IV - Une bulle sur le papier
Fin de l’après-midi, la température flirtait avec les 38°C.
Embouteillage monstrueux au carrefour de la 6ème avenue et de la 39ème ouest. Un bus avait embouti un camion semblait-il et le constat s’éternisait. A l’abri dans sa Mercedes, la clim' sur 22, Gilles avait les idées très confuses. Il avait toutes les peines du monde à endiguer le flot de sensations lié aux souvenirs de cette journée de boulot. Depuis la perte de sa mère, lorsqu’il était agité, Gilles trouvait refuge auprès du génie intemporel de Mozart. Les trémolos de Don Giovani passant par les dix-huit diffuseurs habilement répartis dans l’habitacle de sa luxueuse voiture bridaient harmonieusement la fougue de ses émotions. Il ferma les yeux et se laissa emmener par la voix du ténor.
Un peu plus calme, il reprit des gestes mécaniques et empoigna son iPhone. Après un bref coup d’œil à son agenda, il consulta sa messagerie. Relu le dernier message de son amour « Je t m <3 a ce soir gros biz :o lol ». Ils échangeaient une dizaine de SMS par jour. Puis il passa rapidement en revue les photos d’Eridu. Laissant courir son pouce sur l’écran tactile, son esprit embraya de nouveau. Le placebo Mozart cessa de fonctionner et il se retrouva à son bureau.
Avec Api, ils avaient passé la matinée à rassembler les données sur l’affaire Eridu. Après avoir reçu les emails d’Açoka, ils avaient téléchargé les documents attachés et rassemblé le tout sur deux clés USB. Puis, par prudence, ils avaient fait une copie de ce dossier sur leurs iPhone avant d’effacer toutes traces de cette affaire du disque dur de l’ordinateur d’Api.
Armés de leur seul courage, ils avaient été frapper à la porte du directeur du Met, Mr Thomas Campbell. Par chance, celui-ci était présent et ils avaient pu lui présenter l’affaire. Mr Campbell les avait écouté avec beaucoup d’attention et leur avait demandé la plus grande discrétion.
— Si cette affaire arrivait aux oreilles de la presse, elle pourrait entacher la bonne réputation du Met et nuire à ma carrière, avait-il clamé. Et pire encore, une fuite pourrait éveiller les soupçons de ces gredins qui dès lors cesseraient immédiatement leurs coupables activités et disparaîtraient probablement avec leur butin sans laisser de traces. Donc messieurs, il est essentiel que vous teniez votre langue. Avez-vous fait une copie de ce dossier ? Les deux hommes avaient rapidement échangé un regard.
— Oui, avait répondu Gilles qui sentait qu’il pouvait avoir confiance en cet homme.
— Bien, donnez-la moi. Et il avait tendu la main.
Gilles avait sorti sa clé USB de la poche de son cache-poussière pour la tendre au directeur. Api ne broncha pas.
« Merci ». Puis en regagnant son bureau il avait lancé, sans regarder les deux hommes « Vous pouvez retourner à votre travail. Ne vous occupez plus de cette affaire et surtout, gardez le silence. Il en va de votre carrière dans cet établissement. Me suis-je bien fait comprendre ? ». Les deux hommes, impressionnés par l’aura du directeur du Met, avaient répondu par l’affirmative en bredouillant puis avaient quitté les lieux avec soulagement.
Sur le chemin vers leur officine, Gilles et Api avaient âprement discutés. « Mais bon sang Api, pourquoi as-tu gardé la deuxième clé ? » avait dit Gilles sur un ton sec.
— C’est une assurance-vie pour Açoka au cas où les choses tourneraient vraiment mal. Je te rappelle qu’il est en danger de perdre autre chose que son travail, lui !
La réponse d’Api avait secoué Gilles.
Il avait bien sûr pensé à l’éventualité d’une intervention musclée de la part des trafiquants, mais de là à mettre la vie d’Açoka en danger.
— Dis-moi, Api, tu penses vraiment qu’Açoka… enfin, qu’il est en danger… de mort ?
Api s’était arrêté et retourné vers Gilles.
— Tu es bien un européen toi ! L’Irak est une zone de guerre. Tu sais ce que ça veut dire ? Hein ?! Des gens meurent tous les jours là-bas, des attentas sont commis partout ! On meure au coin de la rue !
