Chapitre 5 - Ce qui ne doit pas exister

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Lisbonne respirait lentement en fin de journée, et la lumière glissait sur le Tage avec une précision presque irréelle, comme si tout avait été conçu pour apaiser. Des enfants jouaient plus loin, quelques silhouettes passaient sans s’attarder, et le vent transportait une odeur saline, légère et constante. Assis sur un banc, immobile, John MacElding regardait le fleuve sans vraiment le voir.

Le Parque Infantil do Passeio de Neptuno n’avait rien d’exceptionnel, et c’était précisément pour cela qu’il avait été choisi. L’endroit n’attirait ni l’attention ni la curiosité, il absorbait simplement les présences sans jamais les retenir. John attendait, sans impatience, sans tension apparente, comme s’il faisait partie du décor.

L’homme arriva sans se presser. Âgé, mais pas fragile, il dégageait cette présence particulière de ceux que le temps n’efface pas, mais qui apprennent à se rendre invisibles. Il s’assit à côté de John sans demander. Le silence s’installa immédiatement entre eux, naturel, presque attendu.

— Vous avez mis du temps.

John ne tourna pas la tête.

— J’ai eu autre chose à faire.

— Toujours.

Le vieil homme observa l’eau quelques secondes avant de reprendre.

— Vous ne venez jamais pour rien.

— Non.

Un temps s’écoula, mesuré.

— J’ai entendu un mot.

Le vieil homme ne réagit pas immédiatement.

— Lequel ?

— Phantasma.

Cette fois, le silence changea. Il ne devint pas plus lourd, mais plus précis, comme si quelque chose venait de se fixer entre eux. Le regard du vieil homme resta dirigé vers le fleuve.

— Et ?

— L’homme qui l’a prononcé portait un tatouage.

— Beaucoup d’hommes portent des tatouages.

— Pas celui-là.

John tourna légèrement la tête.

— Une araignée.

Le vieil homme ferma les yeux une fraction de seconde, presque imperceptiblement.

— Vous auriez dû laisser ça là où vous l’avez trouvé.

— Je ne laisse rien.

— C’est votre problème.

John resta calme, parfaitement posé.

— Quand mon frère a disparu, vous étiez déjà là. Vous avez enquêté.

— J’ai regardé.

— Vous avez vu.

— Suffisamment.

John fixa l’horizon.

— Mes parents ont été assassinés. Le corps de mon père portait la même marque, gravée au fer.

Le vieil homme inspira lentement, sans détourner le regard.

— Ce n’était pas une signature.

— Alors quoi ?

— Une confirmation.

John ne bougea pas.

— De quoi ?

Le vieil homme tourna enfin légèrement la tête vers lui.

— Que ce qui avait été fait ne devait pas être oublié.

Un silence s’installa, dense mais contenu.

— Phantasma n’est pas une organisation.

John le regarda sans détour.

— C’est un système.

— Expliquez.

— Non.

Le regard du vieil homme resta calme, stable.

— Vous n’avez pas besoin de comprendre ce que c’est.

— J’ai besoin de savoir ce que je poursuis.

— Vous ne poursuivez rien.

Un léger arrêt, à peine perceptible.

— Vous êtes déjà dedans.

Le vent passa entre eux, léger, presque absent.

— Phantasma ne conquiert pas.

— Alors quoi ?

— Ça corrige.

John ne réagit pas.

— Les anomalies, les dérives, les variables incontrôlables.

— Et mon père ?

Un silence.

— Une variable.

Le regard de John ne changea pas, mais quelque chose se tendit, profondément.

— Et mon frère ?

Le vieil homme détourna légèrement les yeux.

— Une question.

— Sans réponse ?

— Certaines réponses ne doivent pas exister.

Le silence s’installa à nouveau, plus long, plus dense.

— Vous me dites de laisser tomber.

— Je vous dis de faire attention.

— Ce n’est pas la même chose.

— Si.

Le vieil homme se redressa légèrement.

— Ce que vous cherchez ne va pas vous tuer.

Un temps.

— Ça va vous remplacer.

John esquissa un léger sourire, presque invisible.

— Bonne chance.

Le vieil homme secoua à peine la tête.

— Vous prenez ça à la légère.

— Je prends tout à la même distance.

— C’est pour ça que vous êtes encore là.

Un dernier silence s’installa entre eux.

— Mais pas forcément pour longtemps.

John se leva.

— Merci.

— Ne me remerciez pas.

Le vieil homme resta assis, immobile.

— Oubliez ce mot.

John regarda le fleuve une dernière fois.

— Impossible.

— Alors ralentissez.

— Non.

Il fit quelques pas.

— John.

Il s’arrêta.

— Toutes les réponses ne sont pas faites pour être trouvées.

Sans se retourner :

— Je ne cherche pas des réponses.

Un léger temps.

— Je vérifie.

Il reprit sa marche, laissant derrière lui le banc, le fleuve et l’homme qui n’avait rien dit… ou presque.

Le Tage continua de couler, indifférent, comme si rien n’avait été prononcé.

Mais quelque chose avait changé.

Pas le monde.

Lui.

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