aussitôt — il était près, ou il attendait. Il avait le même visage qu'à n'importe quelle heure du jour, cette absence d'inertie du sommeil ou de la pensée interrompue. Il la regarda une seconde — la robe, les cheveux défaits sur les épaules — sans que son expression change. Elle lui fit signe de la suivre.

Ils descendirent ensemble.

La salle à manger était au premier, au bout d'un couloir qui sentait la cire et le chêne vieux. La porte était ouverte — de la lumière, une odeur de viande et de pain chaud, le craquement d'un feu dans l'âtre. Freyla s'arrêta une seconde sur le seuil.

Une longue table. Quatre couverts. Des chandeliers, la flamme basse et droite dans l'air immobile. Des assiettes en étain poli qui réfléchissaient la lumière d'une façon qu'elle reconnut sans l'avoir vue depuis longtemps — la façon dont les tables mises réfléchissent les bougies dans les maisons habitées.

Aldritt était déjà là, debout près de la fenêtre avec un verre. Il se retourna quand ils entrèrent. Son regard alla à Freyla — la robe, le rouge, les broderies — et pendant une seconde quelque chose de vieux passa sur son visage. Il esquissa un sourire, bref, un peu de travers. Pas de joie exactement. Plutôt la façon dont on sourit à quelque chose qu'on croyait perdu et qu'on retrouve changé de mains.

— Brekk descend, dit-il.

Comme en réponse, des pas dans l'escalier. Plus rapides que ceux d'Aldritt, moins calculés. Un jeune homme apparut dans l'encadrement de la porte — grand, large d'épaule comme son père mais avec moins d'années pour que ça prenne le même caractère. Il avait les cheveux sombres, le regard vif, et l'expression de quelqu'un qui avait reçu une information dans l'après-midi et essayait encore de décider comment la porter.

Il regarda Freyla. Quelque chose de calculé passa sur son visage — pas de la méfiance, plutôt l'effort qu'on fait quand on cherche le bon registre et qu'on n'est pas encore sûr de l'avoir trouvé.

— Brekk, dit Aldritt. La princesse Freyla.

Brekk inclina la tête d'une façon qui tenait à la fois du salut et de l'évaluation.

— Altesse.

— Brekk, dit-elle.

Il releva les yeux, légèrement surpris qu'elle saute le reste. Puis il vit Gleymrok, et l'expression changea encore — vers quelque chose de plus direct, de moins calculé, la façon dont on regarde une chose qui ne rentre pas dans la catégorie prévue.

Gleymrok le regarda en retour. Rien de plus.

— Asseyons-nous, dit Aldritt.

Les serviteurs apportèrent sans se faire remarquer. Ils s'installèrent. Il y eut un silence de début de repas, le genre qui appartient à personne et que tout le monde laisse passer.

— Comment allez-vous ? dit Brekk.

Il le dit avec la politesse un peu automatique de quelqu'un qui a grandi dans une maison où l'on reçoit. Freyla leva les yeux vers lui. Brekk comprit à peu près en même temps ce que la question valait dans ces circonstances. Il ne la retira pas.

— Je ne sais pas encore, dit-elle.

Brekk hocha la tête avec le sérieux de quelqu'un qui accepte une réponse qu'il n'avait pas prévue. Le silence se referma. Les serviteurs apportèrent — c'était leur façon dans cette maison. Une soupe d'abord, épaisse, avec des légumes racines et quelque chose de fumé. Freyla attendit que les autres aient leur bol, puis elle mangea. Pas vite — elle avait appris à ne pas manger vite, même quand elle avait faim, parce que ça donnait à voir quelque chose qu'elle préférait garder pour elle.

Le pain était frais. Elle ne dit rien là-dessus non plus.

Brekk regardait Gleymrok à intervalles réguliers — discrètement, puis de moins en moins. Gleymrok mangeait. Il tenait le pain d'une façon correcte, les coudes bien placés, l'épée posée contre le mur derrière lui avec une précision qui suggérait qu'il savait exactement où elle était à chaque instant. Il ne regardait rien en particulier. Il était présent comme une poutre est présente dans une maison — portant quelque chose, sans le montrer.

— Vous avez fait bon voyage ? dit Brekk.

Il le disait à Gleymrok.

— Oui, dit Gleymrok.

Brekk attendit la suite. Il n'y en eut pas. Il se retourna vers sa soupe avec l'air d'un homme qui avait fait sa part.

Aldritt prit la parole après la soupe, quand les bols furent remplacés par autre chose et que le rythme de la table s'installa.

— Je suppose que vous avez des questions.

— Beaucoup, dit-elle. Par quoi vous voulez qu'on commence ?