Ils s’étaient arrêtés au beau milieu d’un vaste secrétariat bondé de monde. Api avait dû prononcer ses dernières paroles si fort que toute activité s’était arrêtée. Tout le monde les avait observés.
Un ange était passé puis l’activité habituelle du bureau avait redémarré. Ils avaient repris leur marche « Après tout, tu as probablement bien fait. » avait conclu Gilles. « Et puis tu n’as pas mentis, puisque tu n’as rien dis ! ». Api l’avait regardé en biais… « Boy-scout ! » lui avait-il balancé avant de partir d’un grand éclat de rire.
Après une petite halte désaltérante à la cantine, les deux hommes avaient rejoint leur bureau respectif. Gilles n’avait pu s’empêcher de penser à cette tombe là-bas de l’autre côté du monde. Cette découverte revêtait pour lui une importance qu’il n’était pas arrivé à expliquer rationnellement. La personne qui reposait dans cette sépulture avait dû fouler le sol de la planète plusieurs millénaires avant Jésus-Christ. Quelles choses extraordinaires les yeux de cet être avaient-ils admiré ? Quels objets magnifiques ses mains avaient-elles saisies ? Etait-il un seigneur guerrier ou un sage érudit ? Avait-il marqué son temps comme tant d’autres après lui ? Gilles aurait donné cher pour palper de ses propres mains les objets enfouis dans cette tombe mystérieuse.
N’y tenant plus, il avait téléchargé le dossier Eridu de son iPhone sur son PC portable et parcouru fiévreusement les dizaines de photos, laissant la littérature qui les accompagnait pour plus tard. Açoka était décidément très pro car la majeure partie des clichés était de très bonne qualité. Il y avait un peu de vaisselle, des bols, des ustensiles, mais aussi des armes, des coffres et une maigre, mais très intéressante statuaire assez originale qui interpella Gilles. Puis vint une série de photos de la tombe elle-même. On se serait cru dans la sépulture du jeune pharaon Tout Ankh Amon. La similitude était déroutante. Un vaste sarcophage occupait la majeure partie du tombeau et les murs étaient peints de scènes aux couleurs vives.
Gilles avait été frappé de stupeur devant le cliché d’une partie de la fresque présentant un personnage assis sur un trône et entouré d’une sorte de cour, probablement la représentation du propriétaire des lieux. D’une main frémissante il avait actionné la roulette de la souris pour effectuer un zoom sur la figure centrale dont le visage était peint de face. Hormis le fait que les peintures de ce type son extrêmement rares, le personnage présentait des caractéristiques qui ébranlèrent Gilles. C’était sa copie conforme.
Rapidement, il avait effectué quelques opérations de recadrage et imprimé en grand le visage de cet homme peint sur ce mur il y a dix millénaires. Puis il s’était rendu aux toilettes et s’était planté devant un miroir. Lentement, il avait placé la page imprimée à côté de sa figure. Pas de doute possible, la ressemblance était indéniable.
On frappa sur la vitre et une voix étouffée lui parvint.
— Monsieur, avancez s’il vous plaît.
Le visage austère du monarque s’effaça laissant la place à celui rose de chaleur d’un policier dodu qui se penchait sur le pare-brise de la Mercedes.
L’après-midi tirait à sa fin dans une avenue écrasée de soleil. Don Giovanni revint à la charge. L’embouteillage avait pris fin et devant lui les voitures s’éloignaient déjà.
Telle une artère à ciel ouvert, la grande trouée de la 6ème avenue de Manhattan pulsait d’une vie propre, gonflée de dizaines de milliers de personnes et de véhicules. Ce flux continu se répandait ensuite dans toute l’île grâce à un vaste réseau de rues qui s’entrecroisaient. Au cœur de Greenwich Village, en ce début de soirée estivale, les arbres de la 11ème rue Ouest jouaient avec le soleil. Cette atmosphère paisible et calme de fin de journée était appréciée par les habitants qui la goûtaient avec volupté. Une bande de gosses avait installé une bassine reliée à un tuyau de jardinage. Ils y plongeaient leur fusils a eaux et se courraient après dans toute la rue. Une Ford Mustang Coupé 302 orange de 1972 déboucha de la grande artère et s’engagea lentement dans la petite rue. Les gosses l'accueillirent à grands coups de jets d'eau tirés de leur Super Bottle Blitz et autres Tornado Strike. Rire et joie. La scène était rafraîchissante.
Assise au volant de sa puissante V8, le visage fermé, Ginger actionna les essuie-glaces. Toujours sous le choc de son altercation avec Falco, son esprit était loin, embrouillé et elle avançait en mode automatique, incapable d'aligner deux pensées. Elle admira le principe basique de l'essuie-glace : l’eau ruisselle, le balai passe, l’eau est emportée. C’est une course que les gouttes ne pouvaient gagner. Quel travail admirable. Elle aurait tant voulu pouvoir balayer le viol de sa psyché. Le rejeter comme l’eau sur un pare-brise. La jeune fille se remémora les mots de son maître Falco quelques heures plus tôt alors qu’ils étaient dans la camionnette du SWAT en route pour leur base : « C'est bien ce que j'avais ressenti, vous avez un faible pour lui. Vous devez absolument contrôler et endiguer tout élan amoureux. Bien, je vous laisse continuer cette mission. Ne le lâchez plus d’un pas. Où qu’il aille vous devez le suivre. Arrangez-vous ». Il l’avait regardé de biais « Je ne vous laisserai pas mettre cette mission en échec », avait-il achevé abruptement.
Elle aurait eut voulu l’étrangler. D’autant plus qu’un rictus malsain avait surgit à la commissure de ses lèvres. Elle s’était soudain sentie affreusement nue devant cet homme. Une nudité biblique. Au-delà des vêtements de tissus, plus profondément que son habit de chair. Il avait fouillé son esprit, ouvert les tiroirs de son âme, passer en revue ses sentiments, les avait soupesés, tournés et retournés dans tous les sens comme on fouille une maison qui n’est pas la sienne. Avec brusquerie.
A présent, il connaissait ses moindres secrets, ses pulsions, ses désirs impurs. Elle avait eut un haut le cœur. Heureusement, ils étaient arrivés à destination et le fourgon s’était arrêté. Elle avait eut juste le temps d’ouvrir la porte arrière, de faire deux pas vers un buisson pour vomir les restes de son breakfast.
Gouttes sur le pare-brise.
Essuie-glace.
Soleil.
Elle arrêta le V8 vrombissant devant le numéro 43, la petite maison mitoyenne qu’elle partageait avec Gilles. Elle ferma les yeux et secoua la tête. Son esprit devait retrouver son calme et pour cela rien de tel que quelques instants de méditation. Prenant une profonde inspiration, elle fit le vide, forçant ses pensées à calmer leur fureur. Calquant sa respiration sur ses battements de cœurs. Essuie-glace. L'océan de ses pensées s'apaisa. Expiration.
En quelques secondes, ses idées redevinrent clair, son assurance naturelle revint s'installer aux commandes. L'idée que Gilles n'allait plus tarder lui rendit le sourire.
Elle sortit de la voiture, en fit le tour et ouvrit la porte passager pour prendre deux sacs de courses. Elle gravit les quelques marches du perron et arriva devant la lourde porte d’entrée. « Et voilà, se dit-elle, c’est toujours la même chose, on a les mains pleines et personne pour ouvrir la porte ». Elle se concentra et visualisa mentalement la clé dans sa poche, puis imagina le système mécanique simple de la serrure…
— Vous avez besoin d’aide Mademoiselle ? Demanda une voix d’homme derrière elle. Elle sursauta et se retourna. Un costume-cravate lui souriait à pleines dents.
— Gilles ! Je ne t’ai pas entendu venir…
Il était là. Ses démons disparurent.
Il rejoignit sa petite amie et déposa un doux baiser sur ses lèvres. Ouvrit serrure et porte puis s’écarta de l’entrée.
— Et voilà Mademoiselle, je vous en prie. Il se fendit d’un sourire charmeur.
La jeune femme entra dans la maison et alla déposer les courses dans la cuisine. Gilles déposa mallette et veston. Il jeta un coup d’œil sur le courrier. Factures, invitations, journal paroissial, rien d'intéressant.
Il rejoignit son amour qui rangeait les courses dans le frigidaire. Gilles l’observa à la dérobée. Ginger savait mettre ses formes parfaites de mannequin en valeur. Elle était vêtue d’un pantalon noir et d’un chemisier cintré chamarré violet déboutonné jusqu’à la naissance des seins. Des chaussures à talon hauts, les cheveux remontés en chignon… et un pansement sur l’arcade gauche.