Il y eut quelque chose dans son regard à ce moment — pas tout à fait du soulagement, mais quelque chose d'approchant. Elle posait la question comme quelqu'un qui sait ce qu'il veut et organise.

— Par le début, dit-il. Vous avez le droit de savoir.

Elle posa les mains à plat sur la table et l'écouta.

Il prit ça dans l'ordre — pas pour elle, elle le sentit, mais parce que c'était comme ça qu'il avait organisé les choses dans sa tête depuis quinze ans. La chronologie avait dû l'aider à vivre avec. Il commença par l'invasion.

— Ça a été plus vite que personne ne l'avait prévu. Trois jours. La capitale a tenu trois jours.

Il dit ça sans chercher à adoucir. Elle l'en remercia intérieurement.

— L'armée du roi était bonne, dit-il. Pas insuffisante — ils avaient été entraînés pour ce genre de chose. Mais Kazrath ne combattait pas comme une armée normale. Les morts ne s'arrêtent pas, ils ne fatiguent pas, ils ne désertent pas. Nos hommes tenaient une ligne et la ligne cédait quand même.

Il s'interrompit. Prit son verre.

— Votre père a tenu jusqu'à la fin. C'est ce qu'il m'a été rapporté par ceux qui étaient là.

— Je sais, dit-elle.

Elle ne savait pas. Mais elle l'avait décidé, dans la tour, et elle n'allait pas défaire ça maintenant.

Aldritt continua. Les duchés, un à un. Certains avaient résisté — pas longtemps. D'autres avaient plié sans beaucoup de résistance, par calcul ou par peur, la ligne était floue. Il ne les nomma pas tous. Elle nota les silences.

— Et Kornmark ? dit-elle.

Il ne baissa pas les yeux. C'était à son crédit.

— Kornmark a négocié. Un tribut annuel. Pas d'occupation directe. Kazrath voulait les ressources agricoles, pas la gestion du détail. Ça lui suffisait.

Ce qu'il ne dit pas : pourquoi Kornmark avait pu négocier quand d'autres n'avaient pas pu. Pourquoi il était encore là, dans cette salle à manger, avec son vin et ses chandeliers. Elle le nota et le laissa de côté pour l'instant.

— La famine, dit-elle.

— Il y a environ quatre ans. Une mauvaise récolte sur trois duchés simultanément. On a dit que c'était le temps. C'était peut-être vrai.

— Peut-être.

— On n'a pas pu redistribuer suffisamment. Les routes étaient compliquées — les hommes de Kazrath contrôlaient les passages. Kornmark a envoyé ce qu'il pouvait.

Il dit ça sans chercher à se défendre. Elle entendit la défense quand même — le ce qu'il pouvait qui laissait ouverte la question de ce qu'il aurait pu faire de plus.

— Ma femme est morte cette année-là, dit-il. Pas de la famine — une fièvre. Mais c'était cette année-là.

Il continua avant qu'elle puisse répondre.

Brekk regardait la table.

Freyla mangea pendant qu'il parlait. Elle prenait des bouchées régulières, posait sa fourchette entre deux, reprenait. Son esprit faisait autre chose — assemblait, organisait, cherchait les manques.

— Kazrath est toujours dans la capitale. Physiquement.

— Oui. Il en sort rarement. Il n'a pas besoin — ses hommes bougent pour lui.

— Combien d'hommes ?

— Moins qu'on ne le croit. C'est ce qui est difficile à expliquer aux autres duchés. Le chiffre n'est pas impressionnant. Mais ses hommes ne sont pas sa seule armée.

— Les morts.

— Les morts. Et autre chose — des expérimentations, dit-on. Des choses qu'il fait dans les fondations du palais. Personne n'en est revenu pour décrire.

— Quelqu'un a essayé ?

— Un homme, il y a sept ans. Un espion du duc de Runvik. On a retrouvé quelque chose sur la route du nord, trois semaines plus tard. Ça avait été son cheval.

Le silence s'installa un moment. Brekk remplit son verre sans qu'on le lui demande. Gleymrok n'avait pas changé d'expression.

— Les duchés, dit-elle. Dans l'état actuel. Lesquels sont encore debout ?

Aldritt fit le tour. Steinfjell, au nord-ouest — le duc était vieux, méfiant, mais il n'avait pas encore cédé et ses montagnes lui donnaient une protection naturelle que Kazrath n'avait pas jugé utile d'aller chercher. Holmvik, au sud — plié, intégré dans le tribut, plus vraiment indépendant. Grimmark, au sud-est — pareil, peut-être pire. Solvhavn — situation floue, le duc jouait quelque chose qu'Aldritt ne lisait pas bien.

— Et Runvik, dit-elle.

— Runvik est particulier.

Il s'arrêta là comme si ça suffisait. Elle attendit.