— Tu t’es battue ma chérie ? Lança Gilles en passant derrière elle. Un mâle trop téméraire peut-être ?
Il se plaqua dans le dos de la fille et glissa ses mains sous le chemisier sur le ventre ferme. Ginger déposa un pack de yaourt sur la grille du frigidaire puis se redressa pour accueillir la caresse.
— Tu ne crois pas si bien dire, tu es jaloux ? Décocha-t-elle en se rappelant le combat avec Donnie Yeng. Elle dégagea sa gorge. Gilles répondit à l’invitation et couvrit la peau tiède et parfumée de son cou de doux baisers alors que ses mains soulignaient le galbe de la poitrine de la jeune femme.
Frissons de plaisir.
Ce jeune homme lui faisiat du bien. Sa simplicité, sa douceur la troublait plus que de raison. Soudain, les mots de Falco lui revinrent en cet instant intime, comme un glaçon dans le cou. Ne pas tomber amoureuse.
Elle le repoussa d’un coup de fesse, sorti un paquet de céréales du sac de courses et lui donna une tape sur la tête.
— Tu empestes l’hormone. Vas prendre une douche pour te refroidir. Ce n’est pas encore l’heure des réjouissances mon cher. Ce soir si vous êtes sage.
Gilles s’éloigna en maugréant et alla prendre une douche tiède et enfila un survêtement de sport.
Il redescendit et rejoignit Ginger dans le jardinet. Etendue sur une chaise longue à l’ombre d’un petit cerisier, une revue de mode sur les genoux, la jeune beauté sirotait un rafraîchissement. Elle leva les yeux lorsqu’il s’assit sur l’autre chaise longue et se servit une citronnade glacée.
— Alors mon chéri, qu’as-tu fait aujourd’hui ? Quelle splendeur du passé le Met a-t-il acquit ?
— Et si je te disais que ton petit ami s’est fait peindre le portrait…
— Je serais jalouse bien sûr. Pourquoi, tu t’occupes des peintures maintenant ? Il y avait des peintres en Mésopotamie ?
— Pas à ma connaissance, c’est bien ce qui me trouble. Attends, j’ai un truc à te montrer.
Il alla chercher la feuille imprimée et la tendit à la jeune femme.
Elle observa la peinture puis leva les yeux pour scruter le visage du jeune italien. Elle fit l’aller-retour plusieurs fois.
— Qu’est-ce que c’est ? C’est toi mais on dirait une vielle peinture comme on en trouve dans les tombes des rois d’Egypte.
— Des pharaons.
— Oui, bon, des pharaons. Repris la jeune femme sur un ton irrité.
— Cette peinture est encore plus vieille. Je pense qu’elle doit avoir 10 000 ans environs.
Ginger restait perplexe.
— Gilles, je ne comprends rien, tu peux être plus clair ?
— C’est la photo d’une fresque peinte sur les murs d’une tombe Irakienne découverte cette année. Et si on s’accorde sur l’estimation chronologique déjà effectuée sur ce site dans les années 50, cette tombe aurait été bâtie plus de 8 000 ans avant Jésus-Christ. Cette peinture devrait avoir au moins cent siècles.
La jeune femme reposa la tête sur le coussin de la chaise longue et admira la peinture.
— Et bien les hommes de cette époque étaient déjà bien séduisants. Si ce jeune homme m’avait abordée, je crois bien que je me serai laissé charmée.
Gilles rentra dans son jeu. Il se leva, alla s’asseoir contre elle, et passa un bras par-dessus son corps. Elle croisa les mains dans la nuque fraîche du jeune homme. Il prit un glaçon dans son verre et le fit glisser sur les lèvres de Ginger.
— Jamais je ne l’aurai laissé faire. Fut-il un puissant seigneur, personne ne touche à cette beauté fatale !
Il descendit le glaçon le long de la gorge de la jeune beauté qui bomba le torse. « Il n’y a que moi qui ai ce droit » et il l’embrassa avec fougue.
La feuille virevolta jusqu’au plancher de teck. Une ombre passa sur l’image. Le glaçon rebondit et s’éloigna en de petites cabrioles chaotiques avant d’aller fondre sous la table basse, laissant une goutte cristalline sur l’œil imprimé du monarque.

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