— Le duché est le plus ancré dans les vieilles croyances. Le duc actuel est jeune — il a hérité il y a quatre ans, son père est mort d'une chute de cheval. Mais Runvik a ses propres règles. Kazrath n'y a jamais vraiment mis la main. Il aurait pu — les ressources sont limitées, ce n'est pas Kornmark — mais il n'a pas insisté. On dit que ses hommes n'aiment pas s'y aventurer.

— Pourquoi ?

— Le duché est conservateur dans le vieux sens du terme. La mémoire longue, les portes courtes. Ils n'aiment pas les étrangers, ils n'aiment pas les nouvelles têtes — et ils vénèrent des dieux que Kazrath préfère ne pas contrarier. Ses hommes s'y sentent mal à l'aise. Pas en danger, juste... mal à l'aise. Ça suffit pour qu'ils n'insistent pas.

— Et pour nous ?

— Vous seriez des étrangers. Ça ne les mettrait pas à l'aise non plus. Mais si le duc vous accepte sous son toit, ils fermeront les yeux. C'est leur façon.

— Nous irons à Runvik, dit Gleymrok.

Il n'avait presque rien dit de toute la soirée. Sa voix dans le silence de la table fit l'effet de quelque chose posé fermement sur un comptoir — pas un coup, juste un poids. Aldritt le regarda. Brekk aussi.

Freyla le regarda droit dans les yeux.

— Nous irons à Runvik, dit-elle.

C'était décidé.

— Vous pensez que c'est plus sûr pour nous, dit-elle à Aldritt.

— Je pense que vous ne pouvez pas rester ici indéfiniment. Kornmark est trop visible. Si quelqu'un cherche — et quelqu'un cherche, soyez-en certaine — c'est ici qu'il regardera en premier.

Freyla prit une bouchée. Mâcha. Posa sa fourchette.

— Steinfjell, dit-elle. Vous pensez qu'il rejoindrait ?

Aldritt ne répondit pas tout de suite. C'était sa façon — évaluer avant de donner.

— Si vous y allez en personne, peut-être. Le vieux duc a connu votre père. Il sait ce que vous représentez. Mais il voudra vous voir — pas une lettre, pas un émissaire. Vous.

— Ça viendra. Pas encore.

— Non. Pas encore.

Brekk avait mangé sans beaucoup parler depuis un moment. À un point il leva les yeux vers elle — directement, pas comme son père qui calculait, juste parce qu'il pensait à quelque chose.

— Vous avez quel âge ?

— Vingt et un ans.

Il hocha la tête lentement, comme si ça confirmait quelque chose.

— J'en avais dix quand c'est arrivé, dit-il. Je ne me souviens pas bien de cette période. Juste des gens qui parlaient à voix basse et mon père qui ne dormait pas.

Il dit ça sans chercher à en faire quelque chose — pas de l'empathie, pas de l'excuse. Juste un fait sur leur différence de position dans cette histoire.

— Vous vous en êtes bien sorti, dit-elle.

— Mieux que d'autres.

Il n'ajouta rien. Elle non plus.

Les chandeliers baissaient. Un serviteur vint en silence remplacer l'un d'eux, s'effaça. Le feu dans l'âtre commençait à se tasser sur lui-même.

Aldritt posa son verre.

— Nous parlerons des détails demain. Le trajet, la route, ce qu'il faut préparer. Pour ce soir — vous avez ce qu'il vous faut ?

— Oui.

— Bien.

Il se leva. Brekk fit de même, puis regarda Gleymrok avec la même expression indéfinissable qu'au début du repas — pas de la peur, pas tout à fait de la fascination, quelque chose entre les deux qui n'avait pas encore trouvé son nom.

— Bonne nuit, dit Brekk.

Il le disait à la pièce entière.

Elle alla frapper à la porte entre les deux chambres.

— Entrez.

Il était assis sur le bord du lit, le visage indéchiffrable. La chemise de lin blanc, trop courte aux manches. Elle entra et s'assit à proximité — le bord du lit, pas trop près, suffisamment loin pour ne pas avoir à le regarder à moins de le décider.

— Qu'est-ce qu'il y a à Runvik ? dit-elle.

Il mit un moment avant de répondre. Le silence qui signifiait qu'il réfléchissait encore. Celui-là dura plus longtemps que d'habitude.

— Du rouge, dit-il.

Elle resta un moment avec cette information à peine posée, indéchiffrable comme une boussole dans un endroit où le nord ne répondait pas. Elle ne lui demanda pas ce qu'il voulait dire. Elle se leva et lui dit bonne nuit.

Elle marqua une pause au moment de franchir la porte. Sans se retourner :

— Merci.

Elle referma la porte.

